lundi 17 novembre 2014

« Je suis incapable de le croire »


Jan Karski est un héros de la Seconde Guerre Mondiale. Son identité secrète est celle d’un résistant catholique polonais, Jan Kozielewski. Il est moins connu qu'Oskar Schindler, n'ayant pas bénéficié de l'onction de Steven Spielberg.

Mobilisé en 39 quand la Pologne est envahie, Karski est fait prisonnier par les Soviétiques qui le remettront rapidement aux Allemands à l’occasion d’un échange de prisonniers. Il s’évade durant le transfert puis rejoint la Résistance. Les missions se succèdent alors, renseignement, communication, propagande.
En 40, la Gestapo l’arrête, le torture, mais on le fait évader.
A partir de 42, Karski est chargé par la Résistance d’établir un rapport sur la situation en Pologne et notamment sur l’extermination des juifs. Pour constater et témoigner, il s’infiltre, au péril de sa vie, dans la ghetto de Varsovie et aurait pénétré aussi dans le camp de Belzec (ou celui d’Izbica, les faits sont confus ici). Il rédige alors un rapport long et détaillé qu’il remet au Gouvernement polonais en exil à Londres.

Le rapport Karski est transmis aux gouvernements britanniques et américains, ainsi qu’à divers leaders d’opinion. Karski rencontrera même F. D. Roosevelt en 43 pour l'en entretenir. Mais il ne rencontrera qu'incrédulité.
Certes Paul Bouchon parle du rapport à la BBC lors de son émission clandestine « Les français parlent aux Français », mais Felix Frankfurter lui-même, juge de la Cour Suprême des USA et juif dira : « je n'ai pas dit que ce jeune homme mentait. J'ai dit que je suis incapable de le croire. Ce n'est pas la même chose. ». Quand aux gouvernants, souvent mieux renseignés, ils avaient d’autres priorités stratégiques et de nombreuses contraintes opérationnelles. Inutile donc, pour eux, de trop parler d’un sujet impossible à traiter à court terme. La réalité des camps ne deviendra common knowledge qu’après la victoire sur le Troisième Reich, même si Karski avait publié en 44 un livre témoignage intitulé « Story of a Secret State », qui fut traduit et publié en France en 48 sous le titre « Mon témoignage devant le monde ».

Etabli aux USA, où il devient enseignant, Karski y mourra en 2000, non sans avoir été reconnu Juste parmi les nations en 82, et fait citoyen d’honneur de l’Etat d’Israël en 94.

Marco Rizzo restitue efficacement cette histoire d’héroïsme et d’abnégation. Se concentrant sur Karski, il évite judicieusement les stériles spéculations sur l’aide qu’auraient pu apporter les Alliés, derrière le front. Le débarquement ne fut militairement et politiquement possible qu’en 44, l’avancée russe vers l’Ouest pas avant.
Rizzo condense le récit, l’accélère, le médium l’impose, mais tout ce qui importe s’y trouve, l’horreur de l’extermination ainsi que le courage de Karski et des autres résistants, dont beaucoup perdront la vie. Il laisse même la parole à Karski, par le biais d’un extrait de son livre, lorsqu’il s’agit de décrire ce qu’il vit dans le camp qu’il pénétra. Le dessin de Bonaccorso soutient sobrement l’histoire.

Laissons aussi la parole à Karski à travers cet extrait de son récit sur le ghetto de Varsovie :

« Je n’étais pas préparé à ce que j’ai vu, personne n’avait écrit sur une pareille réalité, je n’avais vu aucune pièce, aucun film [...] je savais que des gens mouraient, mais ce n’était pour moi, que des statistiques.
Ce n’était pas l’humanité, on me disait qu’ils étaient des êtres humains, mais ils ne ressemblaient pas à des être humains, ce n’était pas le monde, je n’appartenais pas à cela. C’était une sorte d’enfer, les rues étaient sales, crasseuses, et pleines de gens squelettiques, la puanteur vous suffoquait, il régnait de la tension, de la folie dans ce lieu. Des mères allaitaient leurs bébés dans la rue, alors qu’elles n’avaient pas de seins. Les dépouilles étaient déposées, nues, à même le sol, car les familles n’avaient pas les moyens pour leur payer une sépulture, chaque haillon comptait dans ce lieu, tout s’échangeait, tout se vendait pour survivre, et de ce fait, les dépouilles étaient laissées sur le trottoir, en attendant d’être ramassées par un service spécial. Et, marchant à côté du responsable du Bund, qui avait changé d’allure dans sa façon de se mouvoir, le dos courbé, pour se fondre dans la masse et ne pas se faire remarquer, il m’arrivait de lui demander ce qu’il arrivait à tel ou tel Juif, debout, immobile, les yeux hagards, il me répondait toujours, ils se meurent, souvenez-vous, ils se meurent, dites-leur là-bas [...] »

Jan Karski, Rizzo, Bonaccorso

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