mardi 26 février 2013

Décidément vintage


Commençons par la conclusion : je me suis souvent ennuyé en lisant les nouvelles de Poul Anderson rassemblées dans "Le chant du barde".

Pourtant tout se présentait sous les meilleurs auspices. Neuf nouvelles présentées comme de grande qualité, la plupart primées Hugo et/ou Nébula. Un auteur un peu oublié en France, qualifié par beaucoup de réactionnaire en raison de sa non adhésion à la pensée commune (notamment à propos de la guerre du Vietnam), et dont j’avais apprécié il y a peu le très impressionnant Tau Zéro, et un peu moins récemment la Saga de Hrolf Kraki, des traductions révisées par Jean Daniel Brèque.
J’aurais du me rappeler que je n’avais guère gouté en son temps le célèbre Three Hearts and Three Lions (dont Gary Gygax disait pourtant qu’il avait été l’une de ses sources d’inspiration), le mélange des genres qu’il y pratique m’ayant vite détourné de l’immersion dans le récit.

Et pourtant, les thèmes abordés par Anderson ne sont pas inintéressants.

La liberté, individuelle mais aussi collective, l’autodétermination comme droit des peuples à disposer d’eux-mêmes  (ce qui relativise d’ailleurs beaucoup les accusations de réactionnarisme, sans doute lancées par des gens ayant vécu trop longtemps dans la Fac de Lettres) sont au centre des préoccupations d’un auteur qu’on classe comme libertarien. On retrouve ce thème dans la plupart des nouvelles du recueil. La liberté doit se conquérir face à des organisations qui tentent de manipuler et d’orienter les sociétés humaines. C’est le cas évidemment dans « Sam Hall », « Long cours », « Pas de trêves pour les rois », « La Reine de l’Air et des Ténèbres » ; le thème est présent aussi dans les autres nouvelles, parfois de façon plus discrète.

Anderson est aussi un auteur qui professe un relativisme de bon aloi dans les relations entre sociétés, et pointe autant le risque de l’anthropocentrisme que ceux, latents, de toute ingénierie sociale, à l’opposé de la vision universaliste qui est celle de notre temps (là, j’imagine en effet que les progressistes apprécient moins). C’est le cas en particulier dans « Le partage de la chair » mais aussi dans « Destins en chaine » par exemple.

Il s’oppose clairement à ce que Tocqueville appelait le « despotisme démocratique », à fortiori lorsque par paresse individuelle ou individualisme impensé, celui-ci ne contient même plus de démocratie. Voir « Sam Hall » ou « Le chant du barde ».

Anderson oppose aussi souvent civilisation et « sauvagerie ». Réminiscence peut-être de ses origines scandinaves, de ces pays décrit dans Hrolf Kraki où, dès que les habitats humains et donc civilisés sont hors de vue, n’existe plus que la Nature sauvage avec ses créatures fantastiques. Pour Anderson les « elfes » et les « trolls » peuvent être des aliens sous voile d’illusion, des humains régressifs ou ensauvagés. On le voit dans plusieurs des textes du recueil.

Et je crois que c’est la vision scandinave d’Anderson qui m’a bloqué à l’extérieur de ses textes. L’alliance presque permanente entre mythologie et SF (alliance que beaucoup louent) n’a jamais fonctionné sur moi et m’a empêché d’adhérer, d’autant que l’effet « recueil » a amené une accumulation qui n’aurait pas existée si j’avais lu chaque texte indépendamment.

De plus, et là aussi l’effet « recueil » a certainement joué, j’ai trouvé les textes horriblement datés. Ce n’est pas la technique décrite qui m’a gêné. Tout lecteur de SF a l’habitude de l’obsolescence des concepts scientifiques imaginés par les auteurs. Le demain décrit n’est toujours qu’une extrapolation de l’aujourd’hui de l’écriture, tôt ou tard rendu caduc par les progrès scientifiques réels. Non, l’arbre qui m’a caché la forêt des écrits d’Anderson, c’est à parts égales, la présence très récurrente du contrôle social par un « Grand Ordinateur » ou des ingénieurs sociaux, et la présence trop fréquente, et pas toujours subliminale, d’une approche benoitement psychanalytique.

Pour le « Grand Ordinateur », les ingénieurs sociaux et la manipulation à long terme de l’Histoire, Asimov avait fait mieux auparavant avec le cycle de Fondation ; quant à l’approche sociologique de la SF, Brunner était bien plus convaincant dans son « Tous à Zanzibar » qui, lui, n’a guère pris de rides. Ici, ces thèmes un peu surannés sont traités d’une manière qui l’est aussi, trop plate, trop évidente, guère subtile. Ils passent difficilement la barrière du temps (pour l’auteur de la "Patrouille du Temps", c’est un comble).

Pour la psychanalyse, les années 50/60 en sont la grande période aux USA, et dans le monde le freudo-marxisme est à son apogée. Tout s'explique par l'inconscient ou la lutte des classes. Autre temps, autre mœurs, la psychanalyse comme manie s’est heureusement éteinte. Et pour avoir relu récemment Reich et Marcuse, je peux dire comme ça a mal vieilli alors que j’avais vraiment aimé. Je souffrais donc stoïquement en souvenir du passé. Mais quand j’ai vu qu’on enfermait les fous dehors (Foucault) dans « Destins en Chaîne » ou que, sans le nommer, on invoquait Jung et ses archétypes dans « La Reine de l’Air et des Ténèbres » (sans oublier les mânes de Sherlock Holmes, pourquoi ?), je n’y ai vu plus qu’un tic énervant qui a fini par me lasser.

C’est aussi la grande époque des expériences ESP de la CIA et des autres services secrets mondiaux, et malgré l’invalidité scientifique assez évidente de la chose, elle se fait naturellement une place dans les nouvelles d’Anderson, enrobée d’un jargon à la Star Trek.

Ajoutons, pour terminer, le côté souvent pontifiant des personnages, allié à un ton « théâtre d’intervention » qui fleure bon le militantisme d’époque (et parfois le Martin Circus, qu’on en juge : « De quelle liberté parles-tu de cette manière extravagante ? demande-t-elle. – De la liberté de sentir. D’oser. De s’émerveiller. De redevenir des hommes ». Mouarf ! Quel admirable cri !)

Voilà. Mon déplaisir n’enlève rien à l’intérêt de ces textes comme jalons dans l’Histoire de la SF. Mais si j’ai été bien éclairé, je n’ai guère été inspiré. J’ai pris néanmoins un certain plaisir à la lecture de quelques nouvelles, singulièrement « Le partage de la chair », « La reine de l’Air et des Ténèbres », et l’amusante « Pas de trêves pour les rois ». Le reste…

Le chant du barde, Poul Anderson

Les avis d'Efelle, de Guillaume, de Julien

8 commentaires:

Efelle a dit…

C'est sûr que si une partie des tics de l'auteur t'horripile...

Sinon Asimov aussi il a joué les gros ordinateurs, il y a tout une série de nouvelles sur le Multivac. Sans oublier les propres tics d'Asimov tout aussi horripilant.

Gromovar a dit…

Asimov aussi a des tics pénibles en effet.
Mais la psychohistoire ça se tient plus que la manipulation historique des ESPERs imho.

Et en lisant la nouvelle sur Orphée, je pensais à Francis Lalanne ;)

Guillaume44 a dit…

+1 avec Efelle, les tics ça peut te casser le plaisir de lecture.

Gromovar a dit…

A l'évidence :)

Lorhkan a dit…

Hé bé...
Moi qui mettais ce recueil dans la case des "indispensables à lire", ça me refroidit...

Gromovar a dit…

Toi qui vois.

Vert a dit…

Moi ça ne me refroidit pas :D (mais le vintage ça passe toujours très bien en général chez moi)
Enfin je vais tester sur La reine d'air et de ténèbres, et je verrais si j'investis dans le recueil ^^

Gromovar a dit…

C'est vrai qu'avec le numérique il y a l'option "par morceaux"