lundi 30 juillet 2012

Interview : Lucas Moreno

Lucas Moreno a exercé de nombreux métiers (que je vous laisse découvre sur sa page perso toute neuve). Il est surtout cofondateur du bien connu Utopod, le podcast francophone des littératures de l'imaginaire. Il est enfin l'auteur du récemment publié Singulier Pluriel, très bon recueil de nouvelles au titre parfaitement choisi. Les amateurs de SFFF connaissaient Lucas depuis quelque temps pour ses travaux de traduction, ainsi que pour les quelques nouvelles qu'il avait déjà publiées ici ou là, certaines dans de toutes petites éditions difficilement trouvables. La presque totalité de son oeuvre est rassemblée aujourd'hui dans ce "Singulier Pluriel", manque seulement la nouvelle "Une question d'équilibre", publiée dans Lunatiques n° 72.

Il a gentiment accepté de répondre à quelques questions pour Quoi de Neuf. Je l'en remercie.

Bonjour, pour commencer peux-tu te présenter brièvement pour les lecteurs qui ne te connaîtraient pas ?

J’ai quarante ans. Je suis né en Uruguay et j’habite la Suisse romande depuis 1980. Après des études de sinologie et d’histoire des religions, j’ai travaillé dans pas mal de domaines avant de prendre la décision, il y a quelque temps, de me consacrer pleinement à l’écriture.

Tu as publié récemment « Singulier pluriel », recueil de toutes tes nouvelles publiées dans des revues ou des anthologies. J’aimerais que nous procédions en suivant le sommaire avant quelques questions plus générales.

« Singulier pluriel » offre une vision inquiétante d’une fusion communautaire extrême, cause et conséquence d’une rupture familiale. Dirais-tu que ton héros tombe de Charybde en Scylla ?

Si l’on prend la notion de famille au sens strict (groupe de personnes liées par le sang), peut-être, mais en fait il y a évolution, parce que Victor s’émancipe et va vers le tout-possible, la liberté extrême au sein d’un espace bien délimité (la seule liberté possible, en fait). Surtout, il choisit sa deuxième famille tandis qu’il n’a pas choisi la première. À moins que je n’aie pas compris la question : s’il s’agit de rupture, d’impossibilité de l’amour et de la reconnaissance paternelles, alors oui, ce pauvre Vic revient à la case départ.

« Le Meilleur' ville dou monde » exprime deux volontés parallèles : intégration et émancipation, portées par deux personnages qui veulent intégrer/quitter une cité « idéale ». Est-ce à dire, comme l’a fait Durkheim, qu’il y a une taille maximale pour les communautés, sous peine de briser le lien communautaire ? Que le développement d’une individualité propre ne peut conduire qu’à l’exil ? Et que toute communauté est structurellement anthropophage ?

Tu me poses une colle, parce que je n’ai pas lu Durkheim, mais oui, j’exprime dans cette nouvelle un sentiment personnel profond : la communauté réduit l’individu, l’étouffe et finit par le dévorer. Et pourtant, en tant que bon émigré, j’ai passé ma vie à chercher l’enracinement. C’est une impossibilité logique, une tension permanente, qui a en tout cas le mérite de produire de chouettes idées de récits. Concernant la taille maximale pour les communautés, je proposerais plutôt l’idée de « seuil limite d’absorption d’altérité ». Pas besoin d’avoir la taille de la Chine ou des États-Unis pour tomber dans le chauvinisme ou une certaine forme de nationalisme : il suffit de suivre l’actualité politique de la Suisse pour s’en rendre compte.

« Shacham » est l’histoire du « retour » d’un homme à sa « vraie place ». Faut-il y voir le fantasme d’un déraciné d’Uruguay ?

Quand je dis que les nouvelles de ce recueil possèdent une véritable unité thématique, de traitement, d’obsession, ce n’est pas pour rien : en effet, ici il est à nouveau question de déchirure archétypale (qu’on passe sa vie à reproduire ou qu’on apprend au contraire à sublimer : je crois au changement, au dynamisme, et bien que les destinées de mes personnages soient rarement enviables, ils taillent la route, avancent, se transforment ; mes textes sont sombres, pas pessimistes).

« Dellamorte Dellamore », dont le titre rend hommage au film homonyme de Soavi, est l’histoire d’une dissimulation sous une dissimulation. Crois-tu vraiment que l’homme soit capable d’autant se mentir ?

Jusqu’à l’infini et au-delà ! Comme dirait Epstein à la fin de la nouvelle : « Quand on veut, on peut. » Il suffit d’observer autour de soi pour s’en assurer.

« Comme au premier jour » parle de régression dans les vies antérieures. Faut-il y voir une adhésion à l’idée de réincarnation ?

Adhésion, non – il y a l’idée de croyance aveugle, dans l’adhésion, or mon cœur n’en est pas tout à fait capable à ce jour –, mais sensibilité pour la dimension symbolique et émotionnelle du thème. Nous sommes porteurs de ce qui vient avant : histoire, famille, mèmes, fonds de commerce culturel, souffrances, joies, traumatismes. La passion qu’exerce la généalogie sur l’humain le montre bien. Pour moi, il n’y a pas de tabula rasa à la naissance. Mon personnage en fait les frais.

« L’autre Moi » mêle choix individuels et réalités parallèles. Est-ce un éloge du libre-arbitre et de son pouvoir prométhéen ?

C’est plutôt une toute petite réflexion autour de la vaste complexité du problème. D’un point de vue philosophique et logique, l’idée d’une prédétermination universelle n’est pas du tout incompatible avec l’exercice du libre arbitre. Prenons l’exemple d’un individu qui tourne à droite à un carrefour, et admettons qu’il soit écrit quelque part qu’il était destiné à le faire : ça n’ôte rien à son pouvoir de décision sur le moment. Si l’on est croyant, on pourra dire que Dieu lui a laissé le choix tout en sachant à l’avance la décision que l’individu allait prendre. (Cf. la théodicée leibnizienne.) Du côté des neurosciences, en revanche, la notion de libre arbitre est remise en cause : des expériences ont montré que le processus cérébral qui enclenche un acte simple, comme le mouvement d’un bras, précède de quelques centaines de millisecondes la prise de conscience qu’a le sujet de l’acte en question. Je recommande la lecture de « Second Person, Present Tense », nouvelle époustouflante de Daryl Gregory où les concepts d’ego et de libre arbitre sont joyeusement pulvérisés. Et puis il y a aussi une vision plus noire, plus cynique de la chose : à chaque étape de la vie on peut choisir en son âme et conscience, oui, mais on n’a aucun contrôle sur les conséquences que cela va engendrer à court et long termes, donc l’idée de pouvoir n’est qu’une vaste farce. Bref, je n’ai pas de réponse, mais ça me fait bien cogiter.

« Demain les eidolies » développe une vision fractale de l’Univers que seul l’artiste serait à même de dérouler, avant de la transformer. Penses-tu que l’artiste accède à une réalité inaccessible au commun, qu’il crée une réalité nouvelle, ou un peu des deux ?

L’idée qu’une réalité sous-jacente se cache derrière les choses et se dévoile à qui sait faire abstraction des apparences, percevoir le jeu des résonances souterraines, régler ses perceptions sur la bonne fréquence, est vieille comme le monde. Mais je ne pense pas que ce soit l’apanage des artistes. Tout n’est qu’une question d’attention, d’obsession du détail, de contemplation obstinée. C’est ouvert à tout le monde. À un jardinier, à un moine bouddhiste, à un scientifique athée… Surtout, ce ne sont que des expériences fugaces, des bulles d’éveil qui éclatent dès qu’on cherche à les saisir, parce que sinon il y aurait des cas de lévitation et de télépathie à chaque coin de rue. Je crois que ce sont de petites lucarnes ouvertes sur une compréhension plus vaste de l’univers. Il n’y a rien de mystique là-dedans. Ou peut-être que si. Tout dépend du sens qu’on donne au terme. Pour moi, à partir d’un degré extrêmement avancé des sciences exactes, la limite entre les deux pôles deviendra floue : une connaissance ultra poussée des lois de la physique et de la chimie, par exemple, dans un futur hypothétique, nous permettrait de faire des choses qui aujourd’hui passeraient pour magiques ou surnaturelles. Jack Williamson a très bien parlé de tout cela dans son chef-d’œuvre : « Les Humanoïdes ».

« Trouver les mots » m’a fait penser à 1984 et aux effets de la novlangue. La pensée ne peut-elle fleurir que sur un substrat de mots ? L’appauvrissement du langage dû aux sms et au lexique formaté et insensé des médias et de la téléréalité te paraît-il menacer la pensée dans notre société même ?

C’est marrant que tu évoques cela, parce que, paradoxalement, l’influence de la langue sur la pensée n’était pas au cœur de mes préoccupations quand j’ai écrit cette nouvelle. Les personnages restent d’ailleurs relativement intelligents (bien que de moins en moins civilisés) malgré la perte des mots. Je voulais surtout traiter de l’importance de l’art sous toutes ses formes, plus particulièrement de la fiction, et dire qu’un Wall Street de pantins encostumés ne tiendrait pas deux secondes sans récits, sans fenêtres d’évasion, que les cerveaux sécheraient comme des pruneaux au soleil si on ne les faisait pas rêver, ou plus prosaïquement voir la réalité sociale sous forme allégorique, mythologique.

Mais pour en revenir à ton interrogation, il est évident que la langue constitue le mortier de la pensée. J’en ai soupé d’entendre des âneries comme « c’est la même chose », « ça revient au même », « inutile de pinailler ». Une élève de français, une fois, m’a dit : « Arrêtez de m’ennuyer avec vos synonymes, allez droit au but. » C’était une femme d’affaires, il fallait qu’elle aille droit au but. Elle voulait se passer de grammaire, aussi, alors que celle-ci me procure la même jouissance qu’une formule mathématique bien balancée : on a l’impression que l’univers se modèle sous nos yeux, que par le biais des chiffres, des mots, de l’agencement des éléments, les choses se mettent en place, se simplifient, font sens.

Parler, écrire, ce n’est pas anodin ; dans beaucoup de cultures on considérait le langage comme une arme magique extrêmement puissante. Elle modèle l’intérieur aussi bien que l’extérieur : on peut blesser, déclencher une guerre en parlant, mais aussi voir sa vision du monde se modifier. Je pense qu’on devrait soumettre son langage à une vigilance intellectuelle de tous les instants. Je n’exclus pas l’humour, bien sûr, le deuxième degré, mais il faut être conscient du pouvoir de transformation du logos.

« PV » est un éternel retour sans mythe fondateur, l’histoire d’un Robinson échoué sans avoir navigué ? Est-ce ce manque qui condamne son « Adam » à l’annihilation ?

Je pense au contraire qu’il y a un mythe fondateur pour l’univers cyclique dans lequel évolue le personnage, tout au moins des modèles archétypaux auxquels il se réfère de manière tout d’abord inconsciente puis finalement voulue et assumée. Je peux difficilement en dire plus sans vendre la mèche (c’est tout de même une histoire à chute, bien que celle-ci ne soit en rien originale dans le cadre de la SF contemporaine), mais chaque geste, chaque décision d’Adam prend sa source dans des archétypes qui lui sont propres, un peu comme un programme individuel, une empreinte, qu’il n’a pas assez de force vitale pour éradiquer. L’annihilation dont tu parles arrive ici comme une libération, une entrée de plain-pied dans l’histoire linéaire, et ce qui y condamne Adam est son désir de transformation, justement, pas l’absence d’un référent archaïque.

Tu as l’air de bien connaitre la psychanalyse. D’où te vient cette connaissance ?

Je ne la connais pas si bien que ça, juste les principes de base, d’une part parce que j’ai suivi une année de psychanalyse des religions à la fac, d’autre part parce que je m’y suis essayé à titre personnel (du moins à un dérivé de psychanalyse).  Le sujet me passionne, il est au cœur de mes préoccupations d’auteur.

La « libération » de tes personnages passe parfois par le sexe. Retourner la libido de l’intérieur vers l’extérieur te semble-t-il un moyen de développement personnel ? Ou n’en est-ce qu’une conséquence ?

Une conséquence, sans doute pas : mes personnages sont trop malsains pour ça. Le sexe se présente comme une façon d’aller au bout d’eux-mêmes, un élément qui déclenche l’explosion, la rupture. Ils sombrent dans la démesure, parce que c’est de ça dont je parle dans le recueil : le jaillissement de la violence, de la folie, comme seule issue possible à la haine et la frustration longtemps contenues. La version saine de la chose, celle que je souhaite à l’humanité pour la sauvegarde de l’espèce, c’est que le sexe soit cause et conséquence de développement personnel, bien sûr ! Je ne pense pas que ce soit le cas si souvent (vision cynique des choses), mais les dérapages constituent heureusement une minorité des cas.

La mémoire semble être un cimetière empli de bien détestables cadavres. Thérapie ou amnésie sont-elles les seules planches de salut de l’humanité ?

L’amnésie est une forme de thérapie : cf. les nanobots-missiles du doc Neuenberger dans « L’Autre Moi ». Mais c’est une vision plutôt pessimiste du problème. Je préfère de loin la notion de thérapie dans un sens plus conventionnel : travail au sonar interne, ouverture à la transformation, passage du statisme au dynamisme.

En quoi ton helvétitude influence-t-elle les histoires que tu racontes ? Et le calvinisme, moqué dans la première nouvelle ?

Je pourrais résumer ça en une phrase : le Suisse a tendance à demander la permission avant de péter. Comme tout cliché, il est porteur à la fois d’injustice (la réalité est forcément complexe) et de vérité (la formule-choc donne un point de départ à la réflexion). Issu d’un pays catholique et latin, l’Uruguay, je suis arrivé à l’âge de huit ans en Suisse, où j’ai d’emblée tout eu à prouver. À mon instituteur, à la caissière de la Migros, au concierge, à mes camarades… C’est une histoire personnelle (et fort longue : il faudra attendre mon autofiction libre sur le sujet), l’émigration ne se passe pas toujours comme ça, Dieu merci ! J’ai plein de camarades italiens, espagnols et portugais qui me l’ont prouvé au cours de mon enfance.

Dans un registre plus léger : peut-être décèle-t-on une certaine helvétitude dans mon rapport littéraire à la nature ? Le Jura, les hauts du canton de Neuchâtel, la moyenne montagne, la forêt : juste après le français, c’est sans doute ce qui ressemble le plus à mon chez-moi.

Beaucoup d’Asiatiques dans tes nouvelles. Quel est ton rapport à ces cultures ?

J’ai étudié le sanscrit, le bouddhisme, le tibétain, le chinois, la Chine. J’ai fait une maîtrise en sinologie. Je suis marié à une Française d’origine vietnamienne. À huit ans, en arrivant en Suisse, j’ai mangé mon premier rouleau de printemps, puis j’ai passé mon enfance à traîner dans la famille de mon voisin, lui aussi vietnamien. C’est en moi depuis toujours.

En lisant les deux premiers nouvelles, je n’arrivais pas à m’enlever de la tête le Cabale de Clive Barker, et la nouvelle « Le genre intégré » de Gibson. Tu les as lus ?

Non, ni l’un ni l’autre, mais du coup c’est sur ma pile.

Merci d’avoir répondu à toutes ces questions et au plaisir de te relire.

Merci à toi pour ton accueil et tes questions passionnantes.

4 commentaires:

Blop a dit…

Voilà une interview qui donne du grain à moudre, même sans avoir lu les oeuvres en question !

Gromovar a dit…

Si tu as l'occasion, c'est vraiment du plaisant.

Lune a dit…

Raaa j'attends toujours qu'il arrive à la médiathèque ce recueil grgrgr !

Gromovar a dit…

Harcèle-les !