mercredi 23 octobre 2013

C'est le jugement qui nous vainc


"Emperor of Thorns" est le troisième et dernier tome de la trilogie du Prince Ecorché signée par Mark Lawrence.

Cette chronique sera nécessairement brève car j’ai déjà beaucoup parlé du cycle et de son « héros » en évoquant Le Prince Ecorché et King of Thorns, et que je suis toujours tenu par la volonté de ne pas spoiler, or c’est particulièrement difficile ici car même décrire en détail le monde serait, peu ou prou, tomber dans ce piège.
Néanmoins, il m’est possible, sans trahir de secret, de parler de la construction de la trilogie. Elle est une vraie réussite.

Contrairement à beaucoup de cycles de fantasy, le monde n’est pas donné au lecteur. Il découvre progressivement sa nature véritable, au fil des découvertes de Jorg, le héros des romans, jamais avant lui ou à son insu ; la quête de Jorg est ainsi celle du lecteur. Les fils se résolvent, la compréhension arrive, et le monde de Jorg se tient. Il y a une logique interne à la chose qui prouve la préparation et force le respect.

Parallèlement à l’exploration du monde, Jorg et son lecteur poursuivent aussi leur plongée profonde dans les tréfonds de l’âme du Prince écorché. Toujours aussi froid et rationnel, parfaitement amoral, comme une sorte d’Elric dépassionné, Jorg vient à mieux comprendre ses drives. Les épreuves qu’il subit, les expériences, qu’il vit et analyse toujours en métaposition, lui apprennent progressivement qu’il fut conjointement défini par les tragédies qui ont marqué son enfance et l’influence d’un père aussi froid que lui sans l’excuse d’avoir souffert autant. Pas de résilience pour Jorg, n’en déplaise à Boris Cyrulnik ; l’enfant cassé ne redeviendra pas intact, ou peu s’en faut, juste à la fin.

Bâti sur trois fils narratifs, "Emperor of Thorns" atteint un équilibre signé par le fait qu’aucun fil ne paraît superflu ou déplacé. Présent, passé, point de vue adverse, se croisent au long d’une progression vers la conclusion annoncée de la trilogie, l’élection du nouvel empereur de l’Empire brisé après un long interrègne. Election de la dernière chance car l’Empire est menacé ouvertement par le Roi Mort et ses hordes nécrotiques, signes d’une « magie » devenue folle, mais aussi, et peu le savent, par une autre forme de destruction définitive, voulue par ceux des anciens Bâtisseurs qui espèrent supprimer la menace pesant sur la trame de la réalité en faisant disparaître les observateurs qui la définissent. Le jeu se déplace alors du champ de bataille vers l’arène diplomatique. Coteries et factions se dévoilent et s’affrontent dans un volume final dont l’enjeu est moins de savoir qui gouvernera que s’il restera quelque chose à gouverner. Car il n’y a ni Enfer ni Paradis, les voies vers l’anéantissement trouvent leur origine dans les hommes, dans leur colère, leur rage, leur frustration, leur hubris. Et c’est aux hommes, singulièrement à un homme, qu’il échoira de retisser ce qui fut défait par la folie des hommes avant que la réalité ne se déchire.

De cette aventure, rien n’aurait été possible sans le goût de savoir de Jorg, sans sa capacité à prendre les décisions les plus dures dans l’intérêt de sa quête. Le cycle est un hommage au pouvoir de la connaissance, car Jorg écoute, apprend, retient, mais aussi et surtout à celui de la volonté imperméable au sentiment. Dans « Apocalypse Now », le Colonel Kurtz, dans un mémorable monologue, exprime son admiration pour les viet-congs qui coupaient les bras des enfants vaccinés par les américains afin de terroriser les populations. Il affirme que si ses soldats avaient été de cette trempe, il aurait gagné la guerre. Jorg est de cette trempe. Intelligent, calculateur, froid, jamais au repos, il est un monstre, mais il est le monstre qui peut sauver le monde. Personne d’autre n’a ce qu’il faut.

Suivant les traces d’une personnage difficile à oublier, au long d'une mission qui ne l’est pas moins, le lecteur constate avec plaisir que tout s’emboite, tout cliquette en place, concluant sans erreur une épopée de 1500 pages. Rythmé, rapide, palpitant, et original en ce qu’il mixe deux mondes de l’Imaginaire en les faisant vraiment interagir, "Emperor of Thorns" est un très bon roman et la conclusion réussie d’une trilogie qu’on aurait aimée plus longue d’une cinquantaine de pages car la fin en paraît un peu rapide.

Emperors of Thorns, Mark Lawrence

« You have to have men who are moral... and at the same time who are able to utilize their primordial instincts to kill without feeling... without passion... without judgment... without judgment! Because it's judgment that defeats us. », Colonel Walter Kurtz

2 commentaires:

Lhisbei a dit…

toujours pas acheté le T2 tiens.
Vais peut-être le mettre sur la liste de Noël

Gromovar a dit…

Comme toujours dans les trilogies, c'est le 2 le moins efficace.