vendredi 9 mai 2014

Contes cruels pour adultes


De Kij Johnson je n’avais lu jusqu’ici que deux courtes nouvelles. Ponies, traduite dans Angle Mort n° 7, qui m’avait marqué au point que je souhaitais revenir vers cet auteur en dépit de l’ennui que j’avais éprouvé à la lecture de Spar, autre de ses nouvelles publiée cette fois dans Angle Mort n° 3, et ceci nonobstant son caractère innovant. Retour aujourd’hui donc à Kij Johnson avec le riche recueil "At the mouth of the river of bees". 18 nouvelles, pas moins, mêlant textes anciens ou plus récents, le tout truffé de prix littéraires sans compter les très nombreuses nominations. Allons y voir de plus près !

Les textes de Kij Johnson sont fantastiques, au sens le plus classique du terme. Poétiques et beaux, ils évoquent aussi irrésistiblement l’univers des contes.

Tout d’abord, les animaux y jouent le plus souvent un rôle central. Ils sont héros de l’histoire, ou simples protagonistes. Ils peuvent parler, entre eux ou avec les humains. Ils sont capables de vivre de grandes aventures ou de réaliser des prodiges. Ils interagissent, plus ou moins volontairement, avec les humains. Ils ne sont jamais être anthropomorphisés ; leur vie et leurs sentiments sont fondamentalement des sentiments d’animaux.

Même lorsque des animaux ne sont pas significativement impliqués, l’univers du conte s’impose au lecteur. Dans les textes de Johnson la réalité est suspendue, il n’y a pas d’explication cartésienne aux évènements. Le merveilleux existe, ils est donc présent dans le récit où il réside comme une évidence qu’il est inutile de creuser. Parfois seulement aux marges de la vision, parfois seulement dans l’étrangeté des situations, mais toujours là, dans la trame.

Etrange aussi, au sens d’inhabituel, Johnson emmène régulièrement le lecteur au loin, dans des sociétés très différentes de la sienne. Japon médiéval, Asie imaginaire, société nomade extra-terrestre, empire mystérieux dans un monde crépusculaire, lire "At the mouth of the river of bees" c’est embarquer pour des rivages inexplorés et fascinants.

Enfin, Johnson revient régulièrement sur un thème. La mémoire, sa transmission entre générations et au sein des groupes d’êtres sensibles, est un élément important de plusieurs des textes rassemblés ici. Se souvenir c’est préserver une Histoire, et perdre son Histoire c’est annihiler le groupe auquel on appartient. Les mort ne vivent plus que dans les récits, les oublier c’est les condamner à disparaître définitivement.

Le tout forme un ensemble cohérent, globalement de très bonne qualité, même si, comme dans tout recueil, tel lecteur préfèrera tel texte. En ce qui me concerne, j’ai particulièrement apprécié :

26 monkeys, also the abyss (World fantasy Award 2009 entre autres), une histoire de magie contée comme une succession de courtes séquences et dont la naïveté assumée lui donne un charme irrésistible.

Fox magic (Sturgeon Award 1994), dans laquelle le lecteur est le témoin de l’histoire d’amour et de possession d’une de ces femmes renards des mythes japonais, capable d’envouter un homme au point de lui faire perdre tout sens de la réalité. A noter, la nouvelle servit de base au roman The Fox Woman.

The horse raiders, dans laquelle une jeune fille survit à la destruction insensée de son clan et devient donc la seule dépositaire du souvenir de son existence.

Dia Chjerman’s Tale, dans un contexte diffèrent, plus ouvertement science-fictif est assez similaire à la précédente. Anéantissement et devoir de préservation du passé par la transmission des récits.

My Wife Reincarnated as a Solitaire - Exposition on the Flaws in my Spouse's Character - The Nature of the Bird - Her Final Disposition, est, comme son titre le laisse supposer, un texte drôle et ironique dans lequel le lecteur peut se moquer à loisir de la mésaventure conjugale d’un homme particulièrement fat.

The empress Jingu fishes, dont la construction permet de se mettre à la place d’une impératrice qui voit l’avenir.

Wolf trapping illustre le rêve de certains hommes de ne faire qu’un avec les animaux, de se faire animaux eux-mêmes, jusqu’à la folie suicidaire.

Ponies (Nebula 2011), courte, cruelle, démonte et dénonce les mécanismes de la popularité.

The cat who walked a thousand miles suit le très long voyage d’un chaton à la recherche de sa famille dispersée. Gardien des histoires de son clan, le chaton traversera tout le Japon médiéval, et vivre maintes aventures et tribulations avant de parvenir à reconstituer une famille.

The man who bridged the mist, dans laquelle Johnson montre comment on peut rendre passionnante la construction d’un pont si on sait y mettre beaucoup de sentiments humains et situer l’action dans un environnement étrange.

Dans The evolution of trickster stories among the dogs of North Park after the Change, le lecteur assiste au désamour grandissant entre les humains et leurs animaux domestiques après que ceux-ci aient acquis la parole. Plus possible alors de les considérer comme des esclaves (ou pourquoi pas des compagnons) muets dont on pourrait ignorer les états d’âmes au prétexte qu’ils ne sont pas verbalisés. Insupportable.

At the mouth of the river of bees, Kij Johnson

Cette lecture participe au Challenge SFFF au Féminin.

6 commentaires:

Tigger Lilly a dit…

Probabilité que ce soit un jour traduit ? :D

Gromovar a dit…

Par Angle Mort peut-être ?

Ou si Mélanie Fazi s'y colle.

Mélanie F. a dit…

Je m'y étais collée sur "Fox Magic" du temps de l'Oxymore. Splendide nouvelle d'ailleurs.

Gromovar a dit…

Superbe c'est le mot. J'ai halluciné en voyant la maison en ruine dans Sandman, si proche de celle décrite par Johnson.

Tu voudrais pas te recoller au tout btw ?

Mélanie F. a dit…

A tout le recueil, tu veux dire ? C'est à un éditeur d'en décider, surtout.

Gromovar a dit…

Faut leur faire les yeux doux ;)