samedi 2 février 2013

Libre arbitre


Une ancienne chronique d’Anudar m’a permis de répondre à une question lancinante pour chaque gros lecteur. Merci Anudar de m'avoir donné cette occasion.

En effet, "La fin de l’éternité", d’Isaac Asimov, est la réponse ultime à la récurrente question : « Faut-il se forcer à lire jusqu'au bout un livre qu’on ne trouve pas bon ? ». Je n’ai jamais cessé de lire ce roman en balançant entre ironie et amusement tant je lui trouvais de défauts, jusqu’à ce que la fin (quelques pages seulement) réévalue de manière spectaculaire la qualité de cet ouvrage à mes yeux.

"La fin de l’éternité" raconte l’histoire d’un homme amoureux qui trahit par amour l’organisation à laquelle il appartient. La dite organisation, nommé l’Eternité, est une entité scientifique, en partie secrète, située « hors du Temps », qui s’est donnée pour mission de conduire l’Humanité sur les meilleurs rails possibles en modifiant ponctuellement la réalité historique afin que, par effet papillon, émerge une nouvelle Réalité plus satisfaisante que la précédente. Elle regroupe des sociologues et des mathématiciens (enlevés définitivement à leur époque pour vivre au sein de l’Eternité) qui évaluent les sociétés et calculent les changements mineurs à effectuer à un instant donné afin que les évènements subséquents prennent une « meilleure » tournure et que surgisse donc une « meilleure » société. Ce faisant ils font disparaître définitivement ce qui aurait été pour le remplacer par ce qu’ils estiment devoir être, pour le mieux. Des vies sont oblitérées, des organisations sociales, des technologies ou des œuvres d’art aussi, mais elles sont remplacées par d’autres que l’Eternité considère comme plus « favorables ».

Le roman pose de nombreuses questions philosophiques intéressantes, questions auxquelles sont confrontés dans le monde réel les tenants du pouvoir et qu’on retrouve dans le cycle de la Culture par exemple ou dans le Il est difficile d’être un Dieu des Strougatski, entre autres. Y a-t-il une limite technique ou morale au pouvoir de ces « ingénieurs sociaux » réalisant le rêve positiviste d’Auguste Comte ? Comment quantifier la valeur d’une œuvre d’art ou d’une personne ? Comment définir la meilleure société ? Y a-t-il même une chose définissable qui soit une meilleure société ? Y a-t-il une moyen objectif et scientifique de juger une société, un moyen qui soit débarrassé de tout jugement de valeur ?

Asimov, ça n’étonnera pas ceux qui connaissent son œuvre, pose ces questions de fond et y apporte ses réponses au fil des pages. De ce point de vue, rien à redire. Au contraire. Il cite en particulier explicitement (ou presque) Bentham qui, avec l’utilitarisme, pensa parvenir à définir les conditions d’une société optimale. Les critiques ultérieures montrèrent les innombrables défauts techniques et problèmes moraux que posent cette théorie ; la critique que fait Asimov, implicitement, de son Eternité rejoint donc celles des très nombreux auteurs qui firent celle de l’utilitarisme benthamien. Il pose la question de la valeur de la vie humaine, non pas abstraitement mais de la valeur individuelle de chaque vie individuelle (peut-on en tuer dix pour en sauver cent ? et les dix comme les cent sont-ils génériques ou existe-t-il des groupes de dix qui valent plus que certains groupes de cent ? ; c’est au fond la question de Coventry ou d’Hiroshima). Il traite aussi de la peur nucléaire, caractéristique de son époque (1955), et des conséquences que peut avoir un développement scientifique dirigé par la peur de conséquences possibles et imprévisibles ; les tenants contemporains de la précaution à tout crin feraient bien de (re)lire ce livre. Il montre enfin comment rien de grand ne peut sortir d’une gestion de bon père de famille (ou de veuve de Carpentras), et comment c’est du grand risque que sortent toujours les grandes avancées.

Le problème que j’ai eu avec ce roman est le personnage qui le porte. Passons sur l’écriture sexiste (quoique) jusqu’à la caricature, c’est la marque de l’époque. Mais je n’ai jamais adhéré aux émois d’un « héros », technicien rationnel de l’Eternité, qui tombe désespérément amoureux d’une femme croisée un jour dans un bureau, est frappé comme par la flèche de Cupidon, et brule pour cette femme d’amour et de jalousie au point de se comporter comme un possédé et in fine un traitre. Le personnage manque trop d’épaisseur pour que sa métamorphose émeuve ou fasse sens. Et il y a vraiment trop de « D'amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux » énamourés pour que je n’ai pas eu régulièrement un regard de commisération sur les tourments, si petits bourgeois, de ce pauvre Harlan. Je n’ai jamais cru à cette histoire d’amour, jamais compatis, jamais espéré qu’Harlan obtienne satisfaction. Et je songeais, en lisant, que j'axerai ma chronique sur cet aspect.

Mais il y a les dernières pages. Et là, Asimov m’a bluffé, m’a donné de grands coup sur la tête en maudissant ma courte vue. Twist, renversement du point de vue. Tout devenait plus digne. L’auteur remettait tous les éléments en perspective, réglait ses comptes avec l’Eternité, posait les bases de sa vision théorique du bien-être social, et ouvrait la voie à ce qui allait devenir son plus grand cycle, le chef d’œuvre Fondation. Chapeau bas.

La fin de l’Eternité, Isaac Asimov

13 commentaires:

Anudar a dit…

Eh oui : "La Fin de l'Eternité" ne peut se comprendre sans faire le lien avec la série des "Fondation". Content que tu sois allé jusqu'au bout car ça en vaut la peine...

Vois-tu par ailleurs l'étrange parenté entre ce livre et le "Palimpseste" de Stross ?

Gromovar a dit…

Je n'ai pas lu Palimpseste. J'ai des rapports difficiles avec Stross.
J'y regarderai à l'occasion.

Efelle a dit…

La fin est jolie, elle s'inscrit dans la volonté d'Asimov de laisser une oeuvre.
Ca n'en fait pas un de ses meilleurs romans pour autant. Je me souviens d'avoir eu des difficultés à rentrer dedans.
Il a bien tous les défauts que tu listes même s'il sauve finalement les meubles.
Je crois que Terre et Fondation m'a définitivement vacciné d'Asimov.

Gromovar a dit…

Quand je parle de Fondation, je pense aux trois volumes originaux. Après...

Le concept de psychohistoire est une vraie gourmandise pour moi tant il est porteur des rêves, et des limitations, des premiers sociologues. J'ai même aimé "Psychohistoire en péril" de Kingsbury et je crois que nous ne sommes pas nombreux. Et je trouve ça bien dommage ;)

Anudar a dit…

"Psychohistoire en Péril", j'avais lu et plutôt apprécié. Il est vrai que se plonger dans une séquelle de "Fondation" dans laquelle on met de côté le concept Gaïa valait le détour.

Et puis, j'avoue avoir toujours rêvé de savoir à quoi correspondait au juste le Second Empire de la Seconde Fondation...

Gromovar a dit…

Yep :)

Loïc-Epicurea de La Mettrie a dit…

Mais, du coup, pourquoi "libre arbitre" ?

Gromovar a dit…

L'opposition entre une société "guidée" en secret de l'extérieur ou une société qui "mène" sa propre barque même si c'est risqué.
J'étais pas très inspiré sur ce coup ;)

Loïc-Epicurea de La Mettrie a dit…

D'accord.
Néanmoins, même dans la société qui "mène sa propre barque" il n'est pas sûr (du tout du tout) qu'un quelconque libre arbitre intervienne. Cependant, j'ai conscience que ça n'était pas la question.

Julien le Naufragé a dit…

Ca semble bien intéressant pour la réflexion. A voir si j'aurai le courage de lire tout cela juste pour arriver au point final. Tant de livres m'attendent encore. Mais sait-on jamais.

Gromovar a dit…

Pas sûr que ce soit indispensable honnêtement, à moins que tu ne sois come moi un grand admirateur du cycle de Fondation auquel cas c'est une préquelle intéressante.

Julien le Naufragé a dit…

On verra bien alors, même si j'ai adoré Fondation. Tant qu'à choisir, je relirais Fondation alors.

Gromovar a dit…

Ce n'est pas une lecture indispensable imho.