samedi 10 décembre 2016

Planetfall - Emma Newman - L'antre de la folie


"Planetfall" est un roman SF d’Emma Newman, sortie avec bonheur de l’urban victorienne.
Futur pas trop lointain. Quelques centaines d’émigrants triés sur le volet ont quitté une Terre en déliquescence à bord du vaisseau-arche Atlas pour un voyage sans retour vers une planète sans nom dont les coordonnées furent « révélées » à la jeune Lee Suh-Mi, lors d’une vison consécutive à un coma. Message de Dieu ? Planète de Dieu ? A-t-il jugé qu’il était enfin temps de rencontrer son troupeau ? A bord, tous ne sont pas religieux mais tous espèrent ; le signe est trop clair pour ne rien signifier.

Pour conduire ce Mayflower spatial, aux côtés d’une Suh-Mi transformée par son expérience, on trouve Renata, amoureuse, ingénieur, et pilote, Mack, recruteur, manager, marketteur, organisateur, et quelques autres dont le fils adulte de Suh-Mi. Mais à l’arrivée, après vingt ans de voyage, l'établissement de la colonie tourne au désastre. Lors de l'exploration préliminaire,  Suh-Mi entre dans la mystérieuse Cité de Dieu – un artefact géant à l'aspect étrangement organique – et n'en ressort pas. Puis, quand ses fidèles, encore sous le choc, quittent Atlas pour ce qui doit devenir leur monde, quelques-uns des pods de débarquement dévient de leur route et se perdent, condamnant leurs passagers à une mort certaine sur une planète étrangère. Les autres établiront leur colonie rêvée à l'ombre de la Cité de Dieu, une communauté qui devait être celle de la révélation et dont la fondation est indissociable de deux pertes: celle des pods disparus et de leurs passagers, et celle, encore plus dérangeante, de Suh-Mi, dont tous attendent le retour et le message.

Vingt ans plus tard (au début du roman donc), Renata et Mack sont au centre d'une micro-société prospère et soutenable. Le nécessaire sort des imprimantes 3D, tout ce qui ne sert plus est recyclé en composants fondamentaux pour être réutilisé. Les individus sont libres de prendre ce dont ils ont besoin et contribuent à la mesure de leurs capacités. L’organisation, très lâche, s'appuie sur des groupes d'affinités, et chaque individu est cérébralement relié à un réseau social global qui le rattache à tous les autres sans (trop) violer son intimité. C'est une forme d’autogestion paisible à laquelle s'ajoutent seulement quelque rites, liés à l'attente du retour de Suh-Mi. La petite communauté a créé une sorte d'utopie, spirituelle sans excès et où il fait bon vivre.

C'est ce moment que choisit le trouble pour s'introduire dans la colonie sous la forme inattendue d'un jeune homme épuisé et affamé, Sung-Soo, seul descendant vivant semble-t-il des passagers des pods perdus, et accessoirement petit-fils de Suh-Mi.

Ecrit à la première personne, plaçant le lecteur dans la tête de Renata, "Planetfall" est un roman particulièrement immersif. Newman fait pénétrer son lecteur dans le fonctionnement quotidien de la communauté ; elle l’entraîne surtout dans les non-dits du petit groupe et, plus loin encore, jusqu'au cœur des méandres de la personnalité de Renata. Tout est vu par ses yeux, ceux d'une femme cabossée jusqu'à la rupture.

Pleine d'espoirs déçus, de regrets, de secrets – certains terrifiants –, Renata est seule dans un monde qu'elle s'est créé pour se protéger et qui est maintenant menacé, autant par l'arrivée de Sung-Soo que par la fragilité des fondations de la société dans laquelle elle vit depuis vingt ans.
Ecrasée par un secret indicible, rongée par l'acide du remords, enfermée dans une relation d'amitié toxique avec Mack, incapable de se lier ou de s'ouvrir vraiment même à ceux qui veulent l'aimer, Renata porte le poids d'une faute originelle qui la ronge et entraînera la colonie vers le drame.

S'il est question de mensonge, de manipulation, de fanatisme et de folie, c'est surtout la voix de Renata qui secoue le lecteur.
Newman crée ce beau personnage, lui donne histoire et profondeur, la place dans une situation inextricable, puis l'offre en holocauste à l'hypocrite lecteur. C'est aux martyrs de Renata qu'il assiste, celui qu'elle s'inflige à elle-même comme celui que lui imposent les bouleversements du monde.
Ce n'est qu'à la fin qu'elle comprend que les murs dressés ne protègent pas mais isolent, empêchent le contact, ruinent la communion, ratatinent la vie autant qu'ils mettent à bas le projet même de l'Atlas.
Tout ceci est peut-être un peu cryptique mais j'essaie de ne pas spoiler.

Le ton est juste, la parole émouvante, la psychologie de Renata est décrite avec une justesse et une pertinence qui impressionnent et captivent. C'est fort, c'est très fort, à tous les sens du terme. Ca touche et ça affecte.

Planetfall, Emma Newman

11 commentaires:

Gilles Dumay a dit…

Vas-tu lire la suite qui s'appelle After Atlas ?

Gromovar a dit…

J'ai l'intention, oui.

Vert a dit…

Ca a l'air fort dense et passionnant, j'espère qu'on le verra arriver en VF.

Gromovar a dit…

En 2017, chez Nouveaux Millénaires.

Vert a dit…

Chouette ! :D

Elessar a dit…

Je note pour la sortie en VF, ça à l'air très chouette !

Gromovar a dit…

Ca l'est.

Shaya a dit…

Je note le titre, ça m'a l'air très intéressant, c'est cool si ça sort en VF !

Gromovar a dit…

Oui, ça sort bientôt.

Lhisbei a dit…

Faudra voir la traduction (chat échaudé...)

Gromovar a dit…

Cross fingers !