jeudi 9 août 2012

Oubliettepunk


"The Quantum Thief" est le premier roman du finnois Hannu Rajaniemi, dont j’avais déjà apprécié le talent dans la nouvelle « La voix de son maitre » publiée dans Angle Mort n° 4 qu’on pourra se procurer en achetant la revue numérique ici. Et c’est un roman bluffant.

Jean le Flambeur est peut-être le plus grand voleur du système solaire post humain dans lequel il vit, à une date future indéterminée. Il a volé les choses les mieux cachées et les plus précieuses de l’Univers. Quand le roman commence, il est emprisonné, pour un crime inconnu du lecteur, dans une prison fractale où ses geôliers le forcent à rejouer des milliards de fois le dilemme du prisonnier jusqu’à s’amender et coopérer. Libéré, non sans arrière-pensée, par une combattante oortienne, il doit, pour payer sa dette, voler une chose pour elle. Une chose qui se trouve sur Mars, dans la cité mobile d’Oubliette. A priori, une tâche pour laquelle ce plus grand des voleurs est fait. Mais rien n’est simple dans "The Quantum Thief". Pour pouvoir remplir son contrat, Jean devra d’abord retrouver son identité, sa mémoire, et « se rappeler » quoi voler.

Arthur C. Clarke écrivit, comme chacun le sait j’imagine, que toute technologie assez avancée est indiscernable de la magie. Cet axiome s’applique parfaitement à "The Quantum Thief", qui est le roman le plus créatif que j’ai lu depuis bien longtemps, et qui pourrait être un roman de fantasy si on postulait que ce qui s’y passe n’est pas le fruit d’une technologie maitrisant la manipulation des états quantiques et les transferts de personnalité, entre autres, mais le résultat de l’intervention de héros et de dieux dotés de pouvoirs magiques, tant ces descendants d’humains sont loin de nous dans leurs capacités et les limites mouvantes de leur « moi ».

L’histoire est une affaire, finalement assez simple dans sa résolution, d’enquête et d’investigation impliquant trois personnages principaux et une poignée de seconds rôles. Jean le Flambeur doit retrouver sa vie passée pour pouvoir accomplir sa mission ; Mieli, guerrière augmentée originaire du nuage d’Oort, le protège et le surveille sous les ordres d’une mystérieuse « divinité » aux buts obscurs ; Isidore Beautrelet, détective martien, enquête sur une tentative de vol visant l’un des hommes les plus riches de Mars, et tente de l’empêcher. Autour d’eux gravitent une ex devenue bien plus que cela, des justiciers étonnants, une petite copine post humaine membre d’un clan simulationniste, des voleurs de mémoire, un « roi », etc… Adjuvants ou retardants, ils interfèrent dans une mission que Jean le Flambeur finira par mener à bien.

Dans "The Quantum Thief" les héros sont bien sûr les personnages, mais la ville d’Oubliette en est aussi un à part entière.

Jean le Flambeur est un gentleman cambrioleur à la Arsène Lupin, auquel l’auteur rend d’ailleurs hommage en donnant à son détective le nom et les caractéristiques du héros de L’Aiguille Creuse (et à l’un des personnages féminins, le prénom de Raymonde qui en vient aussi). Il vit dans un Univers où presque tout est possible (il n’est pas question ici de Terraformation mais de transformation à grande échelle du système solaire lui-même), gouverné en sous main par des post humains aux pouvoir quasi divins et dont il semble qu’il ait fait partie. Il passe, comme il est courant en ce temps, d’un corps à l’autre, son identité transférée là où elle sera la plus à même de s’exprimer. Cynique, il tente de faire les choses justes sans toujours savoir les reconnaître.

Mieli est une combattante sévère et impitoyable qui finit par s’humaniser un peu.

Isidore est le détective archétypique, curieux par plaisir, arpentant les scènes de crime une loupe scanner à la main, et nanti d’un animal artificiel vert prénommé Sherlock.

Oubliette, la ville de leurs exploits, est une superbe création littéraire.
Gouvernée par la Voix, un consensus des citoyens, depuis que la Révolution a chassé les tyrans, elle abrite Martiens farouchement indépendants et Zokus, en exil politique depuis la guerre des Protocoles.
Mobile, elle parcourt Mars, portée par des cyborgs géants, et soumise aux attaques constantes des armes oubliées de la Révolution qui a libéré le peuple de Mars.
Mouvante, elle change de forme au fil de ses pérégrinations.
On y paie en Temps, chaque citoyen étant doté d’un temps de vie consciente, matérialisé dans une Montre que chacun porte toujours, avant de devoir transférer temporairement son esprit dans l’un des cyborgs qui font fonctionner la cité, pour un temps dit de Calme.
Mais la caractéristique principale d'Oubliette est l’association exomémoire/gevulot. L’exomémoire, auquel chaque citoyen a accès en permanence, stocke toutes les informations concernant chacun, comme un FB dont les statuts s’écriraient automatiquement et comprendraient connaissances, pensées, humeur, environnement, perceptions sensorielles, etc… La gestion de cette exomémoire passe par le gevulot qui représente les droits d’accès ou règles de confidentialité. Différent selon les lieux et les moments, il est aussi modifiable à tout instant par chacun, sur un plan global ou pour une interaction précise. A Oubliette, on ne sait pas les choses, on se les « rappelle ». Et on ne peut « se rappeler » que de ce dont on a le droit. Je peux parler à quelqu’un en l’autorisant à me voir ou pas, à connaître mon nom ou pas, à stocker le souvenir de cette conversation ou pas, etc… Mais je peux aussi partager tout ou partie de ma mémoire, utiliser des comémoires, et faire quantité d’autres manipulations mémorielles pour moi ou les autres (par exemple, je peux autoriser le souvenir des sensations physiques d’une relation sexuelle tout en forçant l’oubli du nom et du visage des protagonistes).
Et tout le merveilleux qu’on trouve à Oubliette, loin de n’être qu’un décor exotique, est mis au service du récit. Du bien beau travail.

Ce qui hisse "The Quantum Thief", nominé Locus 2011, très au-dessus du commun, c’est l’inventivité, l’imagination délirante et sans limite de son auteur. Docteur en physique, Rajaniemi est aussi et surtout un homme cultivé. Dans son roman il mélange allègrement références historiques ou littéraires et spéculations scientifiques, télescopant Raymond Lulle, intrication quantique, tzaddiks, Gogol, etc… Et il le fait de manière jouissive, avec légèreté et humour, en proposant une histoire qui fleure bon les feuilletonistes du siècle dernier sans oublier la pop culture du nôtre, n'alourdissant jamais d'explications les nombreux néologismes qu’il pose comme common knowledge et qui s’éclairent progressivement ou restent définitivement des génériques dont on comprend le sens sans savoir précisément de quoi il s’agit.

Je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler car il y a plus, bien plus, et je regrette profondément de n’en être qu’au tiers, avec quantité de questions en suspens, de ce qui sera une trilogie.

The Quantum Thief, Hannu Rajaniemi

7 commentaires:

Anudar a dit…

Ouh, voilà qui est très, très intéressant. Une traduction est prévue en français ?

Gromovar a dit…

Bragelonne s'en charge je crois

Lorhkan a dit…

Ah que oui, ça semble intéressant !
Vivement que Bragelonne le traduise alors !

Anonyme a dit…

Les grands esprits tout ça... Je suis en train de le finir et je partage ton enthousiasme. Notons tout de même qu'il fait traverser les premiers chapitres qui ne font aucune exposition pour commencer à s'y retrouver quelque peu. Mais on aime bien ne pas être pour footballeurs, donc parfait ! - Tiberix

Gromovar a dit…

MUHAHAHAHA !!!

Anonyme a dit…

Et je réalise comme souvent, que mon connard d'ipad corrige spontanément mes textes. Saleté de design californien ! - Tiberix qui a toujours la flemme de se loguer.

Gromovar a dit…

Il me fait chier aussi.