dimanche 14 décembre 2014

La littérature à son meilleur


Comment décrire "The Bone Clocks", le dernier roman de David Mitchell, l’auteur du brillant Cloud Atlas, sans lui faire injustice, sans spoiler le backstage, et enfin sans échouer à en montrer la richesse et la complexité ? C’est une vraie gageure. Et, comme pour Cloud Atlas, cette chronique ne rendra qu’imparfaitement la richesse de ce livre.

Commençons par dire que "The Bone Clocks" ressemble, par bien des aspects, à Cloud Atlas. Rien d’étonnant à cela, Mitchell dit lui-même que chacun de ses romans n’est qu’une partie du métaroman que constituerait son œuvre ; il place d’ailleurs quelques Easter Eggs dans "The Bone Clocks", comme le ferait le scénariste ou le programmeur d’une série. Mais surtout on y retrouve une structure proche pour décrire, encore une fois, un temps long, même s’il l’est moins que dans Cloud Atlas. Des parties narratives séparées dans le temps et un lien qui les unit de façon plus ou moins forte. "The Bone Clocks", c’est la vie d’Holly Sykes, extraordinaire et terriblement banale à la fois.

Six parties dans "The Bone Clocks". Quelques jours de la vie d’une jeune fille de la classe populaire britannique, Holly Sykes, pendant l’été 1984 ; des jours où sa vie bascule. Un mois dans l’existence d’Hugo Lamb, riche étudiant d’Oxford et pire sociopathe qu’il m’ait été donné de lire, autour du Nouvel An 1992, au moment où lui est proposé un pacte faustien. Les deux jours d’un mariage en 2004, sous les yeux du couple désuni que forme Holly avec son reporter de guerre de compagnon. Cinq ans de la vie de Crispin Hershey, le « Wild Child of British Letters », entre 2015 et 2020 et de conventions en conventions, dans un monde d’où le livre disparaît progressivement. Sept jours de confrontation, apogée d’une guerre séculaire, entre deux groupes ennemis d’immortels en 2025. Enfin, trois jours de bilan pour une femme et pour le monde en 2043. Le tout lié par la présence d’Holly Sykes, et la lutte de temps long qui oppose, en coulisse, deux organisations secrètes surhumaines.

On l’aura compris, "The Bone Clocks" est un roman fantastique. Mais, jusqu’à la cinquième partie (vers la page 400), le surnaturel n’est qu’à bas bruit dans les pages du livre. On voit des détails et on entend certaines choses qui laissent supposer qu’existe une réalité dissimulée derrière le monde réaliste que nous décrit Mitchell. Et pourtant, comme dans la vraie vie, c’est d’abord et surtout le monde matériel qui se donne à voir. Sur l’élément surnaturel on ne peut que supposer beaucoup avant que la cinquième partie n’éclaire les faits. Le fantastique n’est d’ailleurs qu’un élément, important certes, du roman. Un élément parmi d’autres.

On pouvait craindre qu’un gros lecteur de SFFF tel que moi finisse par se lasser d’attendre. Ca n’a jamais été le cas.

David Mitchell et moi avons le même âge. Le monde qu’il décrit, c’est le mien aussi. Et décrire n’est pas le verbe juste. Mitchell résume le monde de la fin du XXème et du début du XXIème siècle. Les détails, lâchés comme sans y penser au détour d’une phrase foisonnent. La musique, les objets, les marques, la politique, les crises, humaines ou globales, les folie des hommes, leur hubris, leur futilité aveugle. Mais aussi leurs réalisations, leur capacité d’amour, de solidarité, d’altruisme. Tout ceci baignant dans les drames petits et grands qu’ils vivent, où la famille apparaît comme soutien en dernier ressort et institution totalitaire à la fois, et où monde et fatum sont toujours plus forts que l’individu. Tout ceci est intemporel mais Mitchell l’ancre profondément, par la magie de son verbe, dans le locus spatiotemporel qu’il a choisi. Tout est juste et documenté : les répliques – de quoi parle-t-on et avec quels mots - les lieux fréquentés et ce qu’on y fait, les centres d’intérêt, les visions du monde, les habitus au sens bourdieusien du terme. La recréation de Mitchell est sans faille. On n’y trouve pas une fausse note.

Les phrases s’enchainent et invoquent une réalité qui donne la même impression de parfait agencement que peuvent créer certaines merveilles architecturales. Les personnages existent intensément, leur environnement aussi. Qu’on les aime ou les détestent, qu’ils agacent ou qu’ils charment, qu’ils aient eu une seule vie ou des centaines, ils sont là, sous les yeux du lecteur, plus vrais que nature. Il en est de même pour le monde qu’ils habitent, qui est le nôtre dans la première moitié du livre avant d’en être son futur possible dans la seconde. De la War on Terror aux crises environnementales en passant par l’histoire de l’indépendance irlandaise ou le sort abject fait aux serfs dans la Russie du XIXème, Mitchell invite le lecteur à une promenade érudite dans l’histoire des hommes à travers les yeux pourtant clairement situés de ses personnages. Il l’emmène ensuite vers un avenir probable et vraiment peu engageant qui pourrait être la prémisse de celui décrit dans la partie centrale de Cloud Atlas. Que deviendra ce que nous tenons pour acquis - et notamment ces deux « droits » que sont maintenant la capacité de communiquer instantanément à distance et celle de se déplacer où bon nous semble - quand l’énergie sera devenue rare et peu accessible ? Quelle sont toutes les portes, jusque là ouvertes, que nous verrons se fermer sous nos yeux ?

En dépit d’une victoire sur le mal, on comprend alors que sauver des humains sacrifiés à l’égoïsme dévorant de certains, n’était pas sauver l’humanité. Chacun de nous est solidairement coupable, à son échelle.
Dans cette dernière partie, la Holly Sykes de Mitchell, à la fin de sa vie et à celle de sa civilisation, pleine d’un regret paisible, est terriblement émouvante. Son corps et son monde s’éteignent de concert, rappel tragique des Deux corps du roi de Kantorowicz.
Certes, le malheur véritable n’est pas encore tout à fait là en 2042 mais il approche. Et ce n’est pas la menace métaphysique qu’il fallait craindre. L’homme, depuis qu’il arpente la Terre, pourvoit sans aide à sa propre ruine.

"The Bone Clocks", comme toute vraie littérature parle du Monde, du Tout qui nous environne et dont nous sommes partie. Il parle de nous comme êtres singuliers et de nous comme génériques aussi. Il le fait avec une précision descriptive qui donne l’impression que Mitchell a infusé le monde pour nous en livrer l’essence. Merci à lui. Et prions pour une traduction rapide.

The Bone Clocks, David Mitchell

5 commentaires:

Vert a dit…

Traduction ! Traduction ! Traduction !
Tu as lu ses autres romans (à part Cloud Atlas ?) ?

Gromovar a dit…

Non, à part "Ecrits fantômes" lu il y a un moment et en français. Mais un rattrapage est sur ma liste de bonnes résolutions pour 2015 ;)

Vert a dit…

Je vais guetter tes avis alors ^^

Lorhkan a dit…

Du coup, vu ce qui se dit sur les autres romans de l'auteur (notamment "Cartographie des nuages", "Écrits fantômes" et "le fond des forêts" pour ce qui est sorti en France), j'ai bien envie de m'intéresser de plus près à l'oeuvre de Mitchell...

Gromovar a dit…

N'hésite pas. C'est un grand écrivain.