Artemis II, Fly me to the Moon !

C'est parti. Vers l'infini et au-delà ! Ou du moins plus loin de la Terre qu'aucun humain n'est jamais allé. Christina Koch, Reid Wiseman, Victor J. Glover et Jeremy Hansen sont en route.

A Forest Darkly - Angela Slatter


Monde de Sourdough, encore. Dans la Grande Forêt Sombre que tout monde de conte noir se doit de posséder.

Mehrab est une sorcière. Elle vit dans une petite cabane au cœur de la forêt, non loin du minuscule village de Berhta’s Forge. Difficile de faire plus à l’écart du fracas du monde : de Lodellan jusqu’au bord de la Grande Forêt, le voyage prend plusieurs mois de route, et ensuite, une fois arrivé à la lisière de la forêt, il faut encore environ six semaines pour rejoindre Berhta’s Forge, qui se trouve assez profondément dans la forêt, non loin de son cœur selon les cartes – bien que celles-ci restent très imprécises. C’est pourtant sur le pas de sa porte, au fin fond de cette retraite, que le monde va s’inviter sous la forme d’une jeune fille en fuite, Rhea.


Rhea est une très jeune sorcière. Prise en charge par les Visiting Sisters après un acte assez grave pour mettre sa vie en danger (si sa nature même de sorcière n’engendrait pas déjà un risque suffisant), Rhea est passée de main féminine en main féminine jusqu’à Fenna. C’est elle, autrefois, qui avait conduit Mehrab, alors elle-même en fuite, jusqu’à ce cottage isolé où la vieille Yrse l’avait prise sous son aile. Aujourd’hui, Fenna demande donc à Mehrab de prendre sa part de la responsabilité collective en accueillant la jeune Rhea, pour la cacher, la protéger d’éventuels poursuivants, et éventuellement la former.

Solitaire depuis la mort d’Yrse, en pleine ménopause avec ce que ça comporte de fatigue et de mauvaise humeur (je cite), Mehrab ne tient guère à héberger une jeune fille qui lui paraît trop excitée, trop incontrôlable, en quatre mots 'potentiellement pénible et dangereuse'. Mais, don/contre-don, elle accepte, à son corps défendant. Les deux femmes vont cohabiter et peu à peu s’apprivoiser, alors que de mystérieux événements visant Mehrab se produisent dans la forêt et que la menace des poursuivants de Rhea fait peser une épée de Damoclès sur leurs têtes.


Dans les notes conclusives, Angela Slatter décrit A Forest Darkly comme son « grumpy menopausal witch in the woods novel ». Probablement, dit-elle, parce que ménopause et irritabilité étaient des éléments importants de sa vie durant le temps de l’écriture. Prenons-la au mot et lisons.

Dans A Forest Darkly, l’autrice met en vedette une sorcière ménopausée et grumpy à la fois. Une sorcière qui sonne vraie.

Mehrab sonne vraie car Slatter n’essaie jamais de l’enjoliver. C’est une femme qui vit seule depuis des années, qui a vécu de grands périls, de grandes pertes et – est-ce accessoire ou pas ? – un grand chagrin d’amour. Mehrab aide autant que faire se peut les habitants de Berhta’s Forge, soignant les petits bobos et les vraies maladies, aidant les grossesses à commencer ou à s’interrompre. Vivant dans les bois, un peu à l’écart du village, elle n’a pas d’illusion sur l’ambiguïté des relations que les villageois entretiennent avec elle, toujours entre besoin et honte, amour et haine, reconnaissance et ingratitude. Voilà pourquoi elle oblige Rhea à une discrétion extrême ; on ne sait pas comment réagiraient les gens s’ils découvraient qu’une nouvelle femme étrange venait s’ajouter à celle à laquelle ils sont habitués. La tolérance intéressée a ses limites.

Rhea quant à elle, peu à peu, devra murir et apprendre à la dure les règles de la survie qui s’imposent aux femmes qu’on dira inhabituelles.

Autour d’elles, le village et ses petits malheurs, qui tendent à devenir grands et semblent liés aux menaces qui pèsent sur Mehrab. Des pièges sylvestres paraissent posés spécialement à son intention, de répugnantes offrandes sont déposées devant sa porte, des enfants disparaissent puis reviennent transformés,  et de mystérieuses créatures hantent les bois alors que la menace des Chiens de Dieu se rapproche de Berhta’s Forge. Et comme si ça ne suffisait pas, Mehrab et Rhea, parce qu’elles sont ce qu’elles sont, doivent aussi se méfier de l’interprétation que pourraient en faire les villageois.


Si on apprécie le test de Bechdel on prendra grand plaisir à lire A Forest Darkly. Les personnages principaux y sont, peut-être plus encore que dans les autres textes de Slatter, des femmes fortes qui prennent leur vie et leur destin en main et luttent pour survivre et se tailler une place qui leur convienne dans le monde.

Les lecteurs sensibles aux rapports de pouvoir aimeront les « summer husbands », créatures magiques invoquées qui servent les deux femmes à tous les sens du terme.

Si on est partisan de la visibilisation des réalités biologiques féminines, on sera enchanté de voir mise en scène une femme ménopausée qui ne fait pas mystère de sa situation physique et qui prouve qu’elle a encore toute sa place dans le fracas du monde – de surcroît, elle forme et guide une jeune consœur.

Dans la même veine féministe, on appréciera aussi, et c’est moins gai, que Slatter n’oublie pas de parler de ces pères qui tentent d’utiliser leurs filles comme marchepieds de leur propre ascension sociale.

Si on aime le monde de Sourdough, on sera ravi. C’est toujours la même ambiance de conte noir qui règne. On y croise des chasseurs sinistres, des ondines énigmatiques, des changelins, et de la magie, réparatrice ou destructrice. On y retrouve le frisson qu’on ressentait en lisant les plus effrayants des contes pour enfants, ici mis au goût de lecteurs adultes. Du grand art.

Alors qu’on lise le sous-texte politique ou qu’on se contente de suivre une belle et inquiétante aventure, on lira un texte qui fait vrai car tout n’y est pas rose et que les personnages, s’ils sont pleins de qualités, ne sont pas exempts de défauts. On prendra aussi grand plaisir à traverser un récit centré sur une femme qui ne se lance pas à corps perdu dans une aventure qu’elle n’a ni recherchée ni demandée mais qui acceptera néanmoins de prendre sa part en dépit de l’adversité du monde.

Et on se dira qu’encore une fois Slatter a visé juste.


A Forest Darkly, Angela Slatter

Commentaires