vendredi 24 octobre 2014

Retour de chronique : Nuigrave, Lorris Murail

Retour de chronique publiée dans Bifrost 72


2030. Trahi par son addiction au tabac et sa peur de l’avion, Arthur Blond, rétroarchéologue, rate son avion pour l’Egypte. Il devait y inspecter l’obélisque de la Concorde, brisée accidentellement après sa restitution par la France. Non content d’avoir conclu sa mission avant même de l’avoir commencée et d’avoir attiré l’attention d’une police française qui ne plaisante avec les accros à la nicotine, il plonge, sans le vouloir et par la grâce de l’amour vestigial qu’il croit ressentir pour son ex compagne venue se faire tuer près de lui, au cœur d’une machination internationale qui l’amènera, pour protéger les deux derniers plants d’un végétal amazonien rare, à se cacher dans la plus internationale des zones de France, le Petit Kossovo. Car de cette plante, on peut tirer une drogue aux multiples applications, et s’affrontent pour elle ceux qui veulent l’utiliser et ceux qui veulent la détruire.

"Nuigrave" décrit un avenir qui ressemble à ce que le nôtre pourrait être. L’hygiénisme y est devenu dominant dans un monde vieillissant, l’interdiction totale de la nicotine en étant le symptôme le plus visible. Parallèlement, nonobstant un discours écologiste de bon aloi, on continue allègrement à gaspiller des ressources pour entretenir des bars glacés et la grande mode est, pour les femmes, d’arborer un perpétuel ventre de cinq mois, tant il est excitant d’avoir l’air enceinte dans un monde définitivement conquis par l’admiration pour les « mamans ».

Sur le plan géopolitique, le Sud est en passe de prendre sa revanche sur un Nord fatigué et perclus de rhumatismes ; restitution des œuvres d’art pillées (et même données, comme l’obélisque), désimmigration par laquelle les hommes suivent le même chemin retour que les œuvres, apparition des Emirs, ces Arabes « blanchis » qui ont pris le pouvoir dans une grande partie du Moyen-Orient, en utilisant leur fortune pour acheter des armées privées et s’offrir par la Bourse une bonne partie de l’économie occidentale. Mais l’Orient est encore plus compliqué que ne le supposait De Gaulle et les Emirs s’y heurtent aux arabes, plus ou moins islamistes, réactivant apparemment, un siècle après Aflak (deux siècles après la Nahda) et Hassan al Banna, la querelle entre panarabistes et panislamistes. Mais les Emirs sont-ils autre chose que des ploutocrates sans attache, avatars d’une puissance financière qui a changé de camp ?

Le Nord, en déshérence, se souvient de ce qu’il fut et sombre lentement dans la grande vieillesse. Le désespoir de voir le temps couler de plus en plus vite (Hartmut Rosa décrivit avec brio l’Accélération en 2010), poussé par le poids écrasant des souvenirs, y rend infiniment séduisant un produit qui promet de le ralentir. Ses feux mourants attirent néanmoins, pour quelques temps encore, les plus misérables des misérables. Immigrés fuyant la misère de leur pays, « nettoyés ethniques » victimes de l’effondrement des États nations dans un monde où chaque groupe revendique « son » nationalisme, y compris sur un territoire grand comme un timbre-poste, tous se retrouvent dans des camps en Occident. En France, le Petit Kossovo est un distillat de toute la misère du monde. Il est facile de s’y cacher, facile aussi d’y mourir, ignoré de tous. C’est là qu’Adrien se réfugiera, c’est de là qu’il commencera à éclaircir les évènements, c’est là qu’il reviendra quand tout aura été accompli.

Vu à travers les yeux d’Adrien, le récit de "Nuigrave" est d’abord obscur. Balloté dans une histoire qu’il ne comprend pas, Adrien est bien en peine d’éclairer le lecteur qui le suit. Progressivement, sa compréhension progresse, éclairant par là même un lecteur qui n’est jamais abandonné à lui-même. Incomplétude des informations disponibles, souvenirs douteux de la paramnésie, l’écheveau est difficile à démêler, pour Adrien comme pour le lecteur, mais patience et attention font le travail d’éclaircissement.

Très écrit, "Nuigrave" jouit d’un tempo syncopé, heurté, et d’une prose souvent elliptique. Déroutant au début, ce style donne son rythme particulier au roman et traduit fort bien les coq à l’âne et les raccourcis d’une pensée en mouvement qui saute de point d’intérêt en point d’intérêt sans chercher à tout décrire. Cette pensée, c’est celle d’Adrien, dont le lecteur n’est que le spectateur mais aussi le double, tant Adrien voit de choses aussi par les yeux des autres, et tant la compréhension leur arrive simultanément.

Nuigrave, Lorris Murail

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