mercredi 5 novembre 2014

Est vivant celui qui se bat


"Trois oboles pour Charon", je ne viole aucun secret, est une réinterprétation par Frank Ferric du mythe de Sisyphe, après celle de Camus et dans un tout autre genre.

On se souvient ou pas de l’histoire de ce roublard grec, condamné, pour avoir embobiné les dieux en général et la mort en particulier, à rouler pour l’éternité un rocher jusqu’au sommet d’une colline, rocher qui retombait au piémont dès la tâche terminée, l’obligeant à la recommencer pour l’éternité.
Dans la version de Ferric, le malheureux Sisyphe, qui, au début du roman, a oublié qui il est et quel est son supplice, ne roule pas un rocher, c’eut été un peu laborieux. En revanche, il est condamné à revivre sans cesse après chacune de ses morts, à ne jamais connaître enfin le repos du guerrier, incapable qu’il est de payer à Charon les trois oboles qui assureraient son passage au-delà du Styx. D’où la référence à Highlander, dont le slogan « Il ne peut en rester qu’un » prend un sens vraiment tragique dans le roman.

Sisyphe, qui a pour seul interlocuteur véritable ce Charon qui est d’abord un gardien cryptique avant de lui révéler son histoire, passe donc de guerre en guerre, de morts en morts, assistant à la fin des civilisations, des empires et des dieux. En route sans espoir de retour vers le maximum d’entropie.
Du Rubicon aux légions de Varus en passant par, entre autres, la Guerre de Trente Ans ou la Campagne égyptienne de Bonaparte, Sisyphe connaît une infinité de morts et de tortures, dans sa chair propre bien sûr, mais aussi dans celles de tous ceux qu’il tue ou voit mourir sous ses yeux.

L’absurdité du conflit des hommes est le seul spectacle que l’éternité lui offre. Revient toujours sous ses yeux la confrontation pour des terres, des idées, des croyances, de l’honneur. Tant d’énergie, tant de souffrances, tant de morts pour conquérir un bout de terre dont plus personne n’aura rien à foutre dans quelques décennies, ou faire prévaloir une idée ou un dieu que tous auront rapidement oublié, l’humanité, frivole, passant régulièrement à autre chose.

Et pourtant, Charon le dit à Sisyphe, « Est vivant celui qui se bat ». Un Charon préférant, à l'instar d'Arendt dans « Condition de l’homme moderne », la vita activa à la vita contemplativa comme voie d’accès à l’immortalité pour ces hommes vivant « dans un cosmos où tout est immortel sauf eux ».

Charon, victime collatérale du tourment de Sisyphe, condamné à contempler, condamné à attendre avec lui, car qu’est le prisonnier sans son gardien et qu’est le gardien sans son prisonnier ? Charon, incrédule, qui doit pourtant s’avouer le départ des dieux inconstants qui l’ont abandonné dans le Tartare, seul pour remplir sa mission, de plus en plus seul, de plus en plus face à face avec Sisyphe, qui, lui, hurlait la mort des dieux depuis des millénaire au point de l’avoir gravée dans sa chair. La dupe des dieux et leur Némésis.

La qualité principale de "Trois oboles pour Charon" est son écriture, superbe et impressionnante. Le vocabulaire est riche et précis, les tournures impeccables, le rythme parfait. On est saisi, dès les premières pages, par le souffle vital et la qualité stylistique du roman. Les scènes de combat notamment, dont je ne suis guère friant d’habitude, sont claires, haletantes, passionnantes. Et tout est à l’avenant. Les images se succèdent, toujours bien vues. La terre, le végétal, le minéral, assis dans le temps long, et pour les hommes, la mort, la souffrance et la guerre, en ce qu’elle est feu, tripes, sang, odeurs méphitiques, sécrétions humaines. La guerre de Ferric ne raconte pas « Le dormeur du val », elle prend plutôt la forme de six pieds d’acier vrillé qui pénètrent les chairs et les détruisent irrémédiablement. Les corps s’affrontent, s’entrechoquent, s’entremeurtrissent. C’est un opéra de l’horreur guerrière que veut proposer Ferric, et c’est avec brio qu’il y réussit.

Le roman souffre néanmoins d’un défaut. La mythe de Sisyphe, par sa nature même, est très répétitif, et le roman n’échappe pas à cet écueil. Passé la moitié du texte, on commence à se dire qu’on a compris le truc et, si reste toujours intact le plaisir de lire un récit très bien écrit, l’intérêt pour une histoire écrite d’avance diminue progressivement, d’autant que Sisyphe, résolument antipathique ne peut attirer aucune sympathie.

Saluons alors un très bel objet stylistique et espérons que Ferric saura, la prochaine fois, impliquer plus son lecteur.

Trois oboles pour Charon, Frank Ferric

10 commentaires:

Plume a dit…

Celui-là je le lis dès que je peux !

Gromovar a dit…

Tu aimeras le style.

Lorhkan a dit…

Je suis en plein dedans. Effectivement l'écriture est splendide.
Pour l'intrigue, je ne me prononce pas avant d'avoir le fin mot de l'histoire mais ce n'est pas forcément ça le moteur principal du roman.
En revanche, le style, wouah !

Gromovar a dit…

Yep. Wouah !

Baroona a dit…

S'il est aussi intéressant et bien écrit que cette chronique, cela ne peut être que de qualité.

Gromovar a dit…

Il l'est plus :)

Niavlys Ertemel a dit…

Très belle chronique, c'est exactement ce que j'ai ressenti à sa lecture - si ce n'est que j'ai peut-être encore plus apprécié le début, ne sachant pas que le personnage était Sisyphe.

Gromovar a dit…

Agréable, c'est sûr. Et merci.

Doris Facciolo a dit…

Effectivement, tu as su défendre ce roman ;-)
Je me suis posée la même question que toi, au milieu du roman, quant à savoir si je n'allais pas me lasser de cette répétition infinie. Mais non, je ne m'en suis pas lassée car j'étais impatiente de découvrir où il allait atterrir la prochaine fois. Bref, ce livre est dans mon top 3 de 2014, et ce n'est pas pour rien !

Gromovar a dit…

Un très bon roman en effet. Et "L'épée brisée", d'Anderson, est en train de bien m'exciter là, et pourtant la fantasy (mais en est-ce) n'est pas mon genre de prédilection.