Wolf Worm - T. Kingfisher

1899, Caroline du Nord. Sonia Wilson arrive à la gare de Siler - « le pays du mondialement célèbre Lapin de Chatham » . Après la mort de son père, avec qui elle vivait, cette femme célibataire vient prendre un emploi chez le Dr Halder, un naturaliste comme son défunt père. Différence notable entre les deux : le père Wilson inventoriait les végétaux quand le Dr Halder s’occupe, lui, d’insectes. Dans la maison isolée où elle va dorénavant vivre et travailler, elle découvre un tout petit monde composé d’une gouvernante, de son mari, d’une jeune domestique, et surtout du très désagréable Dr Halder. Autour, quelques rares voisins (dont un paraît cinglé) , et quelques paroissiens côtoyés à l’office du dimanche. C’est tout. C’est peu. Et comme si ça ne suffisait pas, Sonia réalise vite que quelque chose (quoi au juste ?) n’est pas normal. Wolf Worm est le dernier roman de T. Kingfisher . C’est un Southern Gothic  réussi, à condition d’atteindre une assez forte suspension d’inc...

Les derniers jours des fauves - Jérôme Leroy - Retour de Bifrost 108


France, maintenant. Ou presque. Elue en 2017, la présidente de la République Nathalie Séchard, fatiguée par quatre ans de mandat, décide à un an de la prochaine élection de ne pas se représenter. Son forfait volontaire met en branle une guerre de succession qui ne sera ni fair-play, ni même compatible avec l'Etat de droit.

Une présidente, en rupture de ban avec la gauche dont elle est issue, élue à la surprise générale en 2017 sur une promesse de dépassement des clivages traditionnels de la vie politique française. Une pandémie. Des gilets jaunes. Des antivax. Un réchauffement climatique. Contrairement à l'habitude, toute ressemblance avec des faits ou personnages réels n'est ici pas fortuite. Les derniers jours des fauves est une très légère uchronie dont le point de divergence se situe dans l'absence de Macron pour la course présidentielle, « elle apprend, par la bande, qu'elle a grillé la politesse à un jeune mec arrogant qui avait eu la même idée qu'elle, la même analyse de la situation. C'est le secrétaire général adjoint de l’Élysée. Dépité, le type a démissionné de son poste et a rejoint la banque d'affaires d'où il venait ». Le reste de l'histoire politique et sociale est identique en pire. Car ici, tout est plus. La pandémie tue plus. Le confinement, plus long, est plus rigoureux. Les affrontements GJ/FDO font des morts. La canicule tue beaucoup. La sécheresse impose de drastiques restrictions dans l'usage de l'eau. Et surtout, deuxième différence capitale, Séchard a nommé (« jambe droite ») un ministre de l'intérieur, Beauséant, qui est un archétype du gaulliste modèle SAC, ex-barbouzard, adepte des dossiers sales et des coups tordus, aimé des militaires et les aimant en retour. Et voilà que l'homme se sent pousser des ailes et qu'il décide de prendre le taureau par les cornes pour assurer son élection en 2022. Quitte à comploter et à tuer.


Jérôme Leroy retrouve dans ce roman le monde politique fait de cynisme et de désillusions qu'il avait dessiné dans Le Bloc en 2011. Et si les Dorgelles, la famille de politiciens d'extrême-droite à l'origine du Bloc, est présente ici en fond, c'est surtout aux manigances à l'intérieur ;-) même du pouvoir que s'intéresse l'auteur, tant il est vrai qu'avec des républicains tels que Beauséant il n'y a pas besoin de vrais fascistes.

C'est toute la France contemporaine qui est dans Les derniers jours des fauves, et ce n'est pas beau à voir. Chaînes d'info continue servant la soupe aux extrêmes, groupes alter plus ou moins violents donnant plus dans l'agitprop que dans toute autre chose, complotistes actifs et téléguidés, impossibilité de gouverner un peuple dont chaque membre se voit en État souverain, difficulté des politiques à avoir prise sur un réel toujours plus complexe qui les oblige à s’engluer dans des compromis qui ne les satisfont pas plus que leurs électeurs, cynisme qu'impose la lutte électorale, haine hideuse et violence endémique dans un monde contemporain que toute civilité paraît avoir déserté.


Dans la veine d'un Manchette, Leroy, qui manie aussi sa plume comme un scalpel, décrit en forçant tout juste le trait le monde peu ragoûtant qui est le nôtre. Il le fait avec une justesse de ton impressionnante. Ses personnages et leur expression sont justes, leurs motivations compréhensibles et cohérentes. Chacun est longuement croqué, rendu au lecteur avec ses mots, ses attitudes, son histoire, ses certitudes et ses pulsions.

On ne peut croire que Leroy aime tous ses personnages mais tous l'intéressent car tous sont humains. On sent clairement en revanche que Leroy aime les territoires qu'il décrit longuement avec aménité, la France des petites villes, des régions, des lieux dont la modernité s'est détournée.

Leroy est dur avec son monde et avec ses créations car le nôtre dont il est le reflet l'est aussi. Il est peut-être désespéré, mélancolique au moins d'un mode de vie et d'un ordre politique (organisateur du monde) maintenant éteints, inquiet sûrement de ce dont notre monde lui semble gros.


Juste, ironique, n'hésitant pas à aller là où dans son camp on ne va pas, jamais mièvre ni pusillanime (c'est devenu rare), Leroy offre avec Les derniers jours des fauves un grand roman contemporain. A travers la mise en exergue des décisions que la situation a imposées à Séchard et des dérives putschistes de Beauséant auxquelles ne s'opposent que de pusillanimes démocrates ou d'inoffensifs excités, c'est un cri d'alarme pour les libertés que pousse Leroy – l'épigraphe du très libéral François Sureau, auteur du pamphlet Sans la liberté, ne laissait dès l'abord guère de doute sur la question.


Les derniers jours des fauves, Jérome Leroy

Commentaires