lundi 19 juillet 2010

Run, Forrest, run !


"Accélération", du philosophe et sociologue allemand Hartmut Rosa, fait partie de ces tentatives assez rares de ce qu'on nomme des sociologies de la société. Dans ce groupe prestigieux d'ouvrages totalisants, on trouve entre autres, "Le capital" de Marx, "De la démocratie en Amérique" de Tocqueville, "De la division du travail social" de Durkheim, ou encore "La civilisation des moeurs" de Norbert Elias. Avec "Accélération", Hartmut Rosa réussit plutôt bien à s'intégrer dans ce panthéon. Comme ses illustres prédécesseurs, Rosa cherche à déterminer l'un des quelques facteurs centraux du passage à la modernité. Pour lui, l'accélération est l'un de ces facteurs, comme l'égalitarisme pour Tocqueville ou la division du travail pour Durkheim, pour ne citer qu'eux.
Synthétisant les travaux d'historiens, de sociologues, de juristes, ainsi que des écrits de philosophes, Rosa les utilise pour les dépasser et élaborer une théorie de l'accélération. Pour lui, celle-ci, définie comme une "augmentation quantitative par unité de temps" (peu importe ce qui augmente), est à la source des transformations causales premières de la modernité, pointées par les pères fondateurs de la sociologie, à savoir différenciation (Durkheim), rationalisation (Weber), domestication (Marx), et individualisation (Tocqueville), chacune de ces transformations étant cause et conséquence de l'accélération. L'auteur distingue trois types d'accélération : accélération technique, accélération des changements sociaux et culturels, et accélération du rythme de vie.
L'accélération technique est le fruit du progrès. Elle transforme les rapports entre temps et espace, en tendant à abolir l'espace. Elle devrait libérer du temps pour les individus, or ce n'est pas le cas. En effet le rythme de la croissance des envies et des potentialités est supérieur à celui de l'accélération technique, rendant caduque la croyance des économistes du début du XXème siècle qui pensaient, avec Veblen ou Keynes par exemple, que les gains de productivité libèreraient l'homme du travail et que le problème principal serait d'occuper le temps libre. Comme le montre ailleurs Marcuse, ça l'a plutôt enchainé à la marchandise, le rendant unidimensionnel.
L'accélération des transformations sociales et culturelles raccourcit la durée de ce qu'on peut nommer présent au sens de stable et en tension entre un passé dont l'expérience peut servir et un futur assez prévisible pour pouvoir être pensé. Les transformations étaient historiquement intergénérationnelles, la modernité les a rendues générationnelles, dans la post-modernité elles sont intragénérationnelles, oblitérant par là-même toute possibilité de projet de vie structuré et planifié (acquis de la modernité) au profit d'une tentative d'adaptation permanente à un contexte mouvant (Rosa parle assez joliment de l'homme post-moderne comme debout sur une pente qui s'écroule).
L'accélération du rythme de vie est liée à deux phénomènes : intensification des activités par la diminution des temps morts et des pauses, et multitasking. L'homme post-moderne ne peut se permettre de "perdre" du temps car le monde est en transformation rapide tout autour de lui et le temps perdu, en terme de contacts et d'opportunités, ne sera peut-être jamais rattrapable. Ceci explique largement les sensations de stress, d'urgence, qui sont caractéristiques de notre société. Alors que nous n'avons jamais travaillé de manière aussi efficace et rapide, nous avons le sentiment de n'avoir jamais autant manqué de temps. Rosa l'explique brillamment par la sécularisation fondamentale de nos sociétés. Libérées de toute perspective eschatologique, elles plongent l'homme dans un effroi métaphysique, conséquence de la certitude de sa finitude. La réponse à cet effroi est de considérer qu'une vie bonne (au sens antique du terme) est une vie remplie. Il faut donc la remplir avec le maximum de choses, d'activités (mot tellement banal aujourd'hui), d'autant que l'accélération technique permet de faire plus dans le même temps. Mais cette course de rat ne peut être gagnée par l'individu car avec la vitesse augmentent les activités réalisées mais aussi les activités potentiellement réalisables, toujours plus nombreuses. L'homme post-moderne court à perdre haleine vers un horizon qui se dérobe sans cesse à lui.
Ces trois formes d'accélération sont cause et conséquence les unes des autres. L'accélération technique permet le changement social et fait naitre une société où plus d'accélération technique encore est nécessaire ; elle permet aussi d'accélérer le rythme de vie, sans jamais atteindre un point d'équilibre où la vitesse serait considérée comme suffisante. Le changement social permet le progrès technique, comme Weber par exemple l'a montré, et en multipliant les groupes d'appartenance oblige les individus à accélérer le rythme de leus transactions. L'accélération du rythme de vie demande plus d'accélération technique, et rend les institutions, au sens de structures stables, obsolètes car trop lentes. Elle transforme aussi la culture en stigmatisant perte de temps et oisiveté, comme dans le meilleur puritanisme. Ce mécanisme d'action-réaction, une fois lancé, s'autoentretient parfaitement vers toujours plus d'accélération.
Fortement favorisée par les Etats au début de la modernité, les conséquences fondamentales de l'accélération sont innombrables pour Rosa, dans la mesure où c'est le soubassement social, le rapport des hommes aux institutions par l'entremise du temps, qui est bouleversé. Il en développe néanmoins deux : la perte de pouvoir de l'Etat au profit des entités plus rapides que sont les FMN et les marchés (ironie faustienne du sort), et la disparition de la possibilité de faire de sa vie un projet un tant soit peu organisé. Reste alors l'impression d'une fulgurante immobilité ou d'une pente qui s'écroule, pointée par les théories de fin de l'Histoire, au sens de transformation sociale pourvue d'un sens, les eschatologies laïques de type marxiste n'ayant pas survécu aux eschatologies religieuses qu'elles avaient remplacées.
L'existence, réelle, de quelques ilots de décélération, volontaires ou non, ne suffit pas à ralentir l'ensemble. Ils doivent au moins être préservés par l'Etat. C'est peut-être sa dernière fonction.
Dans son ouvrage, Rosa convoque de très nombreux auteurs, et de très nombreux travaux, à l'appui de sa thèse. J'en cite ici quelques-uns que j'apprécie ; Nietzsche, Weber, Durkheim, Marx, Giddens, Habermas, Bourdieu, Benjamin, etc... Que du beau monde donc.
Il y a encore beaucoup de choses dans "Accélération", et surtout une écriture intelligemment fluide, comme du Bourdieu en moins hermétique.
Accélération, Hartmut Rosa

2 commentaires:

Munin a dit…

Hop. Commandé.

Merci pour toutes tes critiques de "non-fiction", d'ailleurs.

Gromovar a dit…

Merci :-)