mercredi 22 janvier 2014

Loving the alien


"Great North Road" (La grande route du nord en VF) est le dernier roman de Peter F. Hamilton.

Newcastle on Tyne, 2143. Un meurtre étrange est commis. Etrange d’abord car il vise une personnalité, l’un des nombreux clones de la puissante famille North, mais qu’il est impossible de déterminer duquel il s’agit. Etrange ensuite car la méthode utilisée est extraordinaire au sens strict du terme. Etrange enfin et surtout car un meurtre de masse de signature similaire avait été commis vingt ans auparavant sur d’autres membres de la famille North, sur une autre planète, meurtre de masse pour lequel une femme, toujours emprisonnée, avait été condamnée à la prison à vie sans jamais avoir cessé d’accuser un mystérieux « alien » dont personne n’a jamais trouvé la moindre trace.

Une enquête longue et très difficile commence alors pour l’inspecteur Hurst, sous pressions politiques lourdes et avec obligation impérative de résultats.

Parallèlement, l’affaire sert de prétexte à l’Alliance pour la Défense de l’Humanité - soutenue comme la corde soutient le pendu par une UE devenue Grande Europe – à l’envoi sur Saint-Libra, la planète des premiers meurtres, d’une forte expédition armée, cherchant l’hypothétique alien sous couvert d’étudier la variabilité génétique d’une planète sans vie animale et à la flore bien singulière. D’autant que Saint-Libra, planète géante contrôlée par les North et largement inexplorée, fournit une grande partie du pétrole synthétique dont la Terre a désespérément besoin pour fonctionner. Deux mille ans après les légions romaines, l’armée monte cette Grande Route du Nord – l’A1 à Aldgate pour ceux qui connaissent Londres - qui conduisait au mur d’Hadrien, l’ultime rempart de la « civilisation » contre les « barbares » pictes ; l’histoire se répète.

Le tout sur fond de menace Zanth, agresseurs surpuissants et incompréhensibles des planètes colonisées par les humains.

Spécialiste des space-opera fleuves et très détaillés, l’auteur livre ici un stand-alone qui fait quand même environ 1000 pages.

Du Hamilton sur le volume donc, mais aussi clairement du Hamilton sur le fond. L’afficonado retrouvera ici un univers qui n’est pas celui du Commonwealth mais le rappelle beaucoup, notamment par l’utilisation de portails permettant de passer en véhicule d’un monde à un autre, dans une version légèrement plus lo-tek. Dans ce cadre, l’auteur place ses figures récurrentes : des capitaines d’industrie très innovants et encore plus excentriques, une ploutocratie obscène dans son mode de vie exorbitant du sens commun, une imbrication forte entre institutions politiques et potentats économiques, des confrontations pour la domination politique, un passé activiste qui ressurgit et se rappelle à des protagonistes qui croyaient l’avoir laissé derrière eux, des secrets à n’en plus finir qui reviennent progressivement à la lumière, l’utilisation intensive d’augmentations informatiques ou génétiques pour dépasser les limites humaines, des tentatives plus ou moins efficaces d’allonger la vie humaine par réjuvénation, des planètes de colonisation humaine pures sur le plan ethnique, religieux, ou politique (à l’exception de Saint Libra), sur lesquels la Terre « expédie », plus ou moins volontairement, ses indésirables, qui y fraieront avec de « vrais » colons – chômeurs de longue durée, jeunes entrepreneurs, ou chercheurs de pureté communautaire -  en quête d’un nouveau départ. Ces élément et d’autres (sinon nous serons trop long) trahissent sans aucun doute la patte classique d’Hamilton.

Mais il ajoute aussi, dans "La grande route du nord", beaucoup de considérations qui sentent le vécu anglais des années 2000, et la perception de ces années qui existe en Albion. Les politiciens européens brassent de l’air et passent plus de temps à se couvrir et à communiquer qu’à décider, les services publics anglais et singulièrement les forces de police sont appauvris par des années de libéralisation, au point que la plupart des services opérationnels sont externalisés à des agences extérieures auxquelles la police peut faire appel à condition d’obtenir un budget ad hoc, la spectre de la récession plane et la menace en guette toujours une économie très dépendante du pétrole synthétique, les financiers perturbent des marchés de matières premières que des cartels s’assurent de réguler à leur profit, les inégalités sont abyssales, la fraude fiscale est généralisée par la pratique des comptes secondaires que possèdent presque tous les citoyens européens, les caméras, dans une version microscopique et connectée, couvrent, en théorie, tous les lieux de la ville, plaçant les citoyens sous surveillance potentielle permanente des forces de l’ordre. Hamilton offre une SF foisonnante et imaginative qui a néanmoins, en dépit des 150 ans d’écart, les pieds profondément plantés dans la glaise britannique contemporaine, au point qu’il rappelle par moment ces auteurs de l’âge d’or de la SF qui décrivaient inconsciemment la middle class américaine dans l’espace.

L’histoire se développe sur deux fils entrelacés, l’enquête sur Terre et l’expédition sur Saint-Libra. Elle verra toutes les questions trouver une réponse et tous les contentieux se régler.

Disons le tout net, le livre est trop long. Les 250 premières pages sont très (trop) lentes. L’enquête ne progresse pas – aspect fascinant néanmoins de toutes les contre-mesures qui peuvent être opposées à la surveillance électronique omniprésente – et l’expédition se met très lentement en place. Passée la découverte initiale, et privé de progression significative, le lecteur commence à lire en diagonale les très nombreuses et trop détaillées descriptions topographiques ou techniques dont Hamilton truffe son roman. Cet aspect très descriptif a toujours été la marque d’Hamilton, et je crois qu’elle fait sens dans un roman de SF où, par définition, rien ne va de soi, mais je crois aussi qu’ici il a franchi la limite qui sépare le beaucoup du trop.

Puis le roman accélère, par le biais d’une action qui démarre enfin vraiment et de nombreux flashbacks, toujours en situation, qui présentent les backgrounds occultes des personnages ou leur donne simplement chair et réalité par l’angle biographie. Hamilton retrouve alors tout ce qui en fait un grand auteur de SF. Les personnages, nombreux, sont détaillés, réels, vivants. Leurs rapports, complexes évoluent au fil de l’histoire. L’histoire, foisonnante, se développe avec fluidité dans le temps comme dans l’espace. Les innovations scientifiques sont au centre de la progression du récit, sans jamais servir de solution facile à un nœud de l’intrigue. Le sense of wonder est omniprésent, et de plus en plus, au fil de la compréhension des tenants et aboutissants des actes des personnages, toujours justifiés rationnellement par la situation « tactique » et les éléments biographiques des acteurs. Sans oublier qu’on vit en direct un calvaire qui rappelle la Retraite de Russie. Hamilton ne perd jamais son fil, jamais son lecteur, les explications arrivent progressivement, claires, non ambiguës, satisfaisantes donc.
Tout est logique, tout se tient, la lumière se fait progressivement sur une réalité qui dépasse de beaucoup ce que le début laissait entrevoir.

On peut regretter (moi qui ne suit pas aimable), une fin qui fait un peu happy end conclusif, mais c’est vraiment pour parler. Car même la fin fait sens et découle logiquement des attitudes éthiques des acteurs impliqués.

Il serait donc dommage de laisser tomber le livre au cours d’un début trop laborieux. Ma confiance dans le travail d’Hamilton, dont j’ai presque tout lu, m’a retenu de le faire. J’exhorte les nouveaux venus à garder la foi tant que le tire-fesse monte, en se disant le sommet approche, que la descente tout schuss va bientôt commencer et qu'elle sera longue et grisante.

La grande route du nord, Great North Road VO, Peter F. Hamilton

L'avis d'Anudar

2 commentaires:

Lorhkan a dit…

Merci pour cet avis tant attendu.
Ça reste du Hamilton donc c'est (très !) long, mais c'est du bon.

Si je ne me suis pas mis à lire Pandore d'ici là, j'attendrai quand même la sortie poche. ;)

Gromovar a dit…

Oui c'est bon.

Mais l'attente va être longue.