mercredi 26 septembre 2012

Madness ? This is Renar !


"King of Thorns" est la suite VO du Prince écorché. Je vais supposer qu’on a lu la chronique précédente et essayer, de surcroit, de ne pas spoiler outre mesure.

Le roman commence à peu près là où se terminait le précédent. Jorg Ancrath est devenu roi du petit royaume de Renar. Cela fait quatre ans qu’il « règne ». Aujourd’hui est le jour de son mariage. C’est aussi le jour où une armée immense arrive devant ses murs pour l’assiéger. Le roman décrit les audacieuses opérations de Jorg pour défaire, contre toute attente, son ennemi, l’annihiler, et se libérer ainsi pour longtemps de tout risque d’élimination ou de soumission.

L’histoire est tirée par le personnage de Jorg, comme dans le tome précédent. Vieilli, il est plus capable d’empathie, ou du moins il comprend mieux le concept. Néanmoins, il continue à faire ce qui est nécessaire pour gagner, quel que puisse être le prix à payer pour lui et surtout pour les autres. On peut le voir comme immoral (il l’est parfois) ou au moins amoral (il l’est la plupart du temps). Jorg, c’est un Mr Spock qui serait capable de choisir aussi le Mal, c’est un idéal type de ce que Max Weber appelait la rationalité en finalité, c’est quelqu’un qui plonge avec délectation dans ce que Marx appelait « les eaux glacées du calcul égoïste ». Il est tout ça, et n’en souffre pas. Malgré ce, à quelques rares occasions dans le roman, il tente de faire « les choses justes » et montre compassion ou respect. Mais ce n’est pas la norme.

Maladivement ambitieux (il termine le roman en annonçant : « avant d’avoir vingt ans je serai empereur »), Jorg agit sans relâche, poussé par son ambition et sa volonté, et analyse sans cesse, en tâche de fond, ses options, ses motivations, ses actes. C’est à une véritable et passionnante auto analyse que le lecteur assiste. Ce dernier est le témoin, non seulement de toutes les actions de Jorg, mais également de toutes ses pensées.

Passionnant, Jorg hypnotise le lecteur, qui veut savoir jusqu’où il ira, et comment il pourra vaincre. Car le lecteur ne doute jamais de la victoire de Jorg. Il est de la race des héros, même s’il fait partie de la très petite minorité des héros maléfiques. Inquiétant, Jorg amène le lecteur à se demander sans cesse jusqu’où il ira et quel traitement il réservera à ceux qui croisent son chemin. Jorg, Jorg, Jorg ! Jorg ne lâche jamais les pensées du lecteur. Il le contraint à lire à toute vitesse pour le connaître toujours mieux et plus.

Le monde de Jorg, je l’ai déjà dit, est un monde de fantasy, mais pas seulement, et dans ce tome on comprend enfin exactement de quoi il retourne. Je n’en dis pas plus.

"King of Thorns" est aussi le lieu d’un hommage que Lawrence rend à la fantasy qui l’a sûrement charmé dans sa jeunesse. On y trouve une référence au Trône de Fer,  à Grendel, au Lion de Macédoine, entre autres. Clins d’œil de l’auteur à destination du lecteur, ils disent son amour pour le genre. Amour de la philosophie aussi, qui bénéficie de même traitement.

Construit sur quatre fils narratifs, le roman pose à mon avis un problème de structure, au moins dans sa première moitié. Premier fil : le siège. Tragédie classique combinant unité de temps (une journée), de lieu (les environs du château assiégé), d’action (les évènements du siège), le siège est le moment capital, le nexus autour duquel tourne ce qui a été gagné dans les autres fils et d’où partiront les nouveaux développements du troisième et dernier tome. Il ouvre et conclut le roman. Second fil : un flashback. Quatre ans avant. Alors que Jorg vient de devenir roi. Il part alors dans une longue expédition de plus d’un an qui lui fera traverser une grande partie de son monde, comprendre et voir des choses qu’il ignorait, provincial qu’il était. On y trouve une galerie de créatures de fantasy qui rappelle le "Three Hearts and Three Lions" de Poul Anderson. Troisième fil : un flashback progressant vers le présent, constitué d’un journal tenue par Katherine, objet d’amour-crainte de Jorg et réceptacle impuissant des manigances des joueurs en coulisse. Quatrième fil : des flashbacks sous forme de flashes ramenant Jorg à un événement tragique de ses aventures.

Le second fil pose problème imho car il est sans doute trop long en regard des informations ou des développements qu’il amène. Interrompant fréquemment le fil principal pour de nombreuses pages, il ralentit la lecture pour une longue pérégrination qu’on pourrait analyser comme une phase d’apprentissage. Malheureusement il sort peu de choses décisives de cet apprentissage, sauf durant sa dernière partie. De plus, ce fil est largement dépourvu d’enjeu, dans la mesure où le lecteur sait par le premier fil que Jorg est toujours vivant, qu’il est toujours roi, que son ennemi, entrevu dès le début, le sera toujours quatre ans plus tard. La fin du fil est plus palpitante car, enfin, un enjeu véritable s’y attache, mais même à ce moment-là, et encore plus dans les précédents, certaines scènes manquent de réalisme et certaines dialogues sonnent faux. A chercher le trop spectaculaire dans ce fil, Lawrence a peut-être touché les limites de son talent.

L’ensemble est néanmoins de bonne qualité, rempli d’action, de réflexion, d’aventure, de secrets, de rebondissements. "King of Thorns" est, malgré ses défauts, un grand roman d’aventure fantastique, dont le personnage principal est de la race des personnages qui marquent et qu’on n’oublie que difficilement.

King of Thorns, Mark Lawrence

2 commentaires:

Lorhkan a dit…

Donc ça confirme quand même bien la première impression par le volume initial... Intéressant !

Gromovar a dit…

Oui. Il y a bien deux ou trois passages où on se dit que l'auteur part un peu en vrille (mais peut-être c'est aussi mon rapport à une fantasy trop peu matérielle), mais l'ensemble est original et très agréable à lire.
On a en fait un anti-héros à se mettre sous la dent, mais s'il est anti ce n'est pas parce qu'il est nul ou peu compétent (comme souvent), mais parce qu'il est un héros à la moralité inversée par rapport à ce qu'on nomme généralement héros.