jeudi 23 octobre 2014

Walk across the garden In the footsteps of my shadow


"L’océan au bout du chemin" est un court roman fantastique de Neil Gaiman, publié par Au Diable Vauvert dans une traduction de Patrick « GoT » Marcel. Et c’est clairement un roman Adulte.

A l’occasion d’un enterrement, un homme revient sur les lieux de son enfance. Déambulant au hasard après la cérémonie, il a l’occasion de se souvenir d’un événement de cette époque, peut-être le plus important de sa vie, le plus intense en tout cas. Un événement oublié, occulté, mais qui revient régulièrement le gratter là où c’est sensible.

A sept ans, le narrateur sans nom du roman – qui pourrait être n’importe quel enfant, le lecteur-enfant même – a vu le fantastique entrer dans la vie calme et un peu morne d’un petit garçon solitaire et rêveur (les premiers paragraphes sont poignants dans leur simplicité résignée), vivant au sein d’une famille modeste de la campagne anglaise au milieu du XXème siècle, une famille qui, dit-on, ressemble beaucoup à la famille de Gaiman. Mais, malchance, ce n’est pas un fantastique merveilleux et excitant qui vient à sa rencontre, non, plutôt la version terrifiante. The eerie one.

Dans le temps très court qui suit le suicide d’un locataire de ses parents, le petit garçon découvre qu’existent bien des choses au-delà de la réalité matérielle, que bien de ces choses ne sont pas amicales, et qu’elles peuvent pénétrer dans la bulle de sécurité qu’il croit exister autour de lui. Il vivra alors ce qui ressemble à une tragédie classique, règle des trois unités un peu élargie comprise. Danger pour lui, danger pour sa famille, danger pour la réalité même. Et lui, si jeune et donc si faible. Heureusement, il n’est pas seul. Cet autre monde qui l’agresse compte aussi des forces disposées à l’aider.

Intrusion du fantastique, surnaturel agressif, petit enfant malchanceux, parents aveugles au mieux, que faire quand on est si jeune et si menacé ?

N’en disons pas plus sur l’histoire. Disons que le roman est une réussite. Réussite car il capture le lecteur, l’attache à l’histoire (comment cela va-t-il tourner ?), l’attache au personnage (comment ne pas se sentir solidaire de ce petit garçon, de son impuissance et de ses terreurs ?), et lui délivre une cosmogonie, fragmentaire certes, mais suffisante pour l’arracher au monde prosaïque dans lequel il est en train de lire. Le faible nombre de pages et les trois unités participent à la tension constante qu’on ressent à la lecture, d’autant que les situations sont effrayantes car elles font écho à des peurs que tous ont connu et que le niveau des enjeux est très élevé. L’imagination de Gaiman, la manière simple et naturelle qu’il a d’expliquer des concepts et un temps historique inimaginables font le reste.

Par-delà les qualités d’un récit palpitant car condensé et très joliment écrit – belle image de la nuit, effrayante et apaisante à la fois avec ses deux lunes - l’histoire que propose Gaiman résonne à l’esprit car elle décrit à merveille la vérité de l’enfance et des terreurs qui la peuplent. Le petit héros de Gaiman n’en est pas un justement, contrairement à tous les personnages absurdes des romans Jeunesse. Les adultes ne l’écoutent pas, sa capacité de planifier et maitriser son temps est nulle, son pouvoir sur le monde presque autant. Un enfant de sept ans n’est qu’un concentré d’impuissance. Son univers est réduit à l’environnement immédiat de sa maison, peuplé uniquement de ses parents et de ceux qu’ils autorisent à y pénétrer, y compris hélas l’atroce figure archétypique de l’intruse – la marâtre des contes. Et dans ce seul univers possible, ce sont les autres qui ont le pouvoir. Le narrateur subit des évènements dont la plupart le dépasse. Il y participe par la « foi » sans limite qu’il met dans sa protectrice - qui évoque celle qu’on peut éprouver à cet âge pour ses parents – et la décision qu’il prend, à la fin, de mettre sa vie en péril pour protéger une chose qui le dépasse, devenant par là même un peu moins enfant, un peu plus adulte.

Mais devenu adulte, que reste-t-il de ces moments ? La mémoire de l’enfance est fragile, qui oublie, reconstruit, métaphorise. Reste les dettes qu’on a envers ceux qui, alors, se sont sacrifiés, peu importe comment, pour nous permettre de grandir.

Gaiman réunit ici le meilleur des contes, de la psychanalyse, et de toutes nos biographies enfantines. L’écho est donc inévitable. Chaque lecteur peut s’imaginer près de l’océan au bout du chemin. Mais peu de lecteurs seraient encore capable de le voir. C’est le point ultime de Gaiman ; le merveilleux n’est visible qu’aux enfants ou à ceux qui ont su garder un peu de ce moment en eux. Ne restent sinon que des impressions, fugitives et parcellaires, que l’esprit adulte mithridatisé est capable d’écarter d’un revers de pensée.

Un bien beau roman donc à lire d’une traite, de nuit, au calme. La cerise sur le gâteau serait de lire en écoutant le Three Imaginary Boys des Cure qui en est la traduction musicale imho tant il exprime aussi le « noir enfer des terreurs enfantines ».


L’océan au bout du chemin, Neil Gaiman

2 commentaires:

Vert a dit…

Bel article ! Ca donne envie de le relire du coup...

Gromovar a dit…

Et d'écouter Three Imaginary Boys j'espère ;)