mercredi 25 novembre 2015

The Heart Goes Last - Atwood : Nawak

Certains chapitres de "The Heart Goes Last", le dernier roman de Margaret Atwood, furent d’abord publiés comme des nouvelles numériques indépendantes situées dans le même univers dystopique. Le tout fut ensuite lié avec quelques textes inédits pour former un roman. C’est le péché originel de "The Heart Goes Last" et ce qui explique sûrement pourquoi cet ouvrage est aussi boiteux et déstructuré.
D’abord, c’est un patch et on voit les coutures, ensuite et surtout, une idée qui pouvait être amusante sur quelques pages peut se révéler l’être beaucoup moins sur un plus grand nombre.

Je ne résume en général que peu, mais là c’est indispensable pour comprendre le problème.

Amérique post effondrement économique. Une ambiance, en fond, à la Journal de Nuit. Stan et Charmaine, petit couple de la classe moyenne, ont perdu, avant le début du roman, leurs emplois et conséquemment leur maison. Ils survivent maintenant dans leur voiture, grâce aux maigres sommes que gagne Charmaine comme serveuse, dans un inconfort de chaque instant et sous la menace constante des gangs et des fous. Aussi, quand une société privée leur propose un deal incroyable qui doit les sortir de la misère et de la peur, ils acceptent immédiatement. Il s’agit de venir vivre dans une petite ville isolée de l’extérieur, Consilience, et voisine d’une prison, Positron. D'y retrouver leur mode de vie perdu, ou presque.

Plusieurs conditions à ce cadeau :

D’abord, nul n’est obligé de signer et d’entrer mais quand on entre on ne ressort jamais.

Ensuite, eux et tous les autres habitants de Consilience vivront en alternance un mois dans une jolie maison avec un emploi dans la petite ville puis un mois dans la prison avec d’autres fonctions à y remplir. Chaque maison est donc occupée par deux couples en alternance qui ne doivent jamais se voir ni se connaître.

De plus, une fois dedans, des lieux de vie et des occupations seront assignés aux volontaires qui ne pourront pas en changer librement.

Enfin, pour promouvoir paix et harmonie dans la ville, l’ambiance culturelle est lénifiante, avec vieilles chansons, films classiques en noir et blanc, etc. Rien de moderne ni d’excitant ne doit troubler la sérénité de Consilience, sous peine de… On ne sait pas vraiment mais on comprend que ce serait très désagréable. Le service Surveillance, à l’étendue des pouvoirs inconnue, y veille.

Comment tout cela peut-il fonctionner ? Comment cette économie presque fermée - mais est-ce bien vrai ? - peut-elle être viable ? Quels sont les rouages du pouvoir dans la communauté – ces organisateurs qui sont en position de domination et dont on ne connaît qu’un ou deux membres - et quelle est l’organisation véritable du duo Consilience/Positron ? Que se passe-t-il à l’extérieur (on sait qu’il y a des protestations mais de qui et lesquelles) ? Que deviennent à long terme des hommes libres enfermés volontairement ? Quelle névroses ou quelles résistances se développent dans de telles conditions entre Truman Show et Le Prisonnier ? Qu'est-on prêt à accepter en terme de perte de liberté pour avoir sécurité et confort ?

On se dit que ça va être passionnant, et on comprend de plus en plus au fil des pages qu’on n’en saura rien.

Car rapidement un autre thème, bien loin de la dystopie, devient dominant : celui des (mé)relations de couple, du désir et du mensonge. Plutôt bien traité, il montre un homme frustré par la faible appétence sexuelle de sa femme (on se souviendra de la phrase de Lester Burnham dans American Beauty : « Look at me, jerking off in the shower... This will be the high point of my day; it's all downhill from here »), une femme très consciemment peu appétente car ce qu'elle avait voulu c'était un mari bien plus qu’un amant, femme qui connaitra de manière inattendue une frénésie sexuelle intermittente avec l’homme de leur couple alternant, un nommé Max, qui éveille tout ce qui dort d’habitude en elle et la transforme quelques heures par mois en prêtresse du sexe implorant le coït. Stan lui, de son côté, fantasme sur cette femme si excitante et désirante donc il a connaissance par une indiscrétion bien pratique et dont il ignore que c'est sa propre femme...quand elle n'est pas avec lui.
Pourtant Charmaine s’en rendra compte à la fin, elle aime vraiment Stan, mais la tempête sexuelle n’est pas, ne sera jamais pour lui ; pour Max peut-être, de nouveau, plus tard, qui sait ?

On s’éloignait là beaucoup de la dystopie, et trop à mon goût, mais pourquoi pas, même si le quiproquo est un procédé qui m'inquiète toujours énormément ?
Mais ça pouvait être un thème : Comment vivre en alternance avec d’autres sans s’interroger, fantasmer, etc. ?

En fait, ce fut pire. Car le point change encore. Qu’on comprenne bien, il ne disparaît pas. Tout les thèmes qui se succèdent restent toujours présents mais ils alternent entre l'avant et l'arrière de la scène comme si aucun ne trouvait assez grâce aux yeux d’Atwood pour qu’elle lui donne le premier rôle.

Donc : trafic d’organes, exécutions extrajudiciaires, corruption politique, surveillance et privation des droits élémentaires des individus, sexbots plus ou moins personnalisés, sosies d’Elvis et de Marilyn, esclavage par reprogrammation cérébrale, ancienne prostituée devenue sexuellement dépendante d’un ours en peluche, etc. Et surtout un grand complot pour le contrôle de Consilience/Positron, qui implique Charmaine et Stan et dans lequel on les implique, à leur corps défendant, en usant de stratagèmes sexuels d’une ridicule achevé.
Tout à la suite, tout en vrac, tout lié d’une manière qui ferait honte à un scénariste de jeu de rôle.

Si certains d’entre vous ont pratiqué, étant jeunes, de ces petits jeux de rôle qui donnaient une justification scénarisée au fait de se frotter contre sa cousine, vous retrouverez sans effort dans "The Heart Goes Last" la même ambiance et le même niveau d’absurdité dans les motivations du complot ainsi que dans la mise en œuvre, impliquant maints frottages, de celui-ci.

The Heart Goes Last, Margaret Atwood

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