Wolf Worm - T. Kingfisher

1899, Caroline du Nord. Sonia Wilson arrive à la gare de Siler - « le pays du mondialement célèbre Lapin de Chatham » . Après la mort de son père, avec qui elle vivait, cette femme célibataire vient prendre un emploi chez le Dr Halder, un naturaliste comme son défunt père. Différence notable entre les deux : le père Wilson inventoriait les végétaux quand le Dr Halder s’occupe, lui, d’insectes. Dans la maison isolée où elle va dorénavant vivre et travailler, elle découvre un tout petit monde composé d’une gouvernante, de son mari, d’une jeune domestique, et surtout du très désagréable Dr Halder. Autour, quelques rares voisins (dont un paraît cinglé) , et quelques paroissiens côtoyés à l’office du dimanche. C’est tout. C’est peu. Et comme si ça ne suffisait pas, Sonia réalise vite que quelque chose (quoi au juste ?) n’est pas normal. Wolf Worm est le dernier roman de T. Kingfisher . C’est un Southern Gothic  réussi, à condition d’atteindre une assez forte suspension d’inc...

L'excellent jet prismatique est de retour


Difficile exercice de commenter un livre hommage à Jack Vance, auteur dont j’avais lu le « Cycle de la Terre Mourante » adolescent et plus rien depuis. Est-ce dans le ton ou pas ? J’avais adoré le Cycle; j’ai un souvenir du ton, mais il est lointain. Et pourtant, la lecture des nouvelles rassemblées dans "Chansons de la Terre Mourante" m’a ramené, avec grand plaisir, des années en arrière. Le pari est donc réussi.

Parler de Jack Vance est difficile aussi. Sur des auteurs devenus classiques, tant a été écrit qu’il est presque impossible d’innover. Sur la Terre Mourante, cette Terre à la fin des temps, tournant autour d’un soleil agonisant, et attendant dans la nostalgie et le désespoir la nuit définitive, cette Terre peuplée d’humains en décadence, de monstres absurdes, d’esprits et de démons, que même la plupart des magiciens ont fui vers des dimensions innommables, que dire aussi qui n’ai déjà été dit ?

Tranchons le nœud gordien par une comparaison (et même celle-ci , personnelle et biographique, n’est pas originale). Dans la même paire d’années, j’ai lu Les Mille et Une Nuits et Un monde magique. A l’époque je n’ai pas fait le lien. Impossible de réunir logiquement un américain du XXème siècle et un ou plusieurs arabes inconnus du XIIIème. Avec plus de recul, au fil de mes lectures, j’ai progressivement vu dans la Terre Mourante les Mille et une Nuits de l’Occident. La Terre mourante est peuplée de démons, d’esprits, de sorciers, d’objets magiques innombrables, de monstres, de grottes, de palais somptueux ou en ruine, etc. On y fait des pactes avec des êtres non humains, on y boit des potions, on s’y mire dans des miroirs magiques, on y succombe à des illusions. Le lecteur y suit les pérégrinations de héros facétieux et brillants, corrompus et cupides, sensuels ou déprimés, répugnants ou séduisants, toujours extrêmes dans leur singularité et leur destin. Les décors sont terrifiants, surprenants, chatoyants, inoubliables ; rien n’est trop coloré, trop grand, trop baroque pour Vance (et pour ses continuateurs ici). Le merveilleux qui a bercé mon enfance avec ces Mille et Une Nuits en contes qui précédèrent leur découverte intégrale est présent à l’identique dans La Terre Mourante. Et si j’écrivais au-dessus que le ton y était, c’est parce que j’ai de nouveau été investi par ce merveilleux qui rend la réalité si fade. Ces textes amènent le plaisir de l’émerveillement ; dans un monde désenchanté ce n’est pas si fréquent.

Mais il ne suffit pas d’accumuler les éléments incroyables. L’œuvre de Vance est porté par sa gouaille, son ironie, son sens de la description. Elle est remplie de lumière, de couleurs, d’odeurs, de goûts. On y croise des personnages tortueux et lascifs, amateurs de bons vins, de bonne chère, de plaisirs autre encore. On y mange et on y boit beaucoup ; on tente aussi de profiter des opportunités. Comment vivre quand la Fin est proche ?

La quête du plaisir accompagne une perte de la morale commune et, sur la Terre Mourante, ce n’est pas souvent le plus héroïque ou le plus noble qui gagne. C’est plutôt le plus rusé, le plus malin, le plus roué, le moins moral ; mais c’est aussi parfois la Chance qui choisit seule qui elle favorise. Les héros de Vance arrivent souvent premier dans un concours de circonstances, pour le plus grand plaisir du lecteur tant l’enchainement des évènements fait de leur succès une évidence acceptable.

Répétons ici que les textes rassemblés dans "Chansons de la terre mourante" rendent justice au cycle original. Ils sont donc globalement fort appréciables.

Le meilleur est pour moi « Le Cru véritable d’Erzuine Thale » de Silverberg (avec peut-être le Martin). Décadent à plaisir, le fond y rejoint la forme d’une manière brillante par l’objet qui est au cœur du récit. Il fallait oser résoudre un problème comme le fait faire Silverberg à son héros ici.

« L’université de maugie », de Byron Tetrick, est amusant comme l’embryon d’un Harry Potter pour adultes. On y retrouve avec plaisir le facétieux Cugel, guère à son avantage.

« Abrizonde », de Walter Jon Williams, illustre à merveille comment le lâche ou le chanceux peuvent prospérer dans la mourante Terre. Bien écrit et bien vu.

« Une nuit au chalet du lac », de George RR Martin, est une inquiétante histoire de coupe-gorge. Nul n’aimerait passer la nuit dans cette auberge. Le chaleureux lieu de rencontre rebattu des héros de fantasy (penser à l’Auberge de dernier refuge au début de la saga Dragonlance par exemple, comparaison tout sauf anodine lorsqu'on sait combien Vance a inspiré Gary Gygax) semble ici vu à travers un miroir déformant. Très bon texte.

« La dernière quête du mage Sarnod », de Jeff Vandermeer, permet de retrouver des personnages du cycle original. Bien écrit, je lui reprocherai d’être un peu trop sérieux.

Moins réussis imho :

« La porte copse», de Terry Dowling, est dispensable, sauf à vouloir écrire un compendium de la magie de la Terre mourante.

Dans « Le bon magicien », malgré une histoire à enjeux élevés et pas déplaisante à lire, Glen Cook réussit par moments à être aussi incompréhensible que dans certains passages de La compagnie Noire.

Chansons de la Terre mourante, tome 1, Anthologie

Ces nouvelles participent au Challenge JLNN

Commentaires

Anonyme a dit…
Salutations,
Globalement d'accord avec ton article, à une ou deux nuances près.
Concernant le Vandermeer, je ne l'ai pas trouvé "trop sérieux", juste décalé au point de rester dubitatif, du moins au début.

yossarian
Vert a dit…
Merci pour cet avis, j'hésite un peu à me lancer dans l'aventure maintenant que j'ai fini la Terre Mourante. Je tenterais peut-être l'aventure en numérique !
Gromovar a dit…
@ Vert : Vas-y :)

@ Yossarian : je trouve qu'il manque un peu d'ironie vraie au Vandermeer. Et je suis aussi globalement d'accord avec ton article.
Efelle a dit…
Je dois le lire cet été, Yossarian m'ayant convaincu.
Tu me confortes dans ma résolution.
Gromovar a dit…
Si tu n'aimes pas, ça sera sa faute ;)
Efelle a dit…
Le casting est quand même beau (sur ce seul premier tiers) et les retours bons.
Lorhkan a dit…
Je compte finir "La Terre mourante" d'abord, mais je ne manquerai cette anthologie en trois volumes !

Et intéressante comparaison avec les Milles et Une Nuits, ça a du sens en effet !
Gromovar a dit…
Grazie mille :)