Wolf Worm - T. Kingfisher

1899, Caroline du Nord. Sonia Wilson arrive à la gare de Siler - « le pays du mondialement célèbre Lapin de Chatham » . Après la mort de son père, avec qui elle vivait, cette femme célibataire vient prendre un emploi chez le Dr Halder, un naturaliste comme son défunt père. Différence notable entre les deux : le père Wilson inventoriait les végétaux quand le Dr Halder s’occupe, lui, d’insectes. Dans la maison isolée où elle va dorénavant vivre et travailler, elle découvre un tout petit monde composé d’une gouvernante, de son mari, d’une jeune domestique, et surtout du très désagréable Dr Halder. Autour, quelques rares voisins (dont un paraît cinglé) , et quelques paroissiens côtoyés à l’office du dimanche. C’est tout. C’est peu. Et comme si ça ne suffisait pas, Sonia réalise vite que quelque chose (quoi au juste ?) n’est pas normal. Wolf Worm est le dernier roman de T. Kingfisher . C’est un Southern Gothic  réussi, à condition d’atteindre une assez forte suspension d’inc...

Seules les montagnes dessinent des nuages - Marc Lepape


"Seules les montagnes dessinent des nuages" est le second roman de Marc Lepape. On y fait la connaissance de Erraink, jeune et enthousiaste ingénieur hydraulicien envoyé très loin de chez lui pour améliorer l'irrigation de la vallée de l'Onk.

Nous sommes dans ce qui ressemble à notre XIXè siècle. Pas tout à fait sur notre Terre cependant. Car si, dans le monde d'Erraink, il y a bien une Europe et une Amérique, c'est du petit royaume européen imaginaire de Harraiem que vient le jeune homme, et c'est sur l'île imaginée de Sélébie que – plongeant dans l'inconnu pour trouver du nouveau – il arrive plein d'espoir, en quête d'expérience personnelle.

La Sélébie est une grande île indépendante de l'hémisphère sud, qu'on dirait malabaraise, à l'ambiance entre Afrique et Méditerranée. Cinq tribus y cohabitent pacifiquement, sur des territoires aussi distincts géographiquement que différents écologiquement. L'Est est la partie de l'île en contact avec le vaste monde. On y trouve le port de Ryot et l'ambassade d'Harraiem. C'est à Ryot que débarque Erraink. Il y est accueilli par Hiln, le secrétaire particulier de l’ambassadeur, et fait très vite la connaissance de Thomas Lapnot, un vieux baroudeur, amoureux de l'Onk, qui le met en garde contre les changements impulsés par Hiln et le guidera – avec ouvriers et équipements – jusqu'à la lointaine vallée isolée de Onk.

Dans la vallée justement, à l'écart des grandes routes, vit un peuple pastoral, pacifique et harmonieux. Vaguement animistes, conduits par un Patriarche qui est bien plus un gardien des traditions qu'un chef, les Onkiens n'ont pas changé depuis des siècles. Chaque année succède à la précédente, dans un éternel retour qui reproduit les cycles de la Nature. Les quelques événements un tant soit peu exceptionnels qui jalonnent chaque année sont inscrits sur une tapisserie spiralée sur laquelle, une fois par an, défile en dansant tout le village. Chacun s'inscrit ainsi dans l'histoire de la communauté, une histoire dont – pour ce peuple sans écriture – seules les dernières années sont encore présentes en mémoire ; les tous premiers moments sur la spirale – trop de fois piétinés – sont devenus illisibles et donc largement oubliés.

Dans le passé lointain :
Un événement oublié qui installa le tabou interdisant de passer de l'autre côté de la vallée sous peine de mort.

Dans le passé récent :
Le passage dans le village d'un jésuite qui parvint à retourner la tête du jeune Dmyrn au point que celui-ci vécut trois ans sur un piton rocheux dans une imitation, incompréhensible par les siens, de Siméon le stylite ;
La mort atroce de Dmyrn, déchiqueté par d'étranges rapaces, bien plus gros que ceux que dressent les Onkiens et venus de l'autre côté de la vallée, du lieu interdit à tous.

La mort de Dmyrn « libère » Ilnah, sa sœur, qui avait sacrifié toute vie personnelle depuis la folie de son frère. Elle revient alors dans la vie du village et rencontre Erraink qui vient d'y arriver avec sa caravane.

"Seules les montagnes dessinent des nuages" est un roman de very-very-low-fantasy historique. Dans une ambiance qui tient plus du conte ou de la fable que du roman réaliste (avec ce que ça signifie de charme et parfois aussi de naïveté assumée), Lepape y raconte trois histoires.

D'abord, celle de deux peuples qui surent éviter la guerre au point que la notion même leur paraît maintenant si étrange qu'ils ne peuvent vraiment s'y résoudre. C'est une histoire de loi respectée et de transmission intergénérationnelle, de conscience collective en action, de vie en harmonie avec la nature, et de renoncement au désir d'accaparer. C'est de vraie communauté que parle Lepape. Chacun y trouve reconnaissance et soutien dans les liens qu'il partage avec tous les autres. Forte de la force de sa cohésion, la communauté n'as pas peur de s'ouvrir à l'extérieur ou à la nouveauté, et sait s'adapter sans se perdre.

Ensuite, celle d'un monde préservé de l’influence extérieure qui se retrouve sur les cartes marines des nations modernes et aura alors bien du mal à se protéger de la cupidité des hommes qui les habitent et les façonnent. On y voit l'ambition d'un Homme qui voulut être roi mettre à mal la paix d'une société paisible, amener avec lui mort et destruction sur une île qui, jusque là, vivait dans une paix habituelle. L'amour de l'or, la soif de l'or qui animaient les conquistadores est ici aussi le moteur de l'un de ces Blancs, arrivés de l'autre bout du monde, mentant, trichant, tuant pour se tailler un empire. Mais les nouveaux arrivants ne sont pas tous identiques ; Lepape montre avec justesse qu'on peut être aussi bien un Cortés qu'un Las Casas.

Enfin, c'est l'histoire d'un véritable passage à l'âge adulte, à travers la création, les épreuves, et le développement de deux passions, l'une pour une terre superbe et préservée, l'autre pour une femme aussi belle que forte. Deux passions émerveillées et respectueuses, deux relations de partage absolument à l'opposé du désir de prendre qui caractérise le mauvais génie du roman.

"Seules les montagnes dessinent des nuages" est un roman charmant. Dépaysant et humaniste, il raconte une histoire simple aux enjeux qui le sont beaucoup moins. Ce dont Lepape parle c'est de découverte de soi à travers celle de l'Autre et de son Autre, de la force des communautés soudées face à l'adversité, de l'importance de transmettre sans oublier de savoir changer juste ce qu'il faut quand le temps est venu.
Si l'on veut être chafouin, on pourra reprocher une naïveté montrée parfois un peu excessive et une description des emportements amoureux qui tangente par moments ces émerveillements béats sur la femme aimée qu'on trouve par exemple aussi chez Bordage. Ceci dit, la lecture fut agréable, le bilan est donc positif.

Seules les montagnes dessinent des nuages, Marc Lepape

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