jeudi 9 juillet 2015

Interview : JP Boudine, les chiffres et les lettres

Jean-Pierre Boudine est connu des milieux SFFF pour son inquiétant roman "Le paradoxe de Fermi", chroniqué par votre serviteur dans Bifrost 78. La casquette de romancier de genre est pourtant très loin d'être la seule des nombreuses qu'il porte.

Né à Marseille (ce qui n'est pas la moindre de ses qualités), Boudine est agrégé de mathématiques. Enseignant, militant actif à la gauche de la gauche, l'homme a aussi créé avec deux collègues le magazine mathématique Paradrome, fondé Tangente, participé à MAThs.en.JEANS, collaboré à Sciences et Vie Junior, et créé le concours Kangourou, entre autres (j'arrête là mais il y en a encore), tout en écrivant plusieurs livres sur les maths ou l'éducation. Heureusement restait un peu de temps pour "Le paradoxe de Fermi".

Il a gentiment accepté de répondre à quelques questions sur lui, son roman, l'état du monde (mais est-ce différent ?)

1)    Peux-tu te présenter brièvement pour les lecteurs qui ne te connaissent pas ?

Né à Marseille en 1945, je me suis passionné très tôt pour les sciences, la philosophie, la littérature, mais surtout la musique puis les mathématiques. Un peu plus tard (vers mes 20 ans) est arrivée une troisième passion, le militantisme d'extrême gauche, très absorbant, mais qui peut donner à l'addicted une vision plus éclairée du cours du monde. Cette passion est passée au second plan entre 1982 et 2005. Elle est revenue avec la bataille du « NON » au référendum de 2005. Dans l'intervalle, je suis retourné aux maths, passant l'agreg, éditant et dirigeant des revues de mathématiques. J'ai quatre enfants. J'ai écrit plusieurs essais et romans. Aujourd'hui retraité, j'écris, je  participe à la vie musicale et à la vie politique, à Marseille et à Digne.

2)    Comment et pourquoi le très actif prof de maths Jean-Pierre Boudine décide-t-il d'écrire Le paradoxe de Fermi ? Désir littéraire ou engagement politique concret ?

J'écris pour régler des comptes avec moi-même. J'ai écrit Homo Mathematicus, parce que je voulais préciser, pour moi-même, ce que sont les mathématiques, dans la culture humaine. Ce n'est pas un livre « de maths », mais « sur les maths ». J'ai écrit, avec mon ami Antoine Bodin Le Krach Educatif pour dire ce que je pensais des défauts les plus profonds de notre système éducatif, que, comme prof agrégé naviguant entre lycée et université, ayant travaillé à Bruxelles comme expert en systèmes éducatifs, j'ai connu durant quarante ans. J'ai écrit Sur le Chemin des Terres Rares à la mort de ma mère, pour parler de sa vie, de l'Asie centrale en mêlant fiction et géopolitique sérieuse.

Ce livre, Le Paradoxe de Fermi a d'abord été écrit en 2000 et 2001. Il a été édité par une maison lyonnaise et réédité dernièrement par Denoel. A l'époque, les éditions Plon avaient envisagé de l'éditer mais l'avaient refusé comme « trop noir », précisément au lendemain du 11 septembre... Je l'ai écrit, comme les autres, pour me libérer : je crois réellement que notre civilisation est fragile et menacée. Il est plus banal de le dire aujourd'hui qu'il y a quinze ans.

3)    Peux-tu nous parler de ton travail de documentation pour le roman ?

Aucun travail de documentation. J'écris en partant de ma vie. Comme mon héros, je suis scientifique et musicien. Comme lui, j'aime et je pratique la montagne. Comme lui, j'aime et je connais « le nord ». J'ai fait, avec mes enfants, un long voyage en Norvège il y a quarante ans. J'ai également fréquenté, quelques fois pour des raisons professionnelles, le nord de l'Allemagne, la Finlande, les pays baltes. L'île où se discute précisément le « Paradoxe », Rügen, est celle où Brahms aimait passer des vacances...

4)    Y a-t-il des auteurs qui t'ont peu ou prou inspiré pour l'écriture du "Paradoxe de Fermi" ?

Au moment où je l'ai écrit, je ne me souviens pas d'avoir pensé à un autre roman. Je lis très peu de science fiction, ou de littérature « Post Apocalyptique ». Je lis de la poésie, des romans de littérature générale, des essais politiques, quelques romans policiers nordiques (Henning Mankel, Indridasson...). Mais plus tard, en relisant, je me suis rendu compte que j'avais été inconsciemment inspiré par Ravage de Barjavel. Précisément pour tout ce qui concerne les conséquences de la disparition de l'électricité.

5)    Pourquoi et comment s'est décidée la réédition du Paradoxe par Lunes d'Encre ?

Un jour, j'ai reçu par un réseau social un message qui disait « Etes-vous l'auteur du roman Le Paradoxe de Fermi. J'ai juste répondu oui et ensuite, nous avons, avec Gilles Dumay, examiné les possibilités de réédition.

6)    Le Paradoxe a été écrit avant 2002. Il est pourtant d'une actualité glaçante, en partie car tu l'as un peu remanié au vu des développements récents. Peux-tu préciser quels ajouts ou modifications tu as apportés à la version initiale ? Et qu'ajouterais-tu de plus si tu remaniais encore ton roman aujourd'hui ?

Il a été très peu remanié, j'ai simplement changé des dates, en général elles ont été repoussées de dix ans. Les faits qui ont changé sont des détails. Par exemple, quand je l'ai écrit, G.W. Bush venait d'être élu président des USA. Or le bruit courait que c'était un alcoolique repenti. Dans la première version, je dis que, à la fin de son second mandat, il est retourné à l'alcool, ce qui contribue au chaos de la gouvernance des USA ! Comme, en réalité, cela ne s'est pas produit, j'ai ôté cette « prédiction » ! Mais s'il y a trois ou quatre détails comme celui-ci qui ont été changé, c'est un maximum... L'actualité glaçante dont tu parles était déjà là en 2000. En fait, et pardon de frimer un peu à propos de ma formation politique, mais pour moi, elle était déjà là en 1966. Par exemple, à cette date, l'un de mes amis, Alain Dubois, a écrit un texte sur l'écologie qui est aujourd'hui encore d'une actualité fraiche. Un autre de mes amis, Claude Chisserey, parlait avec moi, au début des années 1970, des conséquences de l'automatisation sur la rareté à venir du travail humain.

7)    La Paradoxe est très pessimiste. L'es-tu autant que ton narrateur ? Et ta balance optimisme/pessimisme a-t-elle évolué depuis l'écriture du roman ?

Je crois qu'il faut distinguer au moins trois aspects. L'optimisme ou le pessimisme personnel immédiat, cela tient au fait qu'il fait beau, ou gris, que tel de mes enfants a un problème, que ma compagne est de bonne humeur, ou pas, que j'ai dépassé mon découvert autorisé, ou pas.
Ensuite, il y a un « pessimisme philosophique et politique ». On peut considérer que la vie humaine est limitée et aussi l'existence de notre civilisation, et même celle de notre espèce, celle de notre planète, de notre système solaire, de l'Univers tel que nous le connaissons. Tout cela est évident. Mais ça n'a aucun effet sur notre humeur journalière. Schopenhauer, philosophe réputé très « pessimiste », n'était pas un type triste dans la vie, pas du tout.
Ensuite, il y a les problèmes sur lesquels nous pouvons avoir un tout petit peu de prise. Ce sont des problèmes politiques. Là on peut être un peu optimiste, un peu pessimiste concernant, par exemple, l'avenir immédiat du peuple Grec, ou l'avenir de la gauche radicale en France. Ceux qui, comme moi, ont un peu d'engagement politique peuvent parler de l'optimisme de l'action. Dès qu'on agit, on n'est plus beaucoup ni dans le pessimisme, ni dans l'optimisme, on fait ce qu'on peut faire et basta.

Oui, l'écriture du Paradoxe de Fermi m'a fait du bien. Parce que je ne me prend à aucun degré pour Nostradamus. Ce que l'avenir nous réserve, nous n'en savons rien, personne n'en sait rien. Mais regarder en face le pire, cela libère. Il y a une logique qui est en route, vers l'écroulement de la civilisation, la destruction irrémédiable de l'environnement. C'est incontestable. Cette catastrophe se produira-t-elle, ou pas ? Personne ne le sait. Et si elle se produit, quand ? Même chose. Ce peut être aujourd'hui, ou dans cent ans.

Il y a aussi l'aspect proprement lié au « Paradoxe de Fermi ». Fermi avait dit : il n'est pas pensable que le « phénomène humain » soit unique dans toute la galaxie. Nous devons avoir des semblables. Mais nous n'avons aucun signe d'eux. Pourquoi ? Et la réponse que je donne est : parce que les civilisations très brillantes comme la notre ne durent pas. Elles s'autodétruisent. Je ne suis pas le seul à donner cette réponse au Paradoxe. JM Lévy-Leblond, qui m'a fait l'honneur de donner une postface à cette édition, est en gros du même avis. Mais là encore, personne ne se prend pour un « initié » qui « saurait ». Peut-être que le phénomène humain est unique, après tout, ou bien peut-être qu'il y a d'autres explications au fait qu'on ne « les » voit pas. D'ailleurs, on « les » verra peut-être bientôt...
Bien sûr, ce roman peut être vu comme un essai politique déguisé, dénonçant les inégalités et la folie du capitalisme en général. J'aurai horreur que l'on me voit comme un type qui se prend pour un prophète.

8)    Que t'inspirent les évènements actuels autour de la dette grecque ?


Mon prochain bouquin (qui cherche un bon éditeur) est intitulé « Ni le Chaos, ni Big Brother, mais la voie Syriza ». Mes conceptions politiques ont été assez bouleversées par la lecture des textes de Jacques Rancière, spécialement La Haine de la Démocratie. Pour lui, la démocratie n'est pas un système codifié qui s'accommode si bien des oligarchies, c'est le mouvement du peuple surgissant là où on ne l'attend pas, et là ou les oligarchies ne veulent pas le voir. Se mêlant de ce que les oligarques ne veulent pas qu'il se mêle. La victoire écrasante du NON (OXI) au référendum a été reçue par les oligarques comme une inadmissible incongruité, comme si on avait bruyamment pété à leur table. De ce point de vue, Syriza est ce qui se rapproche le plus, aujourd'hui, d'un tel surgissement  de la démocratie. Après, les dirigeants Grecs peuvent faire des erreurs en excluant le Grexit. Et puis l'histoire de la Grèce moderne est très particulière, spontanément, un français ne peut pas la comprendre, en particulier il y a en Grèce un attachement fétichiste aux institutions européennes, qui est beaucoup moins fort chez nous.

Mais ce qui s'est passé en Espagne pour les municipales à Barcelone, à Madrid, à Valence, à Saragosse, est tout aussi formidable. Et chez nous, nous avons eu quelque chose du même genre à Grenoble. Disons que, dans ce domaine, j'ai l'optimisme de l'action.

9)    Penses-tu que des avancées sur le climat sont possibles au Sommet de la Terre en décembre ?

Pas vraiment. Je fais partie de ceux qui sont absolument convaincus que le capitalisme ne peut que détruire l'environnement. Le Capital, avec ses lois, fonctionne tout seul, c'est une machine, au sens que donnent à ce mot les informaticiens. Aucun capitaliste, même de bonne volonté, ne peut amender le fonctionnement du Capital. On ne peut restaurer l'environnement (déjà profondément endommagé) qu'en ayant cassé la Machine Capital. Donc pour moi, il n'y a d'écologie que socialisante. Pour autant, je ne suis pas forcément « marxiste » aujourd'hui. L'interprétation « gauche » que l'on peut faire de Keynes (par exemple celle de Paul Jorion ou celle de Jacques Sapir, ou encore celle de Jacques Généreux) me va assez bien.

10)    Quelle est pour toi la menace principale pour la civilisation mondiale aujourd'hui ? Si l'effondrement systémique devait se produire, quel en serait le déclencheur pour toi ?

Une catastrophe d'origine environnementale est possible. Par exemple, on peut constater tout d'un coup que, pour des tas de raisons, le plancton des océans disparaît. Cela suffirait à rendre la planète inhabitable en quelques années, puisque le plancton est la base d'une grande partie des chaines vivantes et de la production d'oxygène. Il est également possible que des épidémies, dues (par exemple) à la mauvaise qualité des eaux, exterminent des centaines de millions de gens, si bien qu'un immense chaos surviendrait. Plus profondément, on peut être certain qu'au rythme où vont les choses, d'ici au plus cent ans ce n'est pas le pétrole, c'est l'ensemble des matières premières qui vont venir à manquer (lire à ce sujet l'exposé de Gabriel Chardin sur Libé :  http://www.liberation.fr/auteur/15369-gabriel-chardin). Tout ce qui rend ces questions si difficiles, c'est l'instabilité et la fragilité de la civilisation humaine. Toutes ces difficultés pourraient être solutionnées (avec beaucoup de mal) par des sociétés plus stables et plus justes, avec une « bonne gouvernance ». C'est donc là, à mes yeux, qu'est la cause du mal, et éventuellement la solution.

L'autre série de causes éventuelles d'une catastrophe planétaire réside dans l'économique et le politique. Dans mon livre, je me suis plus à me baser sur le plus simple, le plus banal : une crise économique comme celle de 2008, un peu plus grave, ou comme celle qui menace en ce moment. Mais à terme, il faut y ajouter un inéluctable danger de guerre. Dans les années 1950, 1960, les gens avaient très peur d'une guerre totale, atomique. Ce souci est passé au second plan, mais les armes sont toujours là. Ma conclusion c'est simplement que chacun doit faire ce qu'il peut là où il le peut, pour un monde plus raisonnable. Ce qui se passe en Grèce et en Espagne montre que l'action politique a un sens, en dépit des difficultés.

Un grand merci, pour ton temps et tes réponses.

6 commentaires:

Guillaume44 a dit…

Ha tiens je ne savais pas qu'il avait fondé Tangente, quand j'étais en terminale S spé maths notre prof nous faisait bosser à partir de cette revue, cela restait une approche pédagogique originale.

Gromovar a dit…

Je te fais confiance. Je l'ai déjà vue mais jamais lue.

Escrocgriffe a dit…

Quel personnage passionnant ! Le moins que l’on puisse, c’est que cet écrivain a des thèmes de prédilection, merci pour cette interview intéressante.

Gromovar a dit…

Si ça intéresse, je suis content.

Elessar a dit…

C'est effectivement très intéressant !

Gromovar a dit…

Merci. et merci à Jean-Pierre.