mardi 10 avril 2012

Nerdgasm


SI CA TE PARLE, LECTEUR, CONTINUE



Dans un monde déliquescent de grande et longue récession post-pétrole, Oasis est la plus belle version d’Internet qui existe. Tout le monde est connecté à Oasis, et dans Oasis, il y a un univers entier. Système de réalité virtuelle, largement basé sur l’open source sauf pour son architecture, chacun peut y trouver ou y ajouter ce qu’il veut. Dans la simulation il y a donc toute l’information du monde, presque tous les jeux (notamment tous les grands MMORPG, mais aussi des jeux d’aventure ou d'arcade offline) et beaucoup de films reconstitués sous forme jouable, des lieux de réunion et de travail, des lieux de promenade romantique ou spectaculaires, des bibliothèques, des centres commerciaux, des galeries d’art exposant œuvres virtuelles ou reconstitutions d’œuvres réelles, des sex centers bien sûr, des écoles publiques (qui suppléent le système public américain en quasi faillite), etc. Tout ce qui existe dans le monde réel existe aussi sur Oasis, et bien plus encore, le tout éparpillé sur un nombre très élevé de planètes entre lesquelles se déplacent les avatars des utilisateurs.

2044. James Halliday, créateur d’Oasis, et de ce fait multimilliardaire, meurt sans héritier. Dans un message vidéo posthume il annonce une gigantesque chasse au trésor, et explique qu’il lèguera par testament la propriété d’Oasis au premier avatar qui trouvera les trois clés permettant d’accéder à l’Easter Egg caché par lui, quelque part dans l’immensité des vingt-sept secteurs d’Oasis. Des millions de personnes se mettent alors en quête d’un Graal numérique qui représente plusieurs dizaines de milliards de dollars. Et pendant cinq ans, personne ne trouve rien. Ces millions de chasseurs vont remuer ciel et terre virtuels à la recherche de l’œuf. Pour avoir quelques chances de réussir, ils devront acquérir progressivement une expertise, parfois encyclopédique, sur la pop culture des années 80, période chérie de la jeunesse d’Halliday, et utiliser cette culture particulière pour interpréter les signes laissés par celui-ci. En vain. Jusqu’à ce qu’un jeune garçon white trash, pauvre et orphelin, connecté depuis le trailer park où il vit avec sa tante, ait une intuition géniale et trouve la première clef. La folie devient alors totale, la guerre aussi.

"Ready Player One" de Ernest Cline n’est pas le meilleur roman du siècle. On peut lui reprocher, en vrac, d’être parfois un peu trop répétitif ou détaillé dans ses descriptions, d’avoir des personnages trop unidimensionnels, de céder à quelques facilités pour régler rapidement des situations complexes, de recourir à une synchronicité factice à propos de la découverte de la première clef. Tout ceci est vrai. Il y a dans ce roman des défauts facile à identifier. Néanmoins, "Ready Player One" reste un roman très plaisant à lire. A une condition…

Je ne crois pas que ce livre puisse être lu avec plaisir par quelqu’un d’autre qu’un vrai geek. Si toi aussi tu en es un, frère lecteur, viens avec moi down the memory lane et replonge-toi avec délectation, et un peu de nostalgie, dans les plaisirs qui ont bercé ta jeunesse.

"Ready Player One" traite, sous un angle ludique qui, par moments, tangente une vraie gravité, de quelques questions intéressantes. Il aborde les relations complexes qui se nouent entre vie virtuelle et vie réelle de manière plutôt originale. Il décrit un monde dont la plus grande partie de la population préfère la fuite dans la virtualité agréable d’Oasis à la plongée dans une réalité difficile ou simplement décevante. Il montre comment l’avatar peut devenir la vraie identité sociale d’une personne dans ce type de société. Il oppose, comme il se doit, partisans de l’Internet libre et multinationale cupide et sans éthique (clin d’œil : Cory Doctorow est le président d’Oasis, la seule élection qui compte). Il effleure, sans plus, un système économique dont l’Etat a été éjecté, et dans lequel les entreprises peuvent pratiquer l’esclavage pour dettes. Il décrit, sans s’y attarder beaucoup, un monde qui a été privé de sa principale source d’énergie. Il pointe les difficultés de poursuivre irl des relations virtuelles, en montrant un amour, plutôt émouvant, accoucher dans la douleur entre deux des protagonistes.

Mais la qualité principale de "Ready Player One" pour toi et moi, ami geek, c’est qu’il réhabilite la culture geek et lui donne des lettres de noblesse. C’est l’acquisition de celle-ci, aussi approfondie qu’une culture académique, qui ouvre les portes du Paradis. Tuant deux oiseaux à l'aide d’une seule pierre, Cline montre que l’acquisition de connaissances est la voie de la réussite, et pose comme un donné la valeur intrinsèque de la pop culture des 80’s. A la lecture de ses pages, tu recroiseras, non comme décor mais comme éléments moteurs de l’intrigue, des mots tels que TRS-80, Atari VCS, AD&D, module S1 (les vrais, et vieux, geeks se souviendront douloureusement), Joust, Color Computer System, Ferris Bueller, Billy Idol, John Hugues, Devo, MUD, Zork, Pac Man, Sacré Graal, Adventure (sur VCS), Gundam et autres japonaiseries, le Rocky Horror Picture Show, Ghostbusters, Vonnegut, Retour vers le Futur et sa Delorean, Star Wars, etc…

C’est un festival qui donne parfois le frisson, parfois la larme à l’œil, mais surtout le plaisir rétrospectif d’en avoir été.

Ready Player One, Ernest Cline

12 commentaires:

Efelle a dit…

J'hésite, je ne connais pas toutes les références que tu cites.

Gromovar a dit…

Ne te force pas.

lael a dit…

tout comme efelle. Je dois pas être assez vieille XD Mais à la limite ça fait chercher (comme Cory Doctorow dont j'ai trouvé une nouvelle en ligne http://cfeditions.com/scroogled/)

Sinon ça me rappelle Autremonde de Tad Williams, tu l'as lu ? bon c'est probablement moins culture-geek et contestataire, mais c'est quand même un mélange des genres (cyberpunk, hard SF, fantasy dans la quête des persos, et des trucs non identifiés ) intéressant ^^

Gromovar a dit…

La Virtualité est aussi grande que celle d'Autrremonde. Je l'ai lu mais il y a longtemps. C'est plus cyberpunk.

Sinon, sur la question de la culture geek nécessaire, c'est clairement une part importante du plaisir.

Cory Doctorow est un mec vraiment brillant et il fait partie de la Sainte Trinité geek avec Jobs et Gygax. Si tu lis l'anglais je te conseille très vivement le recueil Overclocked qui te donnera une idée des thèmes qu'il aborde, ou l'excellent roman Little Brother (traduit celui-ci et sorti en poche).

Alias a dit…

Très intéressant! J'avais vaguement entendu parler du bouquin, maintenant il entre dans la catégorie Il Me Le Faut!

Si jamais, tous les écrits de Doctorow sont disponibles sur son site craphound.com, sous licence Creative Commons.

Gromovar a dit…

You're welcome :)

chris a dit…

Pas d'amastrad CPC 464 - 6128, de tutti frutti, de barbarian, fire and forget, runequest, l'oeil noir, terminator (the first), ET, rambo... ?

Bon, j'hésite aussi.

Gromovar a dit…

Un Amstrad dans un coin je crois. Pour l'Oeil Noir, je doute fort que ça ait traversé l'Atlantique.

Mr Jmad a dit…

Je découvre ce blog (et ce billet) grâce à twitter (et l'atari 2600 que je viens de brancher). Et j'enrage parce qu'il n'y a pas de VF ... Si il est en epub pas trop cher en anglais, je vais le tenter, parce que le billet m'a vraiment donné envie de le lire.

En tout cas, boum, tu es dans mes RSS

Gromovar a dit…

Dommage en effet. Et bienvenue :)

Renaud a dit…

Pour le plaisir de faire remonter ce poste qui m'avait donné envi de lire ce livre... Il est sorti en français, et je me suis régalé !

Gromovar a dit…

Et bien tant mieux si je ne t'ai pas induit en erreur :)

Merci du retour.