dimanche 1 juin 2014

Mon monde est vrai puisque je l'ai inventé


Aimeriez-vous que tous vos sens aient accès à des réalités virtuelles si parfaites qu’elles seraient indiscernables de la réalité ? Voudriez-vous tester virtuellement la parentalité avant de franchir le pas ? Vous serait-il utile d’être à plusieurs endroits et avec plusieurs personnes simultanément ? Le monde serait-il plus beau pour vous si vous pouviez augmenter la réalité sensible en temps réel et sans solution de continuité ? Et si vous pouviez revivre chaque instant de votre vie comme s’il recommençait sous vos yeux ? Et partager conscience et sensations avec vos amis, ça vous plairait ?
Si vous répondez « Oui » à l’une de ces questions, ou à l’une des nombreuses autres qui leur sont liées, alors le système pssi de Cognix est fait pour vous.

Dans "Atopia Chronicles", roman au fort pouvoir d’évocation, Mather décrit le monde du début du XXIIème siècle. Pas de vaisseaux spatiaux ici, pas d’hyperespace ni de robots de combat géants. La SF de Mather est proche de nous, « réaliste » d’une certaine manière, en tout cas plausible. Elle se contente de tirer un peu plus loin les fils de la réalité que nous vivons ; en cela elle ressemble à celle de Cory Doctorow et nous invite à réfléchir sur notre monde d’abord. Mather est très éloigné, en revanche, de l’approche post-singularité de Rajaniemi, même si le point théorique est le même : que pourrons-nous faire de nos consciences lorsqu’il sera possible de les traiter numériquement ?

"Atopia Chronicles", c’est l’histoire de la mise sur la marché d’un système, intégré dans le corps humain par nanotechnologie, qui permet aux humains de considérer leur corps comme une simple périphérique de leur conscience. Le pssi sert d’interface entre les sens et la perception. Il permet d’ajouter ou de retrancher des simulations ou des données à ce que les sens perçoivent, voire de les shunter littéralement pour ne garder que ce que la simulation propose. Le pssi interface aussi les rapports entre la volonté et l’activité motrice. Il est donc possible de laisser le système intervenir pour modifier l’activité physique, voire la prendre complètement en charge. Pour le dire simplement, le pssi vous permet, par exemple, de déambuler dans les allées de Central Park en y ajoutant un Cristal Palace simulé tout en supprimant de votre regard les crottes de chien ; et pendant votre promenade, votre déplacement (y compris l’évitement de ces crottes que vous ne voyez plus) sera pris en charge par le système car l’essentiel de votre conscience sera dans un bureau virtuel en réunion de travail avec d’autres participants pas plus physiquement présents que vous-même. Ajoutons-y la connectivité réseau du pssi et plus rien de physique ne bridera vos activités ni ce que vous percevez du monde ; d’autant que le pssi incorpore un assistant virtuel de très haut vol, sorte de double intelligent et presque omnipotent de l’utilisateur.

Le pssi a été développé par un groupe d’investisseurs et de spécialistes géniaux des réalités synthétiques sur l’ile artificielle, mobile, et « souveraine », d’Atopia. Paradis libertarien, Atopia ne compte qu’un million d’habitants, triés sur le volet. Le gros de la production matérielle y est automatisé. Et pour le travail manuel, il y a les psombies, condamnés ou volontaires qui acceptent de laisser l’usage de leur corps au système pendant qu’ils s’immergent gratuitement dans des univers virtuels. Réservé pendant les années de test aux résidents de l’ile, le pssi hardware va maintenant être distribué gratuitement au monde entier, sur la base d’un modèle freemium. L’argument commercial mêle la possibilité offerte à chacun de choisir ce qu’il veut vivre et de pouvoir se démultiplier - une approche individualiste et consumériste donc - à la certitude légitimante de contribuer à la sauvegarde du monde en basculant sur un mode de vie largement virtuel qui ne consomme donc que très peu de ressources et ne produit que peu de déchets – car s’il est impossible de distinguer la simulation de la réalité, la simulation devient la réalité (« l’illusion consensuelle » de Gibson sans prise neurale). L’utopie écologiste radicale de la conceptrice du pssi, convaincue que la surexploitation des ressources naturelles ne peut conduire qu’à une destruction généralisée, préfigurée par les « guerres climatiques », s’associant ici à la recherche du profit qui habite l’entrepreneur capitaliste qui la finance.

Mather décrit, dans "Atopia Chronicles", un monde à la fois séduisant et terrifiant. C’est cet équilibre, réaliste, qui fait, je crois, la qualité de ce qui aurait pu n’être qu’un manifeste post-humaniste. L’auteur utilise, pour raconter l’histoire des jours qui précédent le lancement à grande échelle du pssi, des personnages à la personnalité et à la biographie développées, évitant l’un des écueils de la littérature d’idées, parfois sèche ou désincarnée.

Au long des quelques fils entremêlés du récit, Mather entrecroise les vies de ceux qui sont au cœur du projet, éclairant leurs croyances leurs espoirs, leurs mensonges et leurs dénis. Il décrit les usages que ses utilisateurs découvrent progressivement au pssi, des plus progressistes et exaltants aux plus contestables et répugnants. Il montre le fossé qui existe entre les « pssi natives » (enfants d’Atopia équipés dès la naissance) et les adultes équipés à l’âge adulte - seuls les « natives » tirant partie des possibilités presque infinies du système. Il montre la mise à distance d’un réel qui n’est plus vu qu’au travers de skins. Il montre les inégalités abyssales de notre proche futur, les conflits entre organisations globales paraétatiques, les actes d’indépendance de ploutocrates créant des « Etats privés » hors des systèmes traditionnels en quasi faillite. Il montre comment motivations nobles et pur égoïsme s’entrechoquent toujours dans les motivations des décideurs. Il montre la « résistance » de néo-luddites dont le seul pouvoir est de quitter une société dont ils ne peuvent orienter la marche. Il interroge les rapports entre conscience et individualité, ainsi qu’entre perceptions du monde et réalité du monde physique. Il montre surtout en parallèle, et c’est son point, les risques d’une fuite de l’humanité dans le dreaming innocence des réalités virtuelles autant que la démultiplication des potentialités humaines que permet le système. Virtual sky is the limit. Pour le meilleur ou pour le pire.

Dans "Atopia Chronicles", Matthew Mather décrit l’avènement d’un monde dans lequel l’être humain n’est plus limité par les limites de son corps physique. Simulation informatique, réseaux, et nanotechnologies s’y associent pour « libérer » la conscience humaine de sa prison de chair, autorisant l’ange ou le démon à aller plus loin que jamais auparavant. Mather nous dévoile les arcanes de ce monde par le biais d’une histoire qui ne cesse jamais d’être passionnante, car les enjeux sont énormes et que le rythme auquel s’enchainent questions et réponses est optimal.
Je regrette juste la cerise sur le gâteau finale qui dramatise une affaire qui l’était déjà suffisamment, et ouvre à une suite que je lirai sûrement même si elle risque d’être moins forte en éléments de réflexion.

Intelligent et captivant, "Atopia Chronicles" est une belle réussite. Je rêve qu’il soit traduit.

The Atopia Chronicles, Matthew Mather

6 commentaires:

Lorhkan a dit…

Ambitieux et très intéressant semble-t-il !
Reste plus qu'à croiser les doigts pour une traduction (ça irait bien chez le Bélial ça, non ?) ! ;)

Gromovar a dit…

Ca irait très bien au Bélial en effet.

Erwannn a dit…

C'est sympa de nous proposer des projets ;-)
Atopia Chronicles m'a aussi paru très brillant, très inventif, et plutôt crédible dans la représentation de ce XXIIe siècles hyperconnecté/augmenté. (Suis curieux de lire la suite, cet été.)
Et une traduction française vaudrait le coup. Au Bélial', c'est une autre affaire… ne serait-ce qu'en raison de l'éditeur original, 47north/Amazon.

Gromovar a dit…

C'est parce que j'ai foi en vous ;)

Escrocgriffe a dit…

"Intelligent et captivant, "Atopia Chronicles" est une belle réussite. Je rêve qu’il soit traduit »

Moi aussi ! (soupir)

Gromovar a dit…

Ben oui. Malheureusement...