samedi 15 novembre 2014

Too much too soon


"Dr Adder" est le premier roman de K.W. Jeter, écrit en 1972 alors qu’il est étudiant. Il ne sera publié, grâce au soutien de PK Dick, qu’en 1984, en même temps que le Neuromancer de William Gibson. Ils ont du nez ces éditeurs !

Il ressort aujourd’hui chez ActuSF, complété par une interview et une bibliographie exhaustive de René-Marc Dohlen.

Patatras ! Jeter rejette la référence Cyberpunk, qu’il considère comme un simple gimmick marketing – ce en quoi il se trompe – et donc cette paternité du genre que lui attribuent certains – ce en quoi il se trompe aussi car il y a, sans conteste possible, des éléments non seulement punk mais également cyber dans ces juvenilia.

Futur proche. Limmit, jeune homme à l’ascendance compliquée, quitte la ferme usine OGM dans laquelle il travaille afin de rejoindre la vénéneuse Los Angeles. Censé négocier un objet rare et interdit avec l’inquiétant Dr Adder, il comprend rapidement qu’il a été utilisé dans un complot dont le but est d’éliminer le dit docteur. Ses actions, sa présence même, déchaineront le chaos, détruisant la fragile homéostasie de la ville.

Énergique et brutal, le roman est profondément priapique. Los Angeles y est décrite comme une ville clivée entre une zone riche où vivent les nantis et un slum sans loi dans lequel s’entassent les autres. Entre les deux, la bien nommée Interface, où tout est possible, et où on vient s’encanailler ou se perdre. L’Interface, c’est l’Ile des plaisirs de Pinocchio : le lieu où les enfants se perdent, loin de leurs parents qu’ils ont rejetés, où ils perdent leur humanité en se transformant, devenant ici non pas des ânes mais des prostitués amputés, drogués, ou body transformés. L’époque était aux Crash.

Œuvre de jeunesse, écrite au début des années 70, Dr Adder est caractéristique de son origine. Tout y est trop. Trop de sexe déviant, trop de violence graphique, pour prétendre au réalisme, d’autant que le world building est minimal. Mais comme le cria Ulli Lust « Trop n’est pas assez ». Ceux des lecteurs qui se souviennent de Métal Hurlant s’y trouveront en terrain connu.

La plausibilité n’est donc pas l’objectif. Dr Adder est une sorte d’allégorie sur la déliquescence sociale, la disneyisation du monde, la folie psychanalytique de l'époque, le fossé qui se creuse entre la jeunesse et le reste de la société dans une Amérique qui connait le LSD, la guerre du Vietnam, la libération sexuelle.

Un texte prophétique aussi sur l’utilisation des réseaux informatiques. Dans le roman, le réseau existe et il sera hacké. On y trouve même une scène d’incursion caractéristique de ce que deviendra le cyberpunk. L’intrusion informatique y permet de terminer l’affaire en entrant virtuellement dans un lieu sécurisé, le hacker étant protégé physiquement des assauts extérieurs et risquant néanmoins sa vie au cours même de l’opération de hacking – dans le réseau donc.

Un texte encore qui met en scène augmentation cybernétique et construct conscient, comme le fera plus tard William Gibson dans Neuromancer avec Dixie Flatline.

Un texte enfin qui est un manifeste pour une nouvelle SF comme réponse à l’agonie du genre aux USA. Limmit est l’un des derniers lecteurs d’un genre dont la population a oublié presque jusqu’au nom, et l’auteur SF qu’on voit donner une conférence dans le roman est dégouté de l’échec de ce qui fut son projet.

"Dr Adder" est donc un roman à lire avec l’indulgence qu’on accorde aux œuvres de jeunesse. Jeter y prouve qu’il y avait un air du temps qu’il a capté à un moment donné et tenté de mettre en forme. La suite donnera des œuvres plus abouties sans doute mais sur des thèmes qu’il avait débroussaillés. C’est aussi un roman fondamentalement drôle par son excès même, une sorte de concert des New York Dolls entre deux couvertures. Un roman à lire pour la folie et l'énergie orgasmique qu'il dégage.

Allez, pour se quitter, je vous invite à écouter le seul morceau un peu connu de l’éphémère groupe punk Vagina Dentata, Golden Boys.


Dr Adder, K. W. Jeter

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