jeudi 23 février 2012

Un de trop



"Un bonheur insoutenable" est une dystopie d’Ira Levin parue en 1970. Elle raconte comment un homme, « Copeau », résistera jusqu’à détruire le système de gouvernement mondial parfait et totalitaire dans lequel il vit pour libérer l’humanité du joug sous laquelle elle ploie.
En tant que connard élitiste assumé, je vais m’adresser ici principalement aux gens qui ont lu et connaissent « Le meilleur des mondes » d’Huxley, tant il m’est impossible de parler de ce roman de Levin en le disjoignant de celui d’Huxley. Les ressemblances entre le Levin de 70 et le Huxley de 32 sont tellement nombreuses et grossières qu’il ne m’est pas possible de parler d’hommage tant l’idée de plagiat me trotte dans la tête.
Comme dans « Le meilleur des mondes » l’humanité ne forme plus qu’une société mondiale unifiée gouvernée par un gouvernement central (ici c’est un ordinateur UNI, mais en fait non, il y a bien des administrateurs mondiaux comme dans le MdM, même s’ils se nomment des programmeurs et que leur existence est un secret), comme dans le MdM les individus sont contrôlés par un mélange habile d’idéologie douce et de psychotropes, comme dans le MdM une pratique permissive et récréative de la sexualité est la règle, comme dans le MdM la reproduction est sous contrôle de l’Etat, comme dans le MdM les individus ont été rendus génétiquement similaires, comme dans le MdM les loisirs sont une activité régulière, collective et obligatoire, comme dans le MdM les récalcitrants vivent dans des réserves, sur des iles, comme dans le MdM les « rebelles » ont des particularités physiques qui leur prouvent à chaque instant que l’uniformité n’est pas inévitable, comme dans le MdM c’est l’amour qui servira de support affectuel à l’hétérodoxie de Copeau…on pourrait continuer.
Alors oui, il y a quelques différences cosmétiques. Le tyran est un ordinateur (mais en fait, non j’en ai déjà parlé) ; on est en 70, il faut bien inclure l’informatique. Il y a des conseillers auxquels chacun doit se confier à intervalles réguliers (grande époque de la psychanalyse, la référence à Marcuse m’a d’ailleurs amusé tant il n’y a rien dans le roman qui l’évoque, mais l’auteur « d’Eros et civilisation » était alors un gourou). Le roman est plus long, avec quelques rebondissements qui ne font que retarder le happy end inéluctable (et ça c’est sûrement la vraie différence, mais nous sommes aussi en 70, les hippies sont en train de changer le monde, pas vrai ? Copeau aussi). Copeau n’est pas seul ; il fait partie d’un groupe au début, de dandys ou de poseurs suivant qu’on veut être aimable ou pas. Il y a partout des scanners auprès desquels on doit s’identifier pour qu’UNI sache où on est (mais étrangement on peut rester de longues heures sans être scanné et sans qu’UNI sans émeuve).
Description d’une société fantasmée ayant étendu un Gosplan (références à Marx aussi dans le roman), fonctionnel celui-là, même au domaine de la production des être humains nécessaires comme facteurs de production à la réalisation du plan, d’une société tocquevilienne (1) de despotisme doux dans laquelle l’Etat est non un père qui élève, mais une maman qui apaise et assoupit, "Un bonheur insoutenable" n’est pas un roman détestable, il est seulement parfaitement redondant.
Si on a déjà lu le MdM, "Un bonheur insoutenable" est de trop. Si on n’a pas déjà lu le MdM, mieux vaut le lire et s’épargner cette dystopie bande-mou et petite bourgeoise.
Un bonheur insoutenable, Ira Levin

Lecture commune avec Guillaume Stellaire et Julien le Naufragé

(1) Au-dessus de ceux-la s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre?
De la démocratie en Amérique, vol II, Alexis de Tocqueville

12 commentaires:

Le pendu a dit…

Je me demande quelle a été la réception de ce bouquin à sa sortie. Les oripeaux seventies lui ont-ils donné à l'époque du scintillant de modernité ?
J'ai relu le MdM il y a quelques années, c'est vraiment un très bon livre, avec des intuitions puissantes...

Gromovar a dit…

"Les oripeaux seventies lui ont-ils donné à l'époque du scintillant de modernité ?"

Je ne sais pas mais je l'imagine volontiers.

rmd a dit…

Je l'ai lu dans les années 70, c'était clairement une dystopie light visant le collectivisme soviétique. de quoi faire un best-seller aux US à l'époque.

Gromovar a dit…

Clairement en effet.

Guillaume44 a dit…

J'en suis rendu à la p. 300; en effet on en a discuté tous les deux car la lecture commune était programmée pour la fin du mois et tu as pris de l'avance. C'est assez marrant pour le moment, la Famille est une critique du communisme fantasmé de l'époque, et l'île des incurables est un espèce d'état bananier pratiquant l'apartheid anti-immigrés. Bref en-dehors d'un USA idéalisé, point de salut.

chris a dit…

Tiens, ton avis est sans doute proche de celui du "cafard cosmique"...

Personnellement, j'ai vraiment apprécié ce livre qui contient quelques belles pages (la première moitié du livre), même si je serai réservé pour la fin : du point de vue formel, on est plus dans un "thriller adaptable au cinéma" avec une happy end à la clé que dans dystopie complète.

Ainsi, le roman prend à son compte l'idée qu'il vaut mieux la liberté avec les inégalités qu'elle implique que les contraintes issues d'un système égalitaire. Le choix de copeau apparaît en un sens avant tout occidental (cf les notions de liberté et d'égalité au sens grec dans nos systèmes de valeur*), voir très américain en effet.

* par exemple, la référence en Asie est plus celle de l'harmonie sociale.

Guillaume44 a dit…

En fait Levin défend vraiment le modèle "libéral new-yorkais moralisé mais pas trop"; il rejette le modèle communiste et accuse le modèle des "généraux" (on est dans les 70's ...). C'est parfait. God bless Amerika.

Gromovar a dit…

D'accord avec les deux dernières interventions. C'est clairement un livre très américain et très 70's.

En revanche ce n'est pas juste une dystopie parmi d'autres partageant avec les autres du genre certains points communs, c'est une "adaptation" du MdM qui ne dit pas son nom. Les points communs avec 1984 ou Les monades Urbaines sont beaucoup moins nombreux.

arutha a dit…

J'ai lu Un Bonheur Insoutenable à l'époque et je sais que j'avais beaucoup apprécié (mais j'en ai tout oublié en dehors de l'emploi de l'idéologie douce et des psychotropes qu'évoque Gromovar). En revanche, je n'ai jamais lu Le Meilleur des Mondes. Je sens qu'il y a une lacune à combler et plus vite que ça ;o)

Gromovar a dit…

Au travail :)

Guillaume44 a dit…

Oh ! Que j'aimerais revivre la découverte du Meilleur des Mondes ! Une belle claque dans ma tronche de jeunot ! Gromovar tu as eu mon mail ?

Gromovar a dit…

Yep. J'attends demain.