mardi 20 juin 2017

Raven Stratagem - Yoon Ha Lee - Petit coup de mou


Suite du très bon Ninefox Gambit avec ce "Raven Stratagem" récemment sorti. Est-il à la hauteur de son devancier ? La réponse est oui et non. Désolé.

Pour le très original contexte, se référer au premier post. Voyons maintenant comment évolue l'univers des romans et ses protagonistes principaux, notamment l'étonnant « couple » Cheris/Jedao.

Jedao a survécu à la tentative d'assassinat de la fin du tome 1 pour laquelle l'Exarchie n'avait pas hésité à détruire une de ses propres flottes de combat. Plus remonté que jamais, il prend, au début du roman et par une manœuvre de « piraterie » audacieuse, le contrôle d'une flotte Kel qu'il lance à l'assaut d'une invasion Hafn menaçant l'Exarchie. Son génie tactique lui permet de stopper l'avancée ennemie, puis commence la poursuite des Hafn survivants. Qu'importe la victoire, c'est une situation que l’Exarchat ne peut tolérer, d'autant qu'il devient vite clair que Jedao a d'autres objectifs que la défense de l'Exarchie et d'autres rendez-vous sur son agenda.

Yoon Ha Lee avait proposé au lecteur un empire galactique totalitaire particulièrement glaçant et une belle histoire de passage de témoin au milieu du bruit et de la fureur de la guerre. Ici, il développe encore son monde, et il le fait de fort judicieuse manière.

Le premier tome donnait l'image d'un totalitarisme qui, s'il était traversé de rivalités à sa tête, s'exerçait de manière implacable sur sa population et ses territoires assujettis. Ici, dans "Raven Stratagem", on constate deux faits.
D'une part, les rivalités exécutives sont bien plus profondes qu'il n'y paraissait et les manœuvres des uns contre les autres visent – in fine – à l'élimination des dirigeants, voire des factions, concurrents. On découvre une classe dirigeante moins monolithique que le tome 1 ne le laissait supposer, même si tous ses membres partagent un goût immodéré du pouvoir, de l'intrigue, et une perversité obscène. Le gros de l'activité de ces tristes sires consiste à s'espionner mutuellement et à s'assassiner si possible, sans oublier d'exercer une terreur constante et totalement arbitraire sur la population – jusqu'au génocide d'une ethnie minoritaire par représailles contre une seule personne. La classe dirigeante rêve de l'immortalité et d'un règne sans fin : un Reich de mille ans éternel qui ne peut survivre que par la dynamique mortifère de la poursuite et de l'élimination constante d’ennemis intérieurs de plus en plus imaginaires.
D'autre part, l'imprégnation politique est plus faible qu'attendu. Si une majorité des personnages adhère aux doctrines, une part non négligeable a pleine conscience de l’iniquité fondamentale du régime et de sa brutalité impardonnable. Les états d'âmes s'expriment, les remords aussi. Même parmi les Kel, pourtant soumis à cet « instinct de formation » qui en fait des machines à respecter la hiérarchie, jusqu'au suicide si nécessaire, il s'en trouve qui regrettent voire s'opposent. S'ils sont peu nombreux c'est qu'ils sont éliminés sitôt détectés.

Sortir de l'instinct de formation, regagner un tant soit peu de liberté individuelle, c'est devenir un crashhawk – une honte et une sentence de mort. C'est donc logiquement que deux crashhawks sont au cœur du récit. Le lieutenant colonel Kel Brezan et le général Kel Khiruev, chacun à l'issue d'un parcours différent et longuement détaillé, font sécession d'avec leur obligation d'obéissance au point de s'engager dans ce qui ne peut être qualifié que de révolte, voire de révolution.
Parallèlement aux péripéties de Khiruev et Brezan, sans oublier les aventures militaires de Jedao, le lecteur suit les manigances au très long cours des Exarches Shuos Mikadez et Nirai Kujen. Ce double focus entre l’action sur le terrain et les intrigues en coulisse, articulé de manière satisfaisante par Lee, permet au lecteur de saisir tant les aspects tactiques que stratégiques de ce qui se joue, d'autant que les développements sont clairs et compréhensibles en dépit de la complexité des manœuvres de chacun.

Enfin, les descriptions sont toujours aussi riches, donnant goûts, couleurs, odeurs, et une vraie identité culturelle à une SF spatiale parfois trop technologique ou aride d'un point de vue sensoriel.

On assiste donc en lisant "Raven Stratagem" à une grande aventure qui est aussi un bel approfondissement du fonctionnement (macro et micro) de l'Exarchie. On y voit des personnages lutter – d'abord contre eux-mêmes – pour leur liberté et parvenir, peu ou prou, à la conquérir, fut-ce au prix de leur vie. On s'engage dans un beau voyage où le dépaysement extrême le dispute à la bassesse de la politique humaine et à la lutte individuelle pour la liberté.

Quelques bémols cependant.

Certaines résolutions paraissent un peu trop simples ou rapides, parfois même en tâche de fond, donnant l’impression que les choses qui doivent arriver arrivent, quelles que soient les difficultés impliquées, ce qui nuit un peu à la crédibilité de l'ensemble.

Les personnages principaux, et Jedao – souvent backstage – n'en est plus clairement un, sont plus faibles en terme de potentiel de séduction du lecteur que le couple que formaient Cheris et Jedao. C'était, hélas, presque inévitable.

Enfin, si certains rebondissements surprennent, d'autres – et notamment le principal – sont téléphonés.

La fin implique une suite ; garder l'auteur à l’œil.

Raven Stratagem, Yoon Ha Lee

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