jeudi 2 octobre 2008

Post-Tolkien


Il y a encore quelques mois Brandon Sanderson était un illustre inconnu en France (déjà un gars qui s'appelle Brandon ça fait "Feux de l'amour"). Puis il s'est classé premier dans un concours de circonstances : Robert Jordan (le créateur de la, au début, bonne saga de fantasy "La roue du temps", devenue par la suite l'interminablement molle saga de fantasy, dont 11 tomes sont sortis aujourd'hui à partir d'un matériel narratif suffisant pour écrire, au mieux, 5 volumes) s'est trouvé malheureusement atteint d'une maladie incurable ; il a fini par en mourir il y a quelques mois ; le tome 12, censé cloturer (enfin) la série était tout juste esquissé ; l'éditeur a décidé de le faire écrire par quelqu'un d'autre, puis de le sortir ; Brandon Sanderson est choisi comme l'auteur du dernier tome de "La roue du temps". Voila pour Brandon, future superstar.
Mais avant de se lancer dans cette aventure qui le rendra célèbre, il s'était fait remarquer aux USA par un premier roman de fantasy de grande qualité, Elantris. Si vous regardez mon compteur, vous verrez que je chronique très peu de fantasy. J'en ai pourtant lu beaucoup à une époque, mais j'ai été gavé jusqu'à l'écoeurement de ces histoires, toutes identiques, de vieilles prédictions apocalyptiques, de jeunes garçons qui ne savent pas encore qu'ils doivent sauver le monde (rien de moins), de crapahutages interminables dans les diverses forêts du monde, et de choix cornéliens entre le chemin le plus sûr et le chemin le plus rapide, sans compter l'inévitable commentaire sur la couverture prophétisant l'auteur comme le nouveau Tolkien. Je pense que Brandon Sanderson a ressenti le même écoeurement et qu'il a voulu écrire un roman de fantasy différent. C'est réussi.
Pourquoi faut-il lire Elantris si on a un tant soit peu d'intérêt pour la fantasy ? Je commence par ce que j'ai regretté afin de pouvoir être dythirambique à loisir après. Deux choses ont empéché que mon plaisir soit absolu. D'abord, quelques mots sonnent un peu trop moderne dans le contexte du roman (rare et pas très grave), ensuite il y a un certain nombre de jeux d'identités cachées puis révélées au moment opportun et de sauvetage à l'ultime instant qui font un peu Molière (on peut aimer, moi je trouve ça toujours un peu artificiel). Mais tout le reste est de très grande qualité. Elantris est d'abord fondamentalement original. Il ne ressemble à aucun autre roman de fantasy que j'ai lu. L'histoire est contenue dans un seul volume (oui c'est possible). L'action est concentrée sur peu de lieux et un temps court. Le contexte politique, très particulier, et les multiples négociations et marchandages dont la finalité est de conquérir du pouvoir, sont très bien rendus. L'action progresse de manière logique et cohérente sans Deus ex machina. Aucun grand équilibre cosmique n'est en jeu, seulement l'indépendance de quelques petits royaumes menacés par un grand voisin expansionniste (et il n'y a pas d'elfe). C'est de la fantasy "caméra à l'épaule", comme la série TV Rome l'est pour le péplum. Et la solution aux problèmes du temps sera apporté par la recherche "scientifique" plus que par la guerre. Dans Elantris, c'est la connaissance qui sauve. Mais surtout, ce qui fait la très grande force du roman, ce sont trois personnages principaux complexes et crédibles, soutenus par une multitude de personnages (pas si) secondaires développés et crédibles aussi. Nous sommes ici dans de la caractérisation de haut vol. Elantris est la rencontre d'un prince, organisateur-né, qui sait motiver ses suivants comme aucun manager contemporain ne saurait le faire là où il devrait s'effondrer, d'une femme forte, dans un monde de femmes faibles, dont la passion unique est la négociation politique, d'un grand prêtre déchiré et brillant, adepte de ce qu'on appelle en économie le fine tuning et qui subit les difficultés énormes que cette technique implique. Autour de ces trois personnages gravitent de nombreux seconds rôles, détaillés, dont aucun n'est là pour faire le nombre ou servir de compagnon du héros. C'est l'interaction de tous ces personnages qui met en mouvement l'histoire et qui lui donne de plus en plus de vitesse jusqu'au crash final. Contrairement à la tradition fantasyque, ce n'est pas une action finale grandiose qui sauve la situation, mais le résultat de l'accumulation de dizaines de micro-décisions, prises à chaque fois dans un contexte contingent et contraintes par lui.
Elantris est un roman que j'ai pris grand plaisir à lire. C'est de la fantasy écrite par un auteur qui a su tuer le pêre. Pour les adeptes de la VF, il sort en France début 2009.
Elantris, Brandon Sanderson

4 commentaires:

Aigo a dit…

bah, de la fantasy différente, il s'en est toujours fait, il suffit de savoir la trouver. Mais je pense que tu connais, vu que tes quelques chroniques en fansasy (où je suis perplexe de ne pas trouver Kay, par contre). Mais il est vrai que récemment, ça devient un peu plus fréquent.

Si tu arrives à mettre la main sur du québécois, Esther Rochon et Élizbeth Vonarburg devraient être tes premiers choix (La Reine de Mémoire devrait être disponible en France, normalement, les deux premiers tomes étaient parus quand j'en suis parti). J'ai fait une série sur Rochon sur mon blog
http://aigo.quebecblogue.com/category/volet-fictionnel/critiques/lectures/
et je pense parler de Vonarburg dès que j'en aurai le temps.

Gromovar a dit…

Elizabeth Vonarburg c'est quelqu'un qu'il faudra en effet que je lise prochainement. Rochon je ne connais pas mais je vais me renseigner. Je commence par ton blog.

Munin a dit…

J'ai un avis sur Mistborn assez proche du tien sur Elantris. Du coup, j'essaierai sûrement de lire Elantris aussi.

Gromovar a dit…

Et moi je me posais la question sur Mistborn. Je sais donc maintenant que je pourrai l'acheter dès que je serai de nouveau en fond.