Wolf Worm - T. Kingfisher

1899, Caroline du Nord. Sonia Wilson arrive à la gare de Siler - « le pays du mondialement célèbre Lapin de Chatham » . Après la mort de son père, avec qui elle vivait, cette femme célibataire vient prendre un emploi chez le Dr Halder, un naturaliste comme son défunt père. Différence notable entre les deux : le père Wilson inventoriait les végétaux quand le Dr Halder s’occupe, lui, d’insectes. Dans la maison isolée où elle va dorénavant vivre et travailler, elle découvre un tout petit monde composé d’une gouvernante, de son mari, d’une jeune domestique, et surtout du très désagréable Dr Halder. Autour, quelques rares voisins (dont un paraît cinglé) , et quelques paroissiens côtoyés à l’office du dimanche. C’est tout. C’est peu. Et comme si ça ne suffisait pas, Sonia réalise vite que quelque chose (quoi au juste ?) n’est pas normal. Wolf Worm est le dernier roman de T. Kingfisher . C’est un Southern Gothic  réussi, à condition d’atteindre une assez forte suspension d’inc...

The Discrete Charm of the Turing Machine - Greg Egan

© R. Kikuo Johnson pour The New-Yorker

Futur proche. Dan vend des rachats de crédit à des ménages surendettés. Il fait ce métier depuis des années, et il le fait très bien. Et pourtant, voilà qu'un jour il est licencié, éjecté, viré, comme un malpropre, sans préavis ni considération.
Si Dan ne se retrouve pas tout de suite à la rue, c'est grâce au salaire de Janice, sa femme, qui accumule les heures supplémentaires à l'hôpital où elle travaille. Pour quelques temps encore, le couple pourra continuer de rembourser le crédit de la maison et de payer l'école de leur fille, Carlie. Mais pour combien de temps ? La question est d’importance car si Dan se définit comme « entre deux jobs », il connaît un autre parent d'élève, Graham, qui lui aussi est « entre deux jobs », depuis deux ans maintenant.

Avec "The Discrete Charm of the Turing Machine", Greg Egan adresse la question, politiquement épineuse, de l'attrition de la classe moyenne. Impressionnant aux USA, le phénomène touche à des degrés divers toutes les économies développées (et, bien sûr, il a fait débat en France) ; il est rendu visible par le double diamant de Perucci (ci-dessous).


Baisse du revenu réel, hausse du taux de chômage, limitation des opportunités de mobilité sociale ascendante, perte des parachutes sociaux, le déclassement (réel ou fantasmé) se manifeste dans de nombreuses variables depuis les années 70 et, partout, il fait le lit des populismes.

Après la prospérité et l'ascenseur social (souvent surévalué) des Trente Glorieuses, la mondialisation, le ralentissement économique occidental, et un partage de la valeur ajoutée plus favorable aux actionnaires (les trois étant très liés) avaient mis un terme à ce qu'on pouvait considérer comme une répartition « équitable » des fruits de la croissance. Dans un premier temps, les effets délétères du phénomène furent circonscris à la classe populaire. De ce fait, la classe moyenne, fille et gagnante des Trente Glorieuses, pensa longtemps qu'elle ne serait pas affectée. Elle était diplômée – elle avait joué elle-même le jeu de l'école avant d'investir massivement dans la scolarité de ses enfants – ; elle était convaincue que ses compétences, complexes, la destinait à des tâches intellectuelles, non répétitives voire créatives, des tâches impossibles à automatiser, à contrario de celles des ouvriers ou employés. Même si le seuil de vulnérabilité aux changements techniques s'élevait sans cesse, ingénieurs, libéraux, managers se pensaient à l'abri. C'était sans compter avec la numérisation et l'algorithmique.

Tout ceci est en cours et à peu près connu. Dans "The Discrete Charm of the Turing Machine", Egan part d'ici et se projette – très peu – dans l'avenir. Pour augmenter toujours plus la rentabilité du capital, des logiciels de skill-cloning y observent les salariés afin d'apprendre à les remplacer, ce qu'ils finissent toujours par faire entraînant par là-même un basculement rapide dans un monde où presque tout travail est superflu. Problème : un système de production de masse a besoin, en regard, d'une consommation de masse, sinon la descente aux enfers que connaissent Dan et ses innombrables semblables finirait par nuire au capitalisme lui-même. C'est alors que le système trouve une solution innovante pour surmonter ses contradictions, une solution aussi viable qu'absurde que Dan finit par découvrir et que le lecteur trouvera dans les pages de la nouvelle.
Pour Dan, d'abord ébranlé, il est alors temps de se mettre en état de survivre au nouvel ordre du monde.

The Discrete Charm of the Turing Machine, Greg Egan

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