mercredi 26 février 2014

"Tisser la toile, tirer les ficelles, se serrer hors de vue"


"Hild" naquit dans la noblesse de Northumbrie au début du VIIème siècle. Quelques décennies plus tard, elle mourut Sainte Hilda de Whitby. On ne sait pas grand chose sur ce qui arriva entre ces deux moments, la seule source un peu documentée étant L’histoire ecclésiastique du peuple anglais, écrite au VIIIème siècle par Bède le vénérable.

Qu’à cela ne tienne ! Nicola Griffith a entrepris de nous imaginer la vie de ce personnage historique avec l’imposant "Hild", premier volume d’une trilogie à venir. Pas de SFFF dans ce roman historique mais un sens du mystique qui le rend symboliquement éligible à l’étiquette.

"Hild", c’est d’abord le récit de la vie d’une jeune fille exceptionnelle. Orpheline d’un roitelet empoisonné, ceinte par sa mère d’un don de voyance qui fera d’elle la conseillère influente d'Edwin, roi de Northumbrie - son oncle, Hild usera des croyances attachées à son « destin » singulier pour protéger et affermir sa lignée ainsi que sa propre personne dans un monde violent où la mort arrivait vite.

Mais il ne suffit d’être désignée comme voyante, encore faut-il être capable de fournir des oracles qui se réalisent ; les rois n’aiment pas les devins qui se trompent. Pour cela, il faut l’intelligence de saisir les lignes de force, de voir vers où elles convergent, d’en tirer des conclusions opératoires. Des enfants surdoués, on dit que leur sens perçoivent plus ; surdouée, Hild l’est sans conteste. Très intelligente et sans cesse à l’écoute, de la nature, des mots, des intonations, des postures, Hild voit le monde comme une grande tapisserie dont chaque élément serait un point. Quand suffisamment de points sont devenus visibles, la forme générale apparaît ; Hild la voit et l’interprète. Ca parait magique ; c’est de l’intégration de données de haute volée. Le prix à payer pour ce don, c’est la solitude et la méfiance qui seront son ordinaire. Femme ou sorcière, Hild impressionne, inquiète, ne foule que de rares ilots de loyauté au milieu d’un océan de défiance.

Bien plus grande et forte que les autres filles de son âge, maniant la hache et la bâton aussi bien que les mots, Hild se fait une place unique « entre robe et épée », entre deux genres et deux rôles, sans appartenir complètement à aucun. N’aimant pas la guerre mais tuant sans pitié quand nécessaire, Hild sert son roi dans son conseil privé comme au combat, seule sur une position inédite entre guerriers et prêtres.

Mais Hild n’est pas qu’une « sorcière combattante ». Femme d’une grande compassion, elle s’attache à connaître jusqu’aux petites gens, à améliorer leur condition, à assurer paix et prospérité dans le fief que lui offrira son oncle. Et ce n’est pas une mince affaire !
Car l’Angleterre du VIIème siècle est un monde rude. Sous les seigneurs et leurs combattants survivent, dans des conditions misérables, hommes libres mais pauvres et esclaves porteurs de colliers. Soumis aux caprices de la météo qui déterminent la qualité des récoltes, les hommes peuvent être emportés par une épidémie, un trop-plein de disette, ou les morsures du froid. A l’abri des éléments dans leurs halls, vivent les seigneurs, leurs guerriers, leurs femmes. Lieux de célébration et scènes spectaculaires, c’est dans les halls royaux que se montrent la puissance et la richesse, dans les halls qu’on disgracie ou qu’on honore, dans les halls que les guerriers se provoquent sans fin, dans les halls qu’on reçoit les invités d’honneur, dans les halls qu’il y a tant à voir si on sait regarder. C’est le don de Hild. C’est là souvent qu’elle prophétise. Car grand est le besoin de prophéties.

Rome s’est retirée de l’ile, laissant des ruines impressionnantes et le souvenir d’une puissance sans égale. En gestation, l’Angleterre est une mosaïque de petits royaumes en conflit perpétuel. Angles, saxons, celtes de Galle ou d’Irlande, sans compter quelques Francs, vivent, combattent, et meurent pour la suprématie, au milieu des restes de l’occupation romaine. Les batailles se succèdent, les vainqueurs d’aujourd’hui sont les morts de demain, les alliances se font et se défont, proto-féodalité dans laquelle la force prévaut toujours, et où les liens d’allégeance, familiaux et claniques, doivent plus au sang qu’au droit. C’est dans ce bouillon de culture en transformation permanente que Griffith entraine le lecteur. Il y voit des royaumes de plus en plus grands mais jamais solides se former au fil de l’épée. Il y voit se développer une économie artisanale et agricole, source de prospérité et base d’un commerce international de plus en plus florissant. Il y voit la place particulière des femmes dans un monde d’hommes, et l’immixtion de l’église catholique romaine dans le monde traditionnel, coucou agressif dans un nid assoupi.

Car, par delà l’histoire personnelle d’Hild, Griffith convie le lecteur dans le monde des femmes. Là où tout le pouvoir politique appartient aux guerriers, les femmes n’ont que deux fonctions : se marier pour engendrer des alliances politiques et donner des héritiers aux puissants - quand elles ne meurent pas en couches, ce qui est fréquent. La parole publique n’est pas pour elle - sauf pour Hild que sa fonction de devineresse autorise à parler devant les hommes. Monde souterrain lové au sein d’un univers masculin, celui des femmes est le lieu du tissage. Les femmes tissent la laine, organisent la vie économique, mais elles tissent aussi les alliances, les contacts, entretiennent les réseaux d’information, influencent leurs hommes sans jamais le laisser paraître. Sur l’échiquier politique, dans le grand jeu des alliances, elles sont une ressource, à utiliser au mieux, mais une ressource qui pense. Elles agissent donc par l’influence, dans l’ombre, et font avancer leurs intérêts qui sont toujours aussi peu ou prou ceux de leurs enfants.

Et puis il y a la progression des catholiques romains. Face à des polythéistes qui ne se méfient pas assez et pensent que le Christ est seulement un dieu de plus, Griffith montre comment l’Eglise use du prestige de Rome, de sa richesse, pour séduire et captiver des peuples qui respectent la force et l’or, comment les prêtres romains, seuls lettrés dans un monde d’analphabètes, usent de cette compétence pour communiquer et planifier là où leurs hôtes sont soumis à la lenteur et à l’approximation. Elle montre comment la conversion passe par les élites bien avant de toucher le peuple et comment cette nouvelle mode, malgré quelques résistances, gagne de plus en plus d’adeptes, car c’est la religion des puissants et progressivement des vainqueurs, même si beaucoup regrettent le remplacement de leurs dieux, finalement très humains, par ce dieu absent et incompréhensible qui amène avec lui le péché, un concept que les Angles ne parviennent pas à comprendre. L’évêque Paulinus intriguera tant et si bien qu’Edwin et ses suivants se convertiront tous. L’ambitieux prélat montrera alors le visage exclusif de son dieu. Il parviendra à chasser non seulement les prêtres d’Odin mais aussi les prêtres catholiques celtes qu’il décrit comme des espions – on sait que c’est au concile de Whitby que l’église romaine vaincra définitivement l’église celte et imposera ses règles, sévères et austères.

Seule Hild s’oppose à l'ambitieux prélat. Elle et Paulinus lutteront des années durant pour avoir l’oreille d’Edwin, qui usera de l’un et de l’autre pour servir ses ambitions.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur le fond, mais cessons ici.

Très documenté, "Hild" est aussi très joliment écrit, dans un anglais teinté d’archaïsme qui colle parfaitement au contexte. A la troisième personne, la narration ne quitte jamais la personne de Hild. Usant fréquemment de l’ellipse et passant en mode oral quand nécessaire, Griffith ne donne pas au lecteur ce que Hild ignore. Elle se concentre sur la description minutieuse des lieux, des situations, de ces innombrables petits riens, souvent naturels, qui pénètrent et informent son personnage. Elle montre ses doutes, ses troubles, la tension engendrée par le risque vital que lui fait courir chaque prophétie, le poids de la solitude et du secret qui pèse sur elle. Elle dévoile l’humanité et les sentiments qui habitent Hild et démentent les croyances inquiètes qui l’entourent. Elle donne à voir la vie d’une jeune fille obligée de courir sans cesse sur le fil du rasoir pour rester utile au roi, et ainsi prévenir sa chute et celle des siens. Une fille qui connaitra ses seuls moments vraiment heureux lors de deux épisodes où, hommes et guerres au loin, les femmes peuvent se consacrer pleinement et sans crainte à leurs artisanats. Une fille intelligente, aimable et tristement seule.

Hild, Nicola Griffith

6 commentaires:

Vert a dit…

Tu es au courant que j'ai déjà trop de livres à lire sans avoir besoin de ton aide pour en ajouter (en anglais en plus) ? Je te déteste :P

Gromovar a dit…

Pas taper :)

Escrocgriffe a dit…

Une femme, la Northumbrie au début du VIIème, le choc des cultures, la religion… Waow !

Gromovar a dit…

Va falloir te mettre à l'anglais je crois ;)

Cédric Jeanneret a dit…

Je l'ai fini ce weekend, et j'ai aussi adoré.

Tu as lu où que c'était le premier tome d'une trilogie ?

Gromovar a dit…

N'est ce pas ?

Trilogie : Info prise sur le site Strange Horizons.