samedi 10 août 2013

Parce que c'était lui, parce que c'était elle


Qu’on lise bien ce qui va suivre !
Les étoiles sont alignées : Gromovar va dire du bien d’un feelgood book. Tu ne reverras sans doute pas ce spectacle de ton vivant, lecteur. Profite bien du moment !

New York au tout début du XXème siècle. Des millions d’immigrants arrivent du monde entier à la recherche d’une vie meilleure que bien peu trouveront. Perdus dans cette masse, arrivés à leur corps défendant sans même savoir où, un golem et un génie, étrangers parmi les étrangers, exilés autant qu’on puisse l’être - de leur lieu de naissance comme de leur essence même - tentent de survivre, de comprendre quelle peut être leur place dans ce lieu de l’étrange, de faire ce qui est juste, et de grandir eux aussi dans un monde auquel rien ne les préparait.

Leur rencontre fortuite donnera à chacun l’autre pour ami car un fardeau identique les rapproche : dissimuler leur existence à une humanité, engagée dans la modernité, qui ne croit plus au merveilleux et ne verrait en eux que des monstres à détruire. L’exil, le secret, la certitude qu’a chacun que seul l’autre peut vraiment le comprendre les unit, d’un lien d’amitié indéfectible né de la nécessité.

Pourtant, tout sépare les deux créatures magiques. Le golem, créé par un rabbin déchu pour servir de femme soumise à un homme mort peu après, n’est que devoir, d’autant que sa nature lui fait percevoir à tout instant les souhaits de son entourage et la pousse à vouloir les satisfaire. Le génie, enchainé dans sa forme humaine par un magicien mort depuis des siècles, veut n'être soumis qu’à ses désirs. Comme un enfant il est imperméable aux conséquences de ses actes, aussi prompt à l’emportement qu’à la colère, là où le golem mène une vie d’autocontrôle permanent, contrainte par les bornes strictes qu’elle s’est imposée pour ne jamais nuire. Amenée à la vie depuis moins d’un an, sa méconnaissance du monde répond à celle du génie, qui, s’il a vécu plusieurs siècles et les expériences qui vont avec, a passé le dernier millénaire enfermé dans une flasque en cuivre. Deux enfants perdus en terre étrangère, que tout oppose hormis leur singularité respective.

Peuplé de personnages attachants et développés, grouillant de vie et d’évènements, "The Golem and the Jinni" justifie sans problème ses 500 pages. C’est une grande aventure que narre Helene Wecker ; s’y mêlent le poids du passé, les drames du présent, la vengeance et les remords, dans un Nouveau Monde frénétique qui n’a plus rien à faire des vestiges de l’ancien. C’est un récit de passage, celui de la disparition progressive des traditions yiddish et arabes dans une Amérique tournée vers la science et la technique, celui aussi de la métamorphose pour nombre d’hommes et de femmes qui vinrent avec leurs secrets aux USA, y commencèrent une nouvelle vie, y assumèrent une nouvelle identité ; c’était pour beaucoup un nouveau départ, souvent rude, parfois fatal, mais toujours riche de promesses. "The Golem and the Jinni" livre aussi, loin de tout angélisme, une description plutôt fine des conditions de vie misérables que connurent la plupart des immigrants dans une ville où des inégalités extrêmes se creusaient déjà. C’est enfin un roman qui met en scène une tolérance de bon aloi entre les communautés (même si chacune reste sur son quant à soi), tant les vieilles haines semblent obsolètes sur ces nouvelles terres.

"The Golem and the Jinni" évoque irrésistiblement les Mille et Une Nuits. Et pas seulement à cause du Génie. Bien sûr, la présence de la créature emblématique des mythes arabes force la mémoire à emprunter le chemin du grand texte anonyme, bien sûr, la jeune héritière de l’homme le plus riche de New York peut rappeler une princesse enfermée dans sa tour, mais c’est loin d’être tout. Comme dans bien des contes des Mille et Une Nuits, il est question ici de voyage lointain, d’arrivée en terre étrangère, de vieux sorcier cruel, de solidarité du petit peuple, d’artisans astucieux, de secrets à garder, de sentiments, d’amour, de mariage (heureusement pas ceux qu’on attendrait ou craindrait), de destin qui frappe, de deuil, de familles décimées et dispersées, de mémoire perdue puis retrouvée. L’ambiance y est ; on retrouve le plaisir, éprouvé il y a si longtemps en compagnie de Galland puis de nouveau avec Khawam, de lire un texte charmant, aussi magique par son sujet que par son traitement. Les sentiments sont toujours justes, les dialogues sonnent vrai. Certaines descriptions sont superbes, l’auteur faisant pénétrer le lecteur dans l’émerveillement du golem ou du génie devant les beautés du monde moderne ; grâce aux créatures, le lecteur dessille les yeux blasés qui sont les siens, et redécouvre avec plaisir un monde qu’il croyait connaître. Wecker y remet de la magie, pas seulement celle des créatures.

Très joliment écrit, "The Golem and the Jinni", premier roman de Helene Wecker, est un petit bijou de délicatesse et d’élégance. Le lecteur y découvrira une histoire plus complexe que prévue, au déroulement difficilement prévisible, et dans laquelle même les coïncidences heureuses paraissent logiques. Mais loin de n’être qu’un bel objet décoratif, ce qui serait déjà énorme, "The Golem and the Jinni" est un ouvrage qui donne agréablement à réfléchir sur le libre arbitre, la responsabilité, les rapports complexes qu’entretiennent amour de la liberté et prise en compte des conséquences de ses actes, les rapports hommes/femmes dans un monde où l'égalité des sexes n'était qu'une idée novatrice un peu marginale. Interrogeant le poids de la nature, Wecker se demande à quel point il est possible d’aller contre, et montre combien c’est difficile. La réponse au déterminisme est peut-être, comme pour les créatures, dans la confrontation tolérante des points de vue, qui seule ouvre le champ des possibles.

The Golem and the Jinni, Helene Wecker

L'avis de Cédric Jeanneret

16 commentaires:

Cédric Jeanneret a dit…

Je suis ravi que le livre t'aie plus et que mon bon avis dessus soit partagé ! :)

Gromovar a dit…

Celui-là, je te le dois :)

Vert a dit…

J'espère qu'il va être traduit, ça me tente bien ^^

Gromovar a dit…

D'après Gilles Dumay, Albin Michel aurait acheté les droits :)

Gilles Dumay a dit…

Pas Albin Michel, Robert Laffont.

Gromovar a dit…

Que je suis con. Mon doigt a fourché.

Oui, Robert Laffont.

Vert a dit…

Chic alors, faudra que je surveille ça ! Merci pour l'info.

Lorhkan a dit…

Intéressant. Très intéressant.

Gromovar a dit…

Et bientôt en France donc.

Lorhkan a dit…

Ouais. T'es chiant.^^

Lhisbei a dit…

je surveillerai aussi sa parution.

Gromovar a dit…

Héhé :)

le coin lecture d'Héloïse a dit…

Je ne connaissais pas cet ouvrage avant d'avoir lu ton billet, il me tente cet ouvrage ! achat en vo certainement puisque pas encore paru en français. ...Merci pour ton billet

Gromovar a dit…

Je t'en prie.

Et si la VO ne te tente pas, tu peux attendre la trad. chez Robert Laffont.

Hélène Louise a dit…

Ah celui-ci j'ai failli ne pas le lire, et je serai passée à côté de quelque chose ! J'ai adoré. Ton avis fait chaud au coeur, bravo.
Et c'est une excellente nouvelle qu'une traduction soit en vue. C'est le genre de livre, très "littéraire" que l'on peu offrir à quelqu'un qui n'aime pas, ou ne pense pas aimer le fantastique au sens large.
J'espère qu'elle travaille de pied ferme à un nouveau livre :)

Gromovar a dit…

Superbe livre en effet. J'espère que la trad sera à la hauteur. Et je pense aussi qu'on peut l'utiliser pour faire découvrir le genre.