mardi 17 septembre 2013

A bleeding fault line


"The Imago Sequence" est le premier recueil de nouvelles et de novellas de l’auteur américain Laird Barron, publié en 2007 et lauréat du Shirley Jackson Award pour la même année.
Auteur de fantastique peu connu en France, Barron, même s’il ne fait pas que ça, modernise le genre lovecraftien au point d’avoir été au sommaire de l’anthologie New Cthulhu, the recent Weird avec sa nouvelle Old Virginia, présente aussi dans "The Imago Sequence".

Barron, pourtant imprégné de culture religieuse chrétienne, livre une vision cosmique souvent proche de celle du maitre de Providence. Dans une approche d’un nihilisme absolu, Barron livre au lecteur le spectacle, je devrais dire la révélation, d’horreurs cosmiques hors du Temps. Il ramène l’Humanité à son insignifiance et le « héros » à son statut de fourmi (comme les Strougaski ?). L’Univers est tellement immense, les dimensions si nombreuses, le Temps (écoulé comme à venir) si long que les faits et gestes de l’Humanité (et à fortiori d’un humain particulier) ne sont guère plus que des oscillations quantiques, imperceptibles et insignifiantes. De supérieures entités se rit de l’Homme. Il est pour elles source d’amusement, de nourriture ou vecteur de progression du cycle. Il ne les comprend jamais vraiment, les subit jusqu’à l’anéantissement ou l’intégration complète ce qui, pour des occidentaux individualistes, revient finalement au même.

Barron aurait donc pu écrire à la place de Lovecraft les premières lignes de L’appel de Cthulhu, celles qui résument leur philosophie commune :

Ce qui est, à mon sens, pure miséricorde en ce monde, c'est l'incapacité de l'esprit humain à mettre en corrélation tout ce qu'il renferme. Nous vivons sur une île de placide ignorance, au sein des noirs océans de l'infini, et nous n'avons pas été destinés à de longs voyages. Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu'à présent; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectives terrifiantes sur la réalité et la place effroyable que nous y occupons: alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions cette clarté funeste pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d'un nouvel âge de ténèbres.
Certains théosophes ont deviné la majestueuse ampleur du cycle cosmique dont notre globe et notre race ne sont que de fugitifs incidents. Ils ont mentionné d'étranges survivances en des termes qui glaceraient le sang s'ils n'étaient masqués par un optimisme béat.

Proche du genre Weird par le style, Barron écrit des textes dérangeants, bien plus que n’ont pu l’être ceux de Lovecraft, même pour les lecteurs de son temps. Car, dans un langage riche qui réussit le tour de force d’être contemporain et ampoulé à la fois, ce n’est pas à la réalité que s’attaque Barron mais à notre perception de celle-ci. Les héros lovecraftiens découvraient, comprenaient que d’autres réalités se cachaient sous l’illusion consensuelle. Ils pouvaient même parfois y jeter un coup d’œil, souvent le dernier. Les personnages de Barron perçoivent la vérité, elle interfère avec ce que nous, naïfs que nous sommes, nommons la réalité, au point de la rendre progressivement imperceptible. Les personnages de Barron cauchemardent, puis rêvent éveillés, ont des hallucinations, accèdent aux horreurs dissimulées en surimpressions de plus en plus fortes, comme un auditeur ne parvenant pas à discriminer définitivement deux stations de radio proches en fréquence, et oscillant sans cesse des crachotements brouillés de l’une à ceux de l’autre au gré du mouvement de ses doigts sur le potentiomètre. Il faut accepter de se laisser emporter dans une histoire fragmentaire, imprécise, peut-être en partie mal comprise, car ayant transitée à travers le filtre de perceptions déformées par le contact avec l’Indescriptible bien plus que par l’effet de l’alcool ou des médicaments (Barron moquant ouvertement Huxley et ses « Portes de la Perception »).

De ce fait, les personnages principaux de Barron, décrit plus par leur troubles de perception - signe de leur transformation - que par leur identité « propre », évidemment éphémère, sont peu décrits, peu détaillés, à l’exception du héros malheureux de l’excellente novella Hallucigenia. Rarement on aura lu une telle déchéance, une déliquescence aussi complète et rapide que dans cette novella qui est sans doute la plus lovecraftienne, l’auteur y offrant au lecteur un long témoignage de péquenot rappelant celui de La couleur tombée du Ciel, utilisant comme pour s’amuser le nom de Carter, et expliquant en termes modernes ce que sont les Mystères du Ver.

Les deux autres novellas, The procession of the Black Sloth et The Imago Sequence sont aussi de belle facture.
Dans la première, Barron décrit le voyage initiatique involontaire d’un détective occidental envoyé dans une filiale asiatique sur les traces d’un espion industriel. Il y trouvera, à son corps défendant, un destin qu’il ne souhaitait pas, et provoquera la perte de sa proie, bien au-delà de ce qu’il imaginait.
Dans The Imago Sequence, la recherche des tableaux manquants d’une série amène un enquêteur à découvrir des réalités sombres et dissimulées à l’Homme, puis à contempler la nature cyclique du Temps. Dans ces deux textes, weird, inquiétants, déstabilisants, plus encore que ne l’est Hallucigenia, le talent de Barron s’exprime dans sa description des lieux, des groupes, et des seconds rôles. En quelques lignes chargées de sens, en quelques répliques, l’auteur campe des personnages, des situations, qui se détachent par leur clarté au sein des perceptions altérées du personnage. Ils sont des points d’ancrage pour le lecteur au milieu de la mer déchainée de représentations ayant perdu pour toujours leur placidité.

Passé les novellas, les nouvelles, dans le même genre, sont bien moins réussies, même si Old Virginia est agréable à lire, et Bulldozer un très bon pastiche de western avec un Pinkerton pour héros et des références aux Molly Maguires.
Dans ces textes courts, et spécialement ceux que je n’ai pas cités ci-dessus, apparaît la limite de la méthode Barron. La présentation en recueil donne l’impression de resservir jusqu’à l’écœurement le même gimmick, et la brièveté des nouvelles met en évidence la difficulté de raconter une histoire qui fasse sens en faussant toutes les perceptions du narrateur comme du lecteur. L’impression que quelque chose ne va pas est bien là, mais la technique narrative (trous narratifs, vision incertaine, sauts temporels, etc…) se laisse voir pour ce qu’elle est : une technique ; ce n’est pas le cas pour les trois novellas à qui Barron laisse le temps de s'épanouir.

Parfois inutilement complexe, la narration de Barron laisse une impression mitigée, celle d’un homme qui sait ce qu’écrire veut dire mais qui est ignore que souvent le mieux est l’ennemi du bien.

A lire pour les novellas et pour Bulldozer.

The Imago Sequence, Laird Barron

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