Wolf Worm - T. Kingfisher

1899, Caroline du Nord. Sonia Wilson arrive à la gare de Siler - « le pays du mondialement célèbre Lapin de Chatham » . Après la mort de son père, avec qui elle vivait, cette femme célibataire vient prendre un emploi chez le Dr Halder, un naturaliste comme son défunt père. Différence notable entre les deux : le père Wilson inventoriait les végétaux quand le Dr Halder s’occupe, lui, d’insectes. Dans la maison isolée où elle va dorénavant vivre et travailler, elle découvre un tout petit monde composé d’une gouvernante, de son mari, d’une jeune domestique, et surtout du très désagréable Dr Halder. Autour, quelques rares voisins (dont un paraît cinglé) , et quelques paroissiens côtoyés à l’office du dimanche. C’est tout. C’est peu. Et comme si ça ne suffisait pas, Sonia réalise vite que quelque chose (quoi au juste ?) n’est pas normal. Wolf Worm est le dernier roman de T. Kingfisher . C’est un Southern Gothic  réussi, à condition d’atteindre une assez forte suspension d’inc...

Le créateur de poupées - Nina Allan - Retour de Bifrost 106


Andrew est un homme solitaire qui n'a « jamais couché avec une femme ». Passionné de poupées depuis l'enfance, il est devenu un créateur respecté de modèles bizarres, freaks, hors des canons classiques de la beauté poupine. Il a aussi commencé à entretenir une correspondance avec Bramber, une autre passionnée qui vit à West Edge House, une « maison » de Cornouailles dont il semble difficile d'entrer comme de sortir. De lettres en lettres, Andrew développe une attirance amoureuse pour Bramber au point qu'il décide un jour de lui faire une surprise. Il lui rendra visite et, peut-être, lui avouera son amour. Commence alors pour lui un voyage en train et bus qui sera une sorte d'épopée, proche dans l'esprit de celle de Galaad, celui qui trouva le Graal contrairement à son père Lancelot.

Nina Allan raconte cette histoire en intercalant le récit du voyage d'Andrew, des lettres envoyées par Bramber à celui-ci, et les cinq nouvelles écrites par Ewa Chaplin (une écrivaine polonaise forcée à l'exil par le nazisme et créatrice de poupées aussi) que lit Andrew durant son trajet de plusieurs jours dans une Angleterre qui s'éteint, loin de la mondialisation.

Au fil des pages, Andrew et Bramber se racontent, tous deux éprouvés par la vie, tous deux marqués par leur différence qui les a peu à peu exclus d'une bonne part de la sociabilité.


Jusqu'ici rien de très bifrostien, ni de très allanien. Mais le monde d'Andrew oscille sans cesse – quantités de petits détails l'attestent – entre deux univers, proches mais différents ; et les nouvelles d'Ewa Chaplin, qui semblent d'abord toutes être des textes de blanche, se révèlent à la lecture prendre place dans des univers imaginaires où nains et mages tiennent commerce, où les changelins existent, où une théocratie totalitaire écrase l’Angleterre de sa botte divine... Ces cinq nouvelles résonnent dans l'esprit d'Andrew, car toutes semblent raconter une forme métaphorique de la vie de Bramber ou de la sienne, lui l'exclu, le nain, parti comme un amoureux transi rencontrer sa douce en un lieu qui ressemble fort à un hôpital psychiatrique. C'est sa vie de nain promis aux quolibets ou au cirque qu'elles disent, avec ses frustrations et ses inquiétudes, en même temps que lui-même, dérivant vers l'Ouest, se remémore les moments aigres-doux qui l'ont constitué. Laissons Andrew : les vies de Bramber et d'Ewa Chaplin ne furent pas plus heureuses, entre famille profondément dysfonctionnelle et chagrin d'amour pour l'une, fuite devant l'horreur nazie et exil à l'étranger pour l'autre.

Ce sont donc trois personnages souffrant de leur différence, ou, pour être plus précis, souffrant du traitement qui leur fut imposé du fait de leur différence, que nous dépeint Nina Allan ; trois personnages suspects, forcément suspects, aux yeux d'un monde qui aimerait bien qu'ils lui ressemblent. Le lecteur même, tout à sa normalité d'évidence, commence par visualiser des personnes normales et des lieux normaux, avant qu'Allan ne mette sous ses yeux les éléments qui prouvent que cette histoire et ces personnes ne sont pas ce qu'il croyait être, une réalité objective que sa visualisation par défaut avait exclue de toute possibilité d'apparition. Ici, le glissement s’opère dans les perceptions du lecteur bien plus que dans la vie des personnages, à contrario des précédents romans de l'autrice, même si on peut considérer que l'audace dont finiront par faire preuve Andrew et Bramber est aussi une forme de glissement ou plutôt de libération.

C'est ainsi à une série d'histoires en correspondances qu'Allan convoque le lecteur. Chaque partie en éclaire une autre et éclaire le lecteur sur ses propres préjugés inconscients en même temps qu'il dynamise les personnages. C'est joliment fait, on regrettera juste une peut-être trop grande langueur dans le récit, ce lent voyage en forme de quête initiatique tiré par un enjeu – fut-il métaphorique – qui peine à égaler la quête du Graal.


Le créateur de poupées, Nina Allan

Commentaires