Wolf Worm - T. Kingfisher

1899, Caroline du Nord. Sonia Wilson arrive à la gare de Siler - « le pays du mondialement célèbre Lapin de Chatham » . Après la mort de son père, avec qui elle vivait, cette femme célibataire vient prendre un emploi chez le Dr Halder, un naturaliste comme son défunt père. Différence notable entre les deux : le père Wilson inventoriait les végétaux quand le Dr Halder s’occupe, lui, d’insectes. Dans la maison isolée où elle va dorénavant vivre et travailler, elle découvre un tout petit monde composé d’une gouvernante, de son mari, d’une jeune domestique, et surtout du très désagréable Dr Halder. Autour, quelques rares voisins (dont un paraît cinglé) , et quelques paroissiens côtoyés à l’office du dimanche. C’est tout. C’est peu. Et comme si ça ne suffisait pas, Sonia réalise vite que quelque chose (quoi au juste ?) n’est pas normal. Wolf Worm est le dernier roman de T. Kingfisher . C’est un Southern Gothic  réussi, à condition d’atteindre une assez forte suspension d’inc...

Le cinquième principe - Vittorio Catani - Retour de Bifrost 89


"Le cinquième principe", le maître ouvrage de Vittorio Catani, conduit son lecteur, en 565 pages et à travers les yeux d'une dizaine de personnages principaux, au cœur des bouleversements d'un monde depuis trop longtemps au bord du désastre.

D'abord, le monde. Milieu du XXIème siècle, le stade ultime du capitalisme (ajoutons-y Globalisé). Le climat ne va pas fort ; les pôles fondent, y déambulent des animaux holographiques pour les yeux de touristes inconscients. Les inégalités sont abyssales. L'esclavage est redevenu légal dans certains pays. Recherche publique et éducation connaissent un crépuscule planifié. Les Etats – fragmentés – ne sont plus que de vagues syndics de faillite alors que des entités capitalistiques globales mettent, à leur profit, le monde et sa production en coupe réglée. Parce qu'il faut bien vendre, le consumérisme – financé par l'émission d'obligations personnelles – atteint des sommets aujourd'hui inimaginables.

Les 11 milliards d'humains qui peuplent la planète sont largement équipés de PEM (prothèses électroniques mentales), les équivalents futurs des actuels smartphones, qui accèdent directement au cerveau. Elles leur offrent le meilleur : communication instantanée, traduction, accès à l'information, et, surtout, le pire : publicité ciblée, manipulation douce, surveillance constante, virus en tous genres ; servitude volontaire offerte à un maître sans visage et sans nom. Loin des regards et de la connaissance de cette classe moyenne mondiale, déjà paupérisée ou en voie de l'être, vivent 90 millions de super-riches qui exploitent une plus-value de moins en moins produite par le travail humain. De fait, le gros des humains – qualifiés par l'überclasse de Bhumans (humains de série B) – est devenu superflu, à l'exception du nombre minimal indispensable à la production des biens matériels qu'il faudra regrouper et réduire en servitude ; le projet est en cours. L'überclasse a déjà fait physiquement et mentalement sécession (voir les travaux récents de Bruno Latour), elle n'a plus qu'à se débarrasser des « surnuméraires ».

Ca pourrait être désespérément gris. Ca l'est sur le fond, pas sur la forme. S'inspirant explicitement de Brave New World, Catani crée un monde atroce mais chatoyant, comme une plante carnivore. Comment mieux contrôler la masse que par la consommation et le divertissement ? Entre Galbraith et Marcuse, l'auteur crée un monde de consommateurs béats, s'endettant jusqu'à la moelle pour s'offrir les derniers produits inutiles vantés par la publicité intrusive et rendus indispensables par des virus comportementaux. Un monde tout entier accessible par PEM et voiture volante sans qu'aucun sentiment de communauté n'émerge jamais. Un monde où le sexe est l'opium du peuple quand il est gratuit et le privilège sans limite des dominants quand il est payant. Un monde dont les malheurs n'inspirent à ceux qui ne les subissent pas que l'attrait de la distraction.

Mais ce monde est au bout. Lois de l'Histoire (de Marx à Tilly) ou Cinquième Principe de la thermodynamique pointent dans le même sens. Le monde est au bord de bouleversements, de révolutions, de changements drastiques jamais vus auparavant. Une théorie mathématique l'affirme, des Evénements Exceptionnels, incompréhensibles et de plus en plus nombreux, semblent l'indiquer. De ces changements, qui mettraient fin à ses privilèges, l'überclasse ne veut à aucun prix.

C'est de cette contradiction, de cette tension entre ceux qui veulent faire accoucher les changements inévitables et ceux qui veulent les empêcher, que naît la jonction entre sens de l'Histoire et personnages du roman. Catani engage le lecteur sur les traces d'Auro, qui cherche la vérité sur un EE et la dissimulation qui l'entoure, d'Alex/Ehrlic, physicien entré en clandestinité qui a découvert le Cinquième Principe et sera un moteur des changements à venir, de Waldemar, physicien ploutocrate qui ouvre pourtant aux hommes les portes d'un autre monde bien plus satisfaisant que celui d'Amatka, de Manu et Lauri, en quête d’explications satisfaisantes sur un EE et qui découvriront qu'un autre monde est vraiment possible à la condition que l'Humain change et se reconnecte à son être, de Janko, fêtard un peu vain confronté aux réalités du monde et transformé par elles, de Mait, activiste révolutionnaire qui découvre le pouvoir et la violence potentielle du collectif dans la Gestalt réalisée et les canalise pour le changement. Sans oublier Yarin, un des maîtres du monde, aussi rationnel qu'inhumain.

Leurs interactions, leurs luttes, leurs épreuves, dynamiques, flamboyantes, virevoltantes, du NY souterrain à la Chine en passant par l'Afrique ou l'Antarctique, entraînent le lecteur dans un tourbillon aussi exaltant que révoltant, aussi prenant qu'enrichissant. Catani rend explicite, allégorise, explore des alternatives. Quand tout aura été dit et accompli, quand le changement sera advenu, il sera devenu clair qu'on ne peut changer la société sans changer l'Homme.

Nombre de romans d'anticipation politique sont chiants, quelques-uns sont pétillants. "Le cinquième principe" appartient sans conteste à la seconde catégorie.

Le cinquième principe, Vittorio Catani

Commentaires

Alias a dit…
Je note la référence dans un coin de tête, ça peut m'intéresser. Merci.
Gromovar a dit…
Tu fais bien ;)
Alias a dit…
Bon, au final, je n'ai pas aimé, mais ce n'est pas très grave.