lundi 29 juin 2015

Je me suis tue : Une tragédie contemporaine

L’excellent Nicolas Winter étant enthousiaste sur "Je me suis tue", premier roman, récemment sorti, de Mathieu Ménégaux, je me devais d’aller y jeter un œil. Bien m’en a pris.

Claire, la quarantaine. Elle est belle, intelligente, nantie d’un bon emploi et d’un séduisant mari qu’elle aime et qui l’aime. Bien sûr il y a entre eux de ces agacements décrits par JP Kaufmann, mais rien de grave. Quoiqu’en y regardant de plus près, si. Une blessure intime. Une absence d’enfant dont l’asthénospermie d’Antoine est la cause. Mais leur douleur n’est plus aiguë. Il y a si longtemps que ces deux savent à quoi s’en tenir – et ils ont tant fait en vain - qu’ils ont appris à vivre avec, compensant ce qu’ils ressentent, en bruit de fond, comme un manque par une existence libre et culturellement riche, sans parler de carrières qui ont prospéré à l’ombre de l’infertilité du couple. La souffrance est devenue chronique, à bas bruit, attisée seulement de temps à autre par le spectacle du bonheur familial des autres.
Inné ou acquis, le désir d’enfant inassouvi du couple ? Ce n’est pas la question ici. Il existe. Ca suffit.
Et voilà que cette vie confortable et rangée est bouleversée. Une grossesse, puis un enfant, puis un infanticide.

Le roman s’ouvre au milieu du procès de Claire. Elle y rédige, dans le secret de sa cellule, une confession. Elle livre au lecteur sa vérité sur l’enchainement des circonstances qui a conduit au meurtre, cette vérité qu’elle n’a voulue dire à personne, qu’elle a tue à ses proches, à la justice, au monde. Elle offre au lecteur de savoir, lui donne la possibilité non pas d’excuser mais certainement de comprendre.

Impossible de raconter quoi que ce soit de précis. Ce serait spoiler ce court roman ce qui serait dommage. Qu’on sache seulement que "Je me suis tue" est un récit captivant.
Claire y décrit, en termes si précis qu’ils sont cliniques, tous les faits qui conduisent au meurtre et sont causes et conséquences d'une succession de décisions, souvent impulsives, qui s’avèrent être des erreurs cumulatives.

Elle montre comment tous ces faits sont médiatisés par une volonté hypertrophiée de contrôle. Là encore, on ne sait pas si cette volonté est particulière à Claire ou si elle n’est que la manifestation de l’hybris d’individus occidentaux convaincus que le réel n’existe que s’ils l’ont validé et que le pouvoir de la volonté (de leur volonté) est sans limite. Là aussi, qu’importe ?

Elle met en évidence à quel point le désir d’être aimé, de ne pas perdre la face, de ne pas déchoir, de correspondre pour soi et les autres à l’image qu’on a construit de soi-même, conduit à des choix désastreux qui semblaient pourtant les meilleurs dans une optique de long terme. Puis conduit à se taire pour préserver le peu qui reste.

Elle décrit les affres qu’imposent les injonctions à la virilité dans leurs manifestations les plus ataviques, et montre comment « deux amants qui s'idolâtraient la veille, pour un mot mal interprété, s'écartent, l'un vers l'orient, l'autre vers l'occident » comme l’écrivit Lautréamont.

Elle prouve par l’absurde que le passé, hélas, ne passe pas, et que la politique de la poussière sous le tapis n’est jamais la bonne à long terme.

Et tout ceci, Claire le raconte d’une manière simple et précise. Sans jamais chercher à se dédouaner ni à se justifier. Juste ce qui est arrivé, ce qu’elle en a pensé, ce qu’elle a décidé, puis ce qu’elle a fait, and so on… Racontant au lecteur, pour qu’il sache et se fasse son opinion.

Si le milieu social et l’éducation de Claire ramènent à l’esprit cette autre affaire d’infanticide en silence que fut l’affaire Véronique Courjault, c’est à Irréversible de Gaspar Noé (en dépit d'un schéma narratif différent) qu’on est ramené, tant par l’origine et la (les) conclusion (s) du récit que par l’enchainement inéluctable des faits aussitôt que Claire a choisi la voie du silence.

Mathieu Ménégaux, impressionnant dans sa construction d’une femme qu’il n’est pas, cite en exergue l’Antigone d’Anouilh distinguant la tragédie du drame. C’est bien, en effet, une tragédie que cette histoire. Une fois les évènements mis en branle par des dieux qui se rient de nous, une fois l’équilibre brisé par l’action exogène du monde, dans "Je me suis tue" comme dans Irréversible ou tant d’œuvres classiques tout s’enchaine de manière logique. Et on peut bien s’agiter tant qu’on veut, le chemin est tracé, il n’y a plus qu’à le suivre. Alors autant arrêter et se laisser porter. La tragédie « c’est pour les rois, et il n’y a plus rien à tenter, enfin ! »

"Je me suis tue" est donc un premier roman très réussi, épuré et fin comme un laser, qui donne à entrer dans la vérité intime d’une femme et prouve par là même qu’il y a des raisons à tout, même si elles ne sont pas toutes bonnes.

On regrettera seulement l’intégration d’extraits de chansons populaires dans le texte, qui distrait et donne l’impression d’être dans On connaît la chanson. Le roman se serait mieux porté sans cet artifice.

Je me suis tue, Mathieu Ménégaux

4 commentaires:

Cornwall a dit…

très belle chronique, je rejoins ton avis. Après en tant que femme certains clichés m'ont agacé mais ça reste toute de même un très brillant premier roman.

Gromovar a dit…

Faudra que tu me dises lesquels ?

Cornwall a dit…

Surtout Les clichés de la femme enceinte qui gerbe tout les matins et qui ô miracle cesse dès le 1er trimestre passé. Les nausées ne touchent pas toutes femmes enceintes et les vomissement encore moins. Et la disparition des maux dès le 1er trismestre passé... La féminine instuition du sexe de l'enfant qu'on porte. Les envies de grossesse, là aussi ça ne touche pas toutes les femmes en cloque. Je t'en passe, il les a toute faite.
Après sans être un cliché, le verre de vin au restaurant alors qu'elle se sait enceinte, qu'elle l'annonce. Merde le récit se voulait réaliste proche de la femme, j'ai cru assisté à une scène de soap opera.
Bref ça m'a un poil dérangé qu'une femme cultivé dans un milieu plutôt huppé tout de même passe de la femme déterminée, à la quiche enceinte stéréotypé, il a dressé un portrait d'une femme enceinte qui manque visiblement de recherche. Quand on fait un roman sur l'infanticide, qu'on arrive aussi bien à donner un point singulier, de nous donner autant d'outil pour essayer de comprendre le cheminement psychologique pour arriver à ce drame. Je ne comprends pas comment le passage enceinte est aussi stéréotypé, négligé.

Gromovar a dit…

OK. Un genre d'archétype peut-être.
Ceci dit, ces symptômes, y en a pas mal que j'ai vus in vivo ;)