vendredi 18 janvier 2013

Novlangue


Sur "LTI, la langue du IIIè Reich", de Victor Klemperer, je serai bref car il me manque un fond de culture germanique pour en faire un compte-rendu vraiment fouillé. Que peut néanmoins y trouver quelqu’un qui, simplement, sait lire, et accepte de s’attaquer à ce texte dense, touffu, à la construction chaotique ? C’est mon point ici.

LTI est à la fois un carnet de notes, tenu pendant toute la période nazi par Klemperer, et un texte d’analyse en temps réel qui cherche à comprendre ce qu’est la langue du IIIème Reich et quel est son effet sur les consciences. Victor Klemperer (décédé maintenant) est un universitaire, linguiste et professeur de philologie. Quand beaucoup de juifs allemands s’exilent, Klemperer, marié à une femme « aryenne » dont le statut le protège un peu (faisant de lui ce qu’on nomme un juif « privilégié »), choisit de rester en Allemagne malgré la perte de sa chaire, les brimades, les humiliations, la menace permanente de la déportation. Il fait donc, à grands risques pour lui, douze ans d’étude de terrain sur la perversion de la langue, c’est à ce prix qu’il peut continuer à vivre et être fidèle à son statut d’intellectuel. Il faut dire aussi que Klemperer est de ces juifs qui se sont le mieux fondus à la culture allemande, de ces juifs oublieux paisibles de leur judéité dont Nietzsche pensait qu’ils pouvaient améliorer l’Allemagne en contribuant à policer et cultiver l’aristocratie prussienne (je cite Nietzsche ici pour montrer qu’il vaut mieux que sa caricature : « Il serait intéressant à plus d’un titre de voir si l’art héréditaire de commander et d’obéir – dont la Marche est aujourd’hui le pays classique – ne pourrait se métisser avec le génie de l’argent et de la patience, si surtout ce métissage n’introduirait pas un peu d’esprit et d’intellectualité dans cette aristocratie militaire qui en est franchement dépourvue. »). Klemperer ne se sent pas juif (il ne voit pas vraiment ce que ça signifierait), ce sont les nazis qui en feront un juif. Klemperer n’est pas sioniste ; des décennies avant Shlomo Sand, il affirme l’absurdité d’une biologisation de la communauté juive, biologisation nationaliste que les nazis retourneront à leur profit en faisant des juifs un peuple, et un peuple antagoniste qui plus est, sur des bases biologiques dites raciales.

Ceci posé, et après avoir réaffirmé le rôle éminent de la langue dans la définition de ce qui peut se penser (les créateurs de dystopie, Orwell en tête, ne s’y sont pas trompés, mais on peut se souvenir aussi, à titre d’exemple, d’un « Grand bond en avant » qui fut pour beaucoup un grand bond en dessous, ou de la « révolution » linguistique khmer), on trouve dans LTI une description effrayante de ce que fut la vie des rares juifs qui survécurent à l’Allemagne nazie, ainsi qu’une analyse linguistique passionnante mais parfois ardue, celle d’une langue hégémonique qui formait les esprits et que tous employaient, même ceux qui en subissaient les conséquences, même ceux des allemands qui désapprouvaient les pratiques nazis.

Quelques notes en désordre sur la LTI :

- Déclamation permanente, une langue faite pour être déclamée
- Utilisation enflée du superlatif à tout propos, tout est grand, tout est plus, tout est mieux
- Prépondérance du langage de l’émotion sur celui de la raison
- Utilisation nombreuse des sigles et abréviations, du mot « Sturm », le Reich est une force rapide, en mouvement, plongé dans la dynamique frénétique dont parle Arendt
- Renversement de la valeur positive ou négative de certains mot (fanatisme par exemple qui devient vertu)
- Abondance des périphrases et des euphémismes
- Redondance névrotique du mot « historique », tout est historique
- Redondance névrotique du mot « peuple », tout est pour, avec, ou du peuple
- Euphémisation dépréciative des noms des professionnels travaillant avec des juifs, les médecins deviennent des soigneurs de malades ou les dentistes des soigneurs de dents par exemple
- Emploi de termes d’un registre non humain pour parler des « ennemis de race » (on « liquide » les ennemis)
- Redondance névrotique du mot « juif », sous sa forme substantive, plus encore sous sa forme adjective (enjuivé, désenjuivé, guerre juive, etc.), et dans une quantité de déclinaisons invraisemblable : juif, demi-juif, juif dissimulé, etc.
- Même constat en ce qui concerne le mot « aryen »
- Germanisation des prénoms sur des bases antiques (Baldur, etc.)
- Judaïsation forcée des prénoms à consonance allemande des juifs (les juifs dont le prénom est allemand doivent ajouter Israël ou Sara en second prénom)
- Obligation pour les juifs de se présenter sous la forme « Le juif X », sans Mr ni prénom

On pourrait continuer longtemps. Je ne le ferai pas ici.
Je note simplement que si on enlève ce qui concerne juifs et aryens, le reste s’applique plutôt bien à la langue de notre temps. Et je ne parle pas du "caractériellement bon" qui signifie "nazi irréprochable" et m'évoque furieusement le "politiquement correct".

Notons pour finir qu’est sorti récemment « Victor Klemperer. Repenser le langage totalitaire », aux éditions du CNRS, qui approfondit la réflexion et dont la lecture sera sûrement très enrichissante. Stay tuned !

LTI, la langue du IIIè Reich, Victor Klemperer

4 commentaires:

Loïc-Epicurea de La Mettrie a dit…

Brillant.
Remarquons que certains "intellectuels" plus ou moins proche de l'extrême droite française tombent encore aujourd'hui sous le coup de cette analyse.
Plus largement, on devrait aussi remarquer que la langue est régulièrement subvertie et pliée afin de correspondre aux diverses luttes idéologiques dont notre époque est remplie.
Donc, analyse à méditer.

Gromovar a dit…

La langue c'est le pouvoir. Ca, beaucoup l'ont compris tout autour du monde.

Blop a dit…

Décidément intéressant...

Gromovar a dit…

Absolument.