Wolf Worm - T. Kingfisher

1899, Caroline du Nord. Sonia Wilson arrive à la gare de Siler - « le pays du mondialement célèbre Lapin de Chatham » . Après la mort de son père, avec qui elle vivait, cette femme célibataire vient prendre un emploi chez le Dr Halder, un naturaliste comme son défunt père. Différence notable entre les deux : le père Wilson inventoriait les végétaux quand le Dr Halder s’occupe, lui, d’insectes. Dans la maison isolée où elle va dorénavant vivre et travailler, elle découvre un tout petit monde composé d’une gouvernante, de son mari, d’une jeune domestique, et surtout du très désagréable Dr Halder. Autour, quelques rares voisins (dont un paraît cinglé) , et quelques paroissiens côtoyés à l’office du dimanche. C’est tout. C’est peu. Et comme si ça ne suffisait pas, Sonia réalise vite que quelque chose (quoi au juste ?) n’est pas normal. Wolf Worm est le dernier roman de T. Kingfisher . C’est un Southern Gothic  réussi, à condition d’atteindre une assez forte suspension d’inc...

La Muraille de Chine - Franz Kafka


Ressortie du recueil La Muraille de Chine de Franz Kafka aux Forges de Vulcain.

Traduit par Stéphane Rilling qui postface et nanti d’une intéressant préface d’Éric Pessan, le recueil est articulé autour de La Construction de la muraille de Chine, une nouvelle de longueur moyenne, et de textes beaucoup plus courts, tous écrits entre 1917 et 1922 alors que l’empire austro-hongrois s’effondrait, que l’antisémitisme montait, parallèlement au sionisme, et que l’intérêt pour le Chine, immense et en partie incompréhensible, était fort.


Passé Le chasseur Gracchus, un premier texte dont l’intérêt narratif m’a largement échappé, Kafka construit ici par fragments (certaines nouvelles ne font que deux ou trois pages) la vision d’un monde qui échappe largement à la compréhension humaine et dans lequel l’absurde (on le dit toujours) mais aussi l’arbitraire (on le dit parfois moins) est la norme.


Le monde de Kafka est immense, comme la Chine. Immense au point que l’homme normal n’en voit jamais tout, qu’il n’en voit jamais la frontière, qu’il est à l’abri même des invasions qu’il craint (et dont la muraille de Chine est censé le protéger) par le simple effet de la distance qui existe entre lui et la frontière. Le monde est si grand et si peu clair qu’on ne sait pas vraiment qui gouverne, qu’on ne sait pas si l’empereur en son lointain palais est vivant ou pas, si y règne bien celui qu’on croit ou si c’est déjà l’un de ses successeurs qui occupe le trône.


Et puis il y a des lois, des règles, nombreuses, confuses souvent, qui ne peuvent être négociées que par des spécialistes, ces défenseurs qu’on cherche dans le dernier texte.

Des règles qui s’imposent, pèsent parfois lourdement, mais dont les puissants peuvent s’extraire car pouvoir s’extraire des règles c’est cela être puissant.

Des règles qui organisent, pas toujours pour le meilleur, la vie de ceux qui les subissent – même le grand Poséidon, dans un texte humoristique court, est victime de celles-ci qui l’enserrent dans un filet administratif dont il ne peut s’échapper.


Le monde est de projets aussi.

Des projets dont on ne sait plus qui les a initiés, ni pourquoi. Qui les supervise, ni d’où. Comme celui de la construction de la muraille, avec sa logique de progression étonnante et pourtant pas illogique une fois expliquée.

Des projets dans lesquels un état-major dont on ne connaît ni la vraie localisation ni le vrai visage engage toute la société, dès l’enfance, par l’apprentissage des compétences nécessaires.


Comme l’écrit Eric Pessan, cette opacité du monde, cette distance au monde n’a pas été réglée par le progrès technique.

Si la société traditionnelle dont Durkheim nous dit sortis était si petite et close qu’elle ne percevait que difficilement un extérieur difficilement compréhensible, nos sociétés modernes, techniques et informationnelles, ne rendent en rien le monde plus clair ni plus accessible.

Nul besoin de complot pour ça. Le monde est extraordinairement grand et complexe. Les arcanes du droit sont obscurs sauf à les avoir étudiés. Les conséquences en cascade des faits et décisions économiques guère plus accessibles.

Et la bureaucratie wébérienne, que l’administration d’un grand empire impose et qui devait rendre le monde plus rationnel, donne parfois l’impression, dans le réel comme chez Kafka, de l’enserrer dans une cage de fer.


C’est donc de dépossession que parle Kafka dont ce recueil. Cela résonne ici et maintenant, même s’il ne faut jamais oublier que pour être dépossédé il faut avoir possédé, or, qui peut jamais avoir prétendu comprendre le fonctionnement du monde au-delà de celui de sa communauté locale ? Ce que Kafka décrit alors, par-delà l’absurde et l’arbitraire, c’est peut-être la simple condition humaine.


La Muraille de Chine, Franz Kafka

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