mercredi 26 juin 2013

Pourquoi Meetic échoue


Avec "The Upside of Irrationality", le chercheur en économie comportementale Dan Ariely poursuit la publication des résultats de son travail, entamée avec le très recommandable C’est (vraiment) moi qui décide ?

Je rappelle que l’économie comportementale a pour objectif de mettre en évidence et de quantifier les biais cognitifs ou décisionnels qui affectent les acteurs et les « empêchent » de prendre des décisions rationnelles au sens de l’homo economicus, mais qui sont suffisamment réguliers pour qu’on puisse les considérer comme signifiants. Affectant la prise de décision dans un sens prédictible, ils devraient être pris en compte par les décideurs, qu’ils soient publics, privés, et, dans l’idéal même, intégrés dans nos propres choix individuels. Le chercheur met donc au point quantité d’expériences simples dans le but de traquer ces biais et de les caractériser. Il en parle ici.

Entre autres choses, Ariely s’intéresse donc :

Au stress généré par un enjeu trop élevé et montre qu’une promesse de récompense trop grande (des bonus astronomiques pour les banquiers) tend à dégrader la performance en mobilisant trop d’attention sur le but au détriment de la tâche.

Au sens que chacun donne à son travail et à la démotivation qui résulte de la mise en évidence de l’inutilité de celui-ci ou du désintérêt qu’y porte le prescripteur. Si le salarié ne sait pas pourquoi il travaille ou s’il est sûr que c’est inutile, même un salaire élevé ne peut le convaincre de poursuivre longtemps. Les entreprises devraient en tenir compte et ne pas considérer que dès lors qu’elles paient leurs salariés elles sont quittes en terme de motivation.

A l’amour que chacun ressent pour ce qu’il a fait lui-même. Des enfants aux meubles IKEA en passant par les plats cuisinés dans lesquels il faut mettre la main à la pate, nul n’est objectif face à ses propres réalisations et la surévaluation est donc la norme.

Au biais selon lequel si l’idée n’est pas la mienne, elle ne peut être bonne. Combien d’entreprises ont refusé des choix technologiques importants au prétexte de ne pas en être à l’origine ?

Aux capacités d’adaptation des humains qui permettent de se remettre d’à peu près tout et qu’on peut « manipuler » pour accroitre son plaisir en évitant l’adaptation.

A l’amour des humains pour la vengeance, même lorsque celle-ci est coûteuse. Les entreprise feraient bien d’en tenir compte dans la gestion de leur relation clients.

Au marché sous efficient des relations amoureuse et aux manières réalistes de le rendre plus efficace sans revenir aux marieuses, réflexions applicables à bien des marchés.

Aux effets de l’empathie sur la compassion et aux facteurs qui la font varier. Les ONG ou les ministères sociaux auraient beaucoup à apprendre des conclusions d’Ariely.

Aux effets long-terme des décisions court-terme. Comment les relations sont biaisées pour longtemps comme conséquence de chaque micro décision et comment l’état d’esprit qui prévaut au moment d’une interaction colore pour longtemps les interactions subséquentes.

Ariley explique, à chaque fois longuement, comment il a expérimenté. Il montre comment il a procédé pour éviter les biais ou les artéfacts expérimentaux. Il décrit l’interrogation initiale (en général biographique) qui l'a amené à s’intéresser à la question traitée. De ce fait, son livre est d’une lecture agréable pour un non professionnel (même s’il est amplement référencé à l’attention de ceux-ci), en même temps qu’il est une description fine de ce qu’est un processus de recherche scientifique (auquel le dernier chapitre est d’ailleurs consacré). Balancé et jamais ennuyeux, Ariely trouve un équilibre entre essai et publication universitaire que peu réussissent.

Mon seul bémol sera sur l’utilité, hors plaisir culturel, de ce livre. Ariely espère explicitement qu’en montrant les biais, il permettra aux acteurs d’en tenir compte pour décider mieux. Cette volonté sent parfois le wishful thinking imho, comme le montre par exemple ses entrevues, cordiales mais stériles, avec les banquiers à qui il parle des rapports bonus/performances. Il faut espérer qu’Ariely sera le consultant ou le gourou d’un chef d’entreprise influent qui pourra mettre en œuvre ses préconisations, et que ses succès inciteront d’autres à le suivre (comme Taylor avec l’OST). Pour les décideurs publics, la complexité de la gouvernance contemporaine rend toute influence d’un penseur unique improbable (il y faudrait un despote éclairé). En ce qui concerne la vie privée, les conseils d’Ariely sont sûrement à prendre en considération, mais combien liront son livre ?
Reste le plaisir de lire et de se comprendre mieux. C’est déjà bien.

The Upside of Irrationality, Dan Ariely

2 commentaires:

Alias a dit…

Intéressant; ça me rappelle (en moins léger) "You Are Not So Smart" de David McRaney (et son site youarenotsosmart.com/).

Gromovar a dit…

Merci pour le lien. je vais voir.