samedi 21 juillet 2012

Le jeu des sièges


"Caliban’s war" est le second volume de la trilogie de space-opera de James S.A. Corey « The Expanse », débutée brillamment avec "Leviathan Wakes" ; pour le background, je vous renvoie à mon premier post.

"Caliban’s war" commence juste après les évènements du tome précédent (et j’ai toujours autant de mal à écrire sur une suite). Un équilibre armé fragile s’est instauré entre Mars, la Terre, et les planètes extérieures. On ne s’aime pas, on ne se fait pas confiance, on se surveille, on s’arme, chaque acteur tentant de jauger les forces des autres et de deviner leurs intentions. Sous surveillance désorganisée de l’humanité, Vénus, qui abrite maintenant la protomolécule, est le siège de transformations incompréhensibles tant dans leur objet, inaccessible à l’esprit humain, que dans leur échelle, planétaire.

Le « calme » de cette guerre froide qui ne demandait qu’à se réchauffer est rompu, au début du roman, par une attaque d’origine mystérieuse, et d’une brutalité extrême, visant les troupes terrestres et martiennes stationnées sur Ganymède, lune de Jupiter et grenier à blé des mondes extérieurs. Dans l’ignorance des tenants et aboutissants de cet événement, flottes martiennes et terriennes se lancent dans des actions de guerre préemptive dont l’habitat de Ganymède fait les frais presque jusqu’à la destruction, car dans un système clos, toute défaillance d’un système support entraine la surcharge des systèmes aval ou de substitution, dans une cascade de défauts en chaine qui finit par le détruire.

Qui est à l’origine de l’attaque initiale ? Pourquoi ? Comment empêcher ensuite le conflit de s’étendre à l’ensemble du système solaire ? Mais aussi, où et comment retrouver une petite fille enlevée peu avant le début des évènements et promise à un destin funeste ? Tels sont les enjeux du roman.

Il y a dans "Caliban’s war" quatre personnages principaux tirant quatre fils narratifs. Autour d’un Holden transformé par ses expériences, plus dur, plus froid, au point de s’aliéner son équipage et (brièvement) la femme qu’il aime, gravitent Bobby, seule survivante, traumatisée, de l’assaut sur Ganymède, Prax, un chercheur en botanique spatiale qui a tout perdu quand la lune de Jupiter s’est effondrée, y compris et surtout sa fille de 4 ans enlevée dans un but obscur, et Avasarala, puissante et redoutée dirigeante onusienne qui tente d’éviter une conflagration fatale à l’humanité. Le roman fait aussi pénétrer le lecteur, par petites touches, dans l’histoire de quelques-uns des personnages secondaires (notamment le mécanicien Amos), et les développe en leur donnant un rôle plus actif.

Comme dans le premier volume, les évolutions des personnages et leurs interactions sont au centre du récit, même s’il n’y a pas l’équivalent de la confrontation entre Miller et Holden. En contrepoint de l’aventure spatiale trépidante, il n’est plus question ici de polar, mais de diplomatie de haut vol. Au cœur du roman il y a toujours un rythme trépidant, frénétique, pour une histoire menée tambour battant. "Caliban’s war" est de ce point de vue au niveau de son prédécesseur, à tel point qu’il y a bien une ou deux fois où l’on se dit que c’est peut-être un peu trop dans l’héroïsme. Mais c’est dans l’ambiance de ce type d’ouvrage qui ne raconte pas au lecteur l’histoire des mille personnes qui auraient échoué, confrontées à des obstacles trop élevés pour elles, mais bien celle de l’unique héros dont les compétences et la chance lui permettront de réussir à réaliser l’impossible.

Néanmoins, dans cet opus, alors qu’Holden et son équipage sautent de hauts faits en rebondissements, le plus important se joue en coulisses, dans les couloirs et salles de réunion du siège de l’ONU sur Terre (puis lors d’une très périlleuse croisière spatiale), ainsi qu’au fil des innombrables liaisons radio désynchronisées par les distances en cause. Le personnage le plus important de l’histoire est Avasarala, influente assistante du directeur administratif de l’ONU, une petite vieille d’origine indienne, rouée et mal embouchée, qui tente à grand-peine d’empêcher la désunion de l’humanité face à la menace vénusienne. Cet aspect est particulièrement bien traité, d’une part grâce au charisme indéniable du personnage machiavélien, impitoyable, mais fondamentalement honnête d’Avasarala, d’autre part car l’auteur plonge intelligemment le lecteur dans le fog of war que subissent tous les personnages, même elle. Dotée d’informations très extensives mais forcément incomplètes, Avasarala lutte pour imposer une vision collaborative de la situation à des faucons qui préfèreraient prendre l’avantage sur leurs adversaires, même au prix d’un génocide (on se croirait parfois à la fin de Dr Folamour lorsqu’il est question de planifier pour dépasser les soviétiques dans l’occupation des sous-sols après la guerre atomique). Elle le fait par le renseignement, la flatterie, la persuasion, la manipulation, la menace, en un mot la force politique, dans un jeu des sièges où on ne peut que gagner ou mourir politiquement. Entre trahisons, dissimulation, coups bas, Avasarala montre au lecteur qu’aucune institution politique n’est monolithique, que toutes abritent des enjeux de pouvoir internes, liés à des manières différentes d’identifier les menaces prioritaires et la manière efficace de les traiter, comme l’a démontré Graham Allison avec son modèle d’action gouvernementale développé dans le magistral Essence of décision, son ouvrage sur la crise des missiles de Cuba.

Dans le même ordre d’idées qui m’est agréable, le personnage du Dr Prax, totalement dépassé physiquement par la situation mais mû jusqu’à son extrême limite par son amour pour sa fille, se pose régulièrement en source d’éclaircissements et de propositions pour l’équipage d’Holden. Dans les deux cas, c’est l’intellect qui vainc, même s’il faut des grunts et des héros pour exécuter les plans brillants des stratèges.

Au final, et en dépit de quelques défauts mineurs, "Caliban’s war" est un space-opera rapide, brillant et plutôt futé, qui se paie de plus le luxe de quelques réflexions sur la taille et l’effondrement des empires, les jeux de pouvoir, le force de l’information et le danger d’une vérité trop largement disponible, ainsi que la difficulté à bâtir la confiance qui seule assure la coopération permettant de sortir de cette version spatiale du dilemme du prisonnier.

Caliban’s war, James S.A. Corey


Dans le cadre du Summer Star Wars 6.

4 commentaires:

Lorhkan a dit…

Toujours aussi intéressant, et toujours en attente de la traduction du premier tome...

Gromovar a dit…

Faut faire pression auprès des éditeurs français :)

Verti a dit…

Ah enfin une nouvelle chronique!:) Le mois de juillet est décidement plutôt léthargique. Très bonne critique soit dit en passant.

Gromovar a dit…

Merci :)