mardi 30 juin 2015

Nemesis Games : War on Terror

Avec "Nemesis Games", James S.A. Corey offre aujourd’hui aux fans de SF le cinquième volume de la série The Expanse et le second tome de la seconde trilogie. Après un Cibola Burn un peu décevant, Corey réussit-il à relancer sa série ? En partie, oui.

L’Anneau et son réseau de portes vers des centaines de systèmes vierges est ouvert. Des hordes de colons remplissent de matériel des vaisseaux spatiaux de tous modèles et se ruent vers les nouveaux mondes avec l’espoir d’y commencer une vie meilleure en recréant une civilisation de zéro. La ruée vers l’Ouest et la Frontière rejouées à l’âge galactique avec Medina Station, la base lointaine de l’OPA, comme General Store.
On aurait donc pu s’attendre à ce que les auteurs entrainent le lecteur dans le sillage de ces colons. Erreur grave. "Nemesis Games" prend place dans notre vieux système solaire, et même en partie sur Terre.

A cause des évènements de Cibola Burn, le Rocinante a besoin de lourdes réparations qui nécessiteront des mois d’immobilisation sur Tycho Station. C’est l’occasion pour ses membres d’équipage de se séparer provisoirement, après des années de promiscuité. Certains veulent régler de vieilles affaires personnelles. D’autres sont rattrapés par une ancienne vie qu’ils croyaient avoir laissée derrière eux. Les lecteurs connaissaient quelques éléments du passé de l’équipage, ils vont ici s’y plonger explicitement.

Au début du roman, James Holden supervise seul les travaux du Rocinante. Il est donc coincé sur Tycho Station, coupé de cet équipage qu’il considère comme sa famille, alors qu’Alex part sur Mars, qu’Amos redescend sur Terre, et que Naomi se rend à un mystérieux rendez-vous sur Ceres Station, rendez-vous sur lequel elle ne veut donner aucune information à celui qui est autant son amant que son capitaine.
Le chemin sera long et mouvementé avant que ces quatre se retrouvent. En effet, autour d’eux et de leurs « vacances », l’univers continue d’exister. Certains vaisseaux disparaissent en franchissant les portes. Piraterie ou embuscade alien ? No sé. Et dans le système intérieur, les dissensions politiques qu’engendrent tant les nouvelles terres à prendre que l’institutionnalisation de l’OPA culminent rapidement dans un attentat à côté duquel celui du 11 septembre est moins que de la roupie de sansonnet. Comme d’habitude, Holden et son équipage se trouveront au cœur de la tourmente.

Après quatre tomes, il fallait se renouveler un peu, et Corey n’y parvient pas trop mal, même si tout n’est pas parfait dans "Nemesis Games".

D’abord, on sent que les personnages ont vieilli. Tant les années que les épreuves les ont fatigués et assagis ; même l’OPA est devenue clairement fréquentable. Ces changements se voient dans l’aspect physique, ils sont notoires aussi dans les attitudes.
Les membres de l’équipage du Rocinante, comme les politiques importants que sont Fred Johnson ou Chrisjen Avasarala, ont, à des degrés divers, des bilans à tirer, des comptes à solder, et des décisions à prendre, dans leur vie privée comme pour leur avenir public et professionnel.
Holden et ses proches se demandent s’il ne faudrait pas recruter pour rendre le Rocinante moins dépendant d’un équipage objectivement étique.
Fred Johnson prépare l’avenir à long terme de son mouvement politique.
Mars et la Terre essaient de faire face aux bouleversements récents à l’aide de flottes militaires gravement endommagées et à l'encadrement peu fiable.
Holden découvre même, l'expérience aidant, les bienfaits du secret et de la raison d’Etat.

Ensuite, le système solaire lui-même a pris un sacré coup de vieux avec la découverte de l’Anneau. La communauté humaine est divisée comme jamais. D’innombrables humains prennent la route de la Frontière, de partout mais surtout de Mars, jamais convenablement terraformée. Pourquoi s’acharner à rendre une planète habitable quand il y en a des centaines juste de l’autre côté du miroir ? Et qu’adviendra-t-il des Belters, dont l’utilité des ressources qu’ils minent s’est écroulée ? L’humanité continuera-t-elle à soutenir une collectivité humaine trop adaptée à l’espace pour redescendre facilement un puits de gravité et dont de si nombreux besoins ne peuvent être satisfaits qu’à l’aide de couteux transferts des planètes intérieures ? Poser la question c’est y répondre.

Quand l’inimaginable se produit, sous l’impulsion d’un leader charismatique et mégalomane avec une blessure d'égo à soigner, l’action démarre à vitesse grand V. C’est devenu la marque de fabrique des Corey, on la retrouve ici. Vaisseaux et combattants s’entrechoquent à des vitesses relativistes quand tout l’espace humain est embrasé par un crime sans équivalent, né de l’exaspération d’une fraction minoritaire de l’OPA face aux injustices accumulées dont sont victimes les Belters depuis toujours. Xénophobie et inégalités criantes conduisent à hurler sa rage à la face de l’univers, à casser le monde pour régner sur un tas de ruine.

Les Corey savent manier l’action, ils savent aussi lui donner un soubassement politique. Il y a toujours plus que de l’action pure dans leurs romans qui, en dépit du caractère spectaculaire des conflit en cours, sont plus des parties d’échec que des matches de squash. En cela ils sont proches de leur mentor GRRM, auquel ils font d’ailleurs référence en parlant plusieurs fois de « monter la garde » ou « assurer sa garde ».

Ils font grandir leurs personnages et c’est bienvenu car il était temps. Ils donnent enfin de vrais rôles, une parole signifiante, et un background visible aux trois compagnons de James Holden, préparant parallèlement l’intégration d’au moins un nouveau membre d’équipage.

Ils proposent une intrigue décoiffante et captivante par l’ampleur du (des ?) complot (s ?) qui se déroulent sous les yeux du lecteur, le niveau des préparatifs nécessaires, et l’énormité des enjeux sous-jacents.

On regrettera en revanche que les fils ne soient pas tous d’égale qualité, celui sur Terre avec Amos étant clairement le plus faible, tant par les coïncidences qui le meuvent que par la simplicité apparente avec laquelle une situation inextricable est gérée, même si ça donne l’occasion à Amos de dire deux ou trois choses pertinentes sur le rétrécissement rapide du cercle de la communauté en situation de crise vitale.

On regrettera aussi que la protomolécule alien revienne dans le jeu sans qu’on en sache plus long sur ses concepteurs ou son origine, rendez-vous étant clairement donné à la fin dans un tome ultérieur. Il ne faudrait pas que la protomolécule et les technologies alien connexes autour desquelles se battraient des humains avides de les utiliser à leur profit deviennent l’équivalent moderne du legs martien de la série D.A.S. de KH Scheer, dont se souviennent sans doute les amateurs âgés de mauvaise SF. Croisons les doigts.

Globalement, "Nemesis Games" est quand même un bon roman d’aventure SF qui n’a pas encore sauté le requin. Il serait dommage de s’en priver.

Nemesis Games, The Expanse t5, James S.A. Corey


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