mardi 14 juin 2011

Ne dites pas "Je ne savais pas"


"2084 : An Oral History of the Great Warming" est un petit livre de 91 pages. Il parvient pourtant à bouleverser, terrifier, ébahir, comme peu.
Le docteur James Powell, membre de l'Académie américaine des sciences, est un spécialiste du réchauffement climatique. Il réalise ici un bien beau travail de vulgarisation. Dans "2084", deux projets : donner des informations précises sur le réchauffement en cours et montrer toutes les conséquences d'un mécanisme qui est en train de devenir hors de contrôle du fait des nombreuses boucles de rétroaction qu'il intègre (par exemple, la glace arctique fond à cause du réchauffement, or elle renvoyait beaucoup de lumière solaire dans l'espace, donc la fonte de la glace arctique amplifie le réchauffement dont elle est une conséquence). En vulgarisateur subtil, Powell a supposé, à juste titre et fort malheureusement, que peu de lecteurs se lanceraient dans des dizaines de pages de données, ou dans la lecture des nombreux rapports déjà disponibles sur la question. Aussi a-t-il imaginé de passer par le récit pour transmettre son message et son cri d'alarme. Grande idée. Elle a déjà fonctionné, au moins sur moi.
Sur le modèle de World War Z, Powell se livre à une recension ex-post du l'histoire de la Terre et de l'Humanité sur le siècle à venir. L'ouvrage se compose donc d'une succession d'interviews réalisées en 2084 dans le but de témoigner de ce qui a été, mais aussi de dénoncer la non prise en compte, par une civilisation ivre de sa puissance, de tous les signes avant-coureurs du désastre à venir. Le lecteur apprend au fil des articles comment New-York (comme quantité d'autres cités côtières) disparut, abandonnée, ainsi que la plus grande partie de l'Arizona ou de la Floride, comment le Bangladesh devint encore plus misérable (et, oui, c'était possible), comment la forêt amazonienne succomba à la rapacité pyromane des brésiliens, comment le Pérou dut se relocaliser à l'est des Andes, comment la plus grande partie de la Hollande fut recouverte par le eaux malgré les efforts et le génie des ingénieurs hollandais qui avaient su garder la mer au loin pendant des siècles, pendant que la Suisse récupérait le climat du Maroc et l'Angleterre celui du Bordelais. Le lecteur voit aussi comment toutes les frontières devinrent des zones de contrôle et de combat, car les réfugiés voisins furent toujours indésirables. Il se remémore les guerres de l'eau ou des céréales qui opposèrent Israël et les pays arabes pour le contrôle du Golan, l'Inde et le Pakistan (nucléaire celle-là) pour celui de l'Indus, les USA et le Canada pour les terres agricoles utilisables, les USA et le Mexique pour l'eau du Colorado. Il voit les USA, comme d'autres pays, élire un président néo-fasciste qui promulga des lois raciales très strictes. Toutes ces choses et d'autres, le lecteur les lira et s'en souviendra. Les témoins convoqués par l'auteur sont des politiques ou des responsables d'ONG. Tous décrivent, du mieux qu'ils le peuvent, les changements rapides qu'a connu la planète à partir de 2020. Ils ont toutes les informations utiles et expliquent comment la réalité a dépassé même les estimations les plus pessimistes du GIEC (en raison de l'insuffisante connaissance des boucles de rétroaction présentes dans le mécanisme) et l'enchainement inévitable des dramatiques conséquences humaines de ces transformations "naturelles".
L'élévation importante des températures a entrainé de nombreuses et terribles conséquences. Un effet direct pour commencer, un air plus chaud entraîna plus de décès par hyperthermie. Mais aussi et surtout de nombreux effets induits. Plus de chaleur ce fut la fonte des glaciers et des neiges permanentes d'altitude, ce furent des tempêtes plus fréquentes et violentes, ce fut l'élévation du niveau de la mer avec inondations récurrentes et salinisation des nappes phréatiques, ce fut aussi l'assèchement des cours d'eau par manque d'eau de fonte, ce furent des changements drastiques des biotopes végétaux et par voie de conséquence des extinctions massives d'espèces, ce fut enfin la disparition de tout ce qui vivait sur le permafrost ou les glaces de mer (des ours blancs aux inuits), etc...
Sur les sociétés humaines, les conséquences de ces changements furent désastreux. L'agriculture pâtit en premier de l'élévation des températures et de la raréfaction de l'eau. Les cultures, plus maigres que par le passé, migrèrent vers le nord ou le sud, suivant les hémisphères, dans un contexte ou la quasi disparition des carburants fossiles rendait, de plus, le transport problématique, entrainant famine, recompositions géopolitiques, guerres de la faim. Les guerres pour l'eau se multiplièrent aussi, tant il est, d'abord tentant puis vite indispensable pour un pays amont de conserver le peu d'eau que transporte encore le grand fleuve, au détriment du pays aval. La production électrique hydraulique, capitale pour de nombreux pays, fut la victime suivante de la raréfaction de l'eau courante, et on se rendit compte alors du fait que nous vivions dans la civilisation de l'électricité. Cette pénurie ajouta au marasme agricole une récession économique de très grande ampleur. Sur ce terreau, nationalisme et néo-fascisme se développèrent, car il est difficile d'être généreux lorsque les ressources deviennent rares. Les politiques d'expulsion d'étrangers qui en découlèrent ajoutèrent aux millions de réfugiés climatiques d'autres millions de déplacés, ceux-ci sur des bases ethniques. La plupart de ces réfugiés finirent par mourir de malnutrition, maladie, violence, ou toute autre occurrence qui peut survenir lorsqu'on vit sans médicament ni eau potable dans un camp surpeuplé.
Le réchauffement global a transformé la planète ; ce faisant il a transformé en profondeur des sociétés qui étaient toutes peu ou prou adaptées à leur environnement. Causé par les pays riches, il a frappé, suprême injustice, le plus durement les pays pauvres. Il a couté plusieurs milliards de vie et ramené la Terre aux niveaux de production et de consommation qui était ceux des année 1800. En 2084, la vie humaine est redevenue ce que décrivait Hobbes, au XVIIème siècle, parlant de l'état de Nature, une vie "pauvre, mauvaise, brutale, et courte".
Le livre finit néanmoins sur une note légèrement optimiste. Le dernier témoin estime que, la civilisation n'étant pas morte, elle repartira, moins nombreuse, moins folle (par nécessité plus que par raison, les combustibles fossiles ayant disparu), plus limitée et locale. Pour ce qui est de la Terre, elle s'en remettra, elle a les temps géologiques pour elle. Elle s'est seulement débarrassé d'une partie des parasites qui l'infestaient, trop bêtes pour éviter de la mettre en colère.
2084 : An Oral History of the Great Warming, James Powell

PS malheureux : Ce livre, non traduit, n'existe pas non plus en version papier. Il n'est disponible que sur amazon.com mais est lisible sans Kindle sur l'appli gratuite pour PC et Mac. Je le trouve tellement important que je fais ici une chose que je ne fais jamais, voici un lien direct vers le lieu d'achat.

L'avis de Cédric Jeanneret

Lu dans le cadre du Challenge Fins du Monde de Tigger Lilly

14 commentaires:

Tigger Lilly a dit…

Wouach, ça fait peur.

Par curiosité, j'ai regardé les avis des lecteurs sur amazon, j'en ai trouvé un qui fait aussi peur, voire plus, que le réchauffement climatique :

"First, this book is for those who already believe that climate change is real and that it's going to be a disaster...and also for those who are gullible and are likely to be sucked into anything they read. And Al Gore fans, this book is for you.

If you don't fit into those categories, you will find this book to be a waste of money. Also...it's written in that same self-conscious tone so many post-apocalyptic writers use.

Boring and predictable."

Gromovar a dit…

En effet, le déni n'a aucune limite :-((

Comme Mr Jourdain je suis un fan d'Al Gore qui s'ignore (et aussi, gullible).

Ca me fait penser. Ca pourrait entrer dans ton challenge ?

Efelle a dit…

Les commentaires sont édifiants en effet...

Guillaume44 a dit…

Il y a eu un livre du même genre publié chez Dunod il y a quelques années, mais qui spéculait sur six scénarios possibles, d'une hausse moyenne des températures de 1 à 6 degrés. Je préfère cette approche à l'ouvrage de Powell pour une simple raison : car être précis à partir de modèles encore trop incertains n'a pas beaucoup de sens, et jouer la carte du catastrophisme à outrance est dangereux en vulgarisation scientifique.

Le problème de ce genre d'ouvrage reste le scénario sur lequel il se base; aucun modèle prédictif n'est fiable d'ici 30 ans, alors 2084... Sans parler du fait que le GIEC est très sérieusement soupçonné d'une part d'exagération dans ses conclusions qui rajoutent à l'incertitude des modèles prédictifs.

Il est impossible de nier le réchauffement climatique, mais il est également trop hasardeux d'en prévoir les conséquences à long terme. C'est toute la nuance de la chose qui échappe totalement aux climatosceptiques.

Il y a, c'est vrai, deux écoles en vulgarisation climatique. Les partisans de la vulgarisation par le catastrophisme et les partisans de la vulgarisation par les faits acquis. Je ne te cache pas que je préfère la seconde catégorie, car je reproche aux catastrophistes de jouer avec le feu. Non seulement certains modèles très pessimistes peuvent très vite se retrouvés faussés, donnant ainsi du grain à moudre aux climatosceptiques qui n'attendent que cela, mais en plus parce que je reste convaincu que brandir le spectre de la peur à tout bout de champ ne fait pas une bonne vulgarisation scientifique. C'est un point qui pourrait s'illustrer en citant Jean de Kervasdoué, qui dans son livre pamphlet contre l'écologisme baptisé "les prêcheurs de l'apocalypse" abuse de la critique que je viens de formuler.

N'oublions pas la psychologie des foules, qui aiment avoir peur, mais rejettent encore plus facilement leurs anciennes peurs pour les ridiculiser ensuite. Les écologistes en payent actuellement les pots cassés avec l'émergence d'une culture contre-écologiste raillant leur catastrophisme. Résultat des courses ? Contre productif pour l'écologie scientifique, la seule et unique Cassandre, ai-je envie de dire.

Je crois qu'il faut donc mieux considérer le livre de Powell comme une fiction anticipative, comme Spinrad dans "Bleue comme un orange". Un roman permet d'exposer un scénario catastrophiste, de faire passer quelques hypothèses de travail, mais adopter le même ton dans un ouvrage de vulgarisation scientifique ne ferait que desservir la climatologie, dont les chercheurs se passeraient bien d'être perçus comme les prophètes de Tintin et L'Étoile mystérieuse.

Tout ceci à mon humble avis, assurément.

arutha a dit…

Je ne suis pas certain d'être tout à fait d'accord avec toi, Guillaume. ni d'être tout à fait en désaccord non plus ;o)
Toujours est-il que je crains, l'homme étant fait comme il est fait et au vu du comportement des gens qui me sont proches, que si on ne fait pas un tant soit peu peur aux gens, ils continueront de s'en foutre comme de leur première chemise du réchauffement climatique. Si toutefois ils croient même qu'il existe. J'imagine qu'il faut des gens comme Powell de même qu'il faut des auteurs se basant sur les faits acquis.
Mais je pense, humblement, moi aussi, que les mentalités ne bougeront que grâce aux premiers.
Dans tous les cas, ce genre d'initiative est à saluer.

Gromovar, on se fait une association des gullibles ?

Guillaume44 a dit…

Les mentalités changeront (et changent d'ailleurs) très vite avec cette méthode, il n'y a aucun doute à avoir, reste que catastrophisme n'est pas raison garder. Notons que les climatosceptiques se servent également de cette peur pour vendre leur commerce, cette fois-ci en brandissant l'étendard de leur fausse science pour rassurer les gens apeurés. C'est la technique Allègre.

Efelle a dit…

Et vous trouverez du monde pour se réjouir du réchauffement qui ouvrirait le passage maritime du nord ouest...

lael a dit…

Je comprend la position de Guillaume mais il faut avouer qu'un récit est souvent plus parlant, plus choc, qu'un rapport scientifique -surtout pour la "masse" non-scientifique comme moi. Ainsi j'ai vu un docu, sur la 2 je crois, qui reprenais tout ça, dans une sorte de docu-fiction, et j'ai trouvé ça marquant.

Par contre là où je reproche l'approche de tout ces livres qui veulent faire bouger les choses, c'est qu'ils se concentrent sur un seul axe : voyez donc ce qui nous attends, il faut réagir avant qu'on tape dans le mur. Bon ok, mais faut pas oublier que l'avenir est toujours "à venir" et qu'on peut très bien le peindre en rose plutot qu'en noir si on s'y met tous. Donc ces livres devraient être en deux partie : une première comme là pour dire ce qui va se passer si on se bouge pas, puis une deuxième partie sur les solutions, sur vers quoi aller (commerce équitable, décroissance, production et consommation locale etc). On ne peut pas dire qu'il n'y a pas de solution ! Et c'est ça le grand problème je trouve, on montre aux gens le mur seulement, donc réaction de peur -et y'a de quoi- hop ils font l'autruche. Au lieu de leur montrer qu'une autre direction est possible, qu'on peut éviter le mur et aller dans le jardin juste à côté... nan franchement, c'est bête, mais le problème je crois qu'il est là. Il faut à la fois montrer le futur noir tel quel sera si l'on continue sur notre lancée, et le futur rose (ou plutôt vert ^^) tel qu'il peut être si on se bouge.(oO jveux pas dire, mais je crois que j'ai eu une illumination aujourd'hui lol ça semble tellement évident, et pourtant j'avais jamais capté pourquoi la prise de conscience ne prend pas chez bcp, ben voilà XD)

Guillaume44 a dit…

Il faut être bien conscient qu'il y a déjà réchauffement climatique et qu'il y aura un changement climatique encore plus perceptible dans les prochaines années. D'ailleurs, nous subissons déjà ce changement climatique.

De plus, il n'est pas possible d'éviter le réchauffement climatique, qui rappelons-le est un phénomène naturel accentué par l'action anthropique.

Ce que nous pouvons faire, idéalement, c'est réduire notre impact sur le changement climatique, en limitant nos rejets de gaz à effet de serre (GES).

Mais entre économiser des tonnes de GES sur le papier et proposer des politiques d'action internationales efficaces, il y a un fossé (infranchissable ?) voire des paradoxes surprenants. On pourrait citer les volte-faces de la politique énergétique allemande à ce sujet.

FG de La Mettrie a dit…

L'ouvrage paraît fort intéressant.

Pour ce qui est des changements climatiques et de leurs conséquences dans divers domaines, j'ai tendance à aborder les choses avec détachement et méfiance.
Aujourd'hui, on va parler "écologie" et "bio" à des classes qui luttent chaque jour pour leur survie et qui n'ont pas forcément reçu beaucoup d'outils pour mener une réflexion efficace. Résulte l'émergence d'un terrain instable et peu propice aux prises de conscience raisonnables.
Si on considère l'état actuel de la situation, un choc me semble inévitable.

Et je dis cela en tant que partisan actif de la décroissance.

El Jc a dit…

Toute modification drastique des politiques permettant d'amoindrir les effets du réchauffement et ses conséquences catastrophiques resteront entre les mains de politiques (raisonnant sur la durée d'un mandat pour la plupart), tant que les catastrophes ne permettront pas une prise de conscience MASSIVE des foules. Si ces dernières, une fois éveillées, parviennent à forcer "le système" vers une voie nouvelle, tout reste possible.

Guillaume44 a dit…

Pourtant même s'il sera générateur d'une hausse des GES émis, personne n'ira contester le volte-face énergétique allemande !

Gromovar a dit…

Oula, j'arrive après la bataille.

@ Guillaume : Considère que ce roman (car c'est est un) a caressé ma fibre catastrophiste dans le sens du poil. Sur le fond, les anglais ont un proverbe : "Hope for the best but prepare for the worst". J'ai toujours été totalement d'accord avec eux. Powell pésente un scénario extrême certes, mais je crois qu'il est utile que chacun sache ce qui est en jeu au pire. Le principe de précaution, galvaudé et utilisé pour n'importe quelle connerie aujourd'hui, vient du livre d'Hans Jonas "Le principe Responsabilité". Il pose comme principe éthique de ne pas prendre de risque incommensurable non réversible et de toujours privilégier l'hypothèse la plus pessimiste dans les scénarios décisionnels. Je suis assez d'accord. Ensuite, je suis convaincu que tu as plus d'infos fiables sur la question que moi.

@ Arutha : Va pour un gullible club

@ Efelle : Le passage nord-ouest est maintenant presque toujours ouvert. Quand on a lu Terror, ça fout les boules.

@ Lael : C'es t un roman, pas un essai, voila pourquoi il n'y a pas de deuxième partie.

@ FG : Les classes qui luttent ne seront pas plus à l'aise sous deux mètres d'eau ;-) Et c'est pour ça qu'il faut des avant-gardes éclairées, non ?

@ El JC : Les grecs savaient déjà que la démocratie évolue inévitablement en démagogie puis en tyrannie. Ce système ne peut pas gérer le long terme (je vais encore me faire plein d'amis là).

Aigo a dit…

"Et vous trouverez du monde pour se réjouir du réchauffement qui ouvrirait le passage maritime du nord ouest..."

Mes préférés, ce sont ceux qui nient le réchauffement climatique la plupart du temps pour ensuite se réjouir que le réchauffement ouvrira le passage maritime.
Ouioui, ça existe.