samedi 15 septembre 2012

A quantum writer : Interview de Hannu Rajaniemi


Hannu Rajaniemi est le talentueux auteur du décoiffant Quantum Thief, qui sera publié dans quelques mois par Bragelonne sous le titre "Le voleur quantique". Il a accepté de répondre aux questions de Quoi de Neuf... J'espère que ses réponses mettront les lecteurs en appétit et leur donneront envie de lire cet excellent roman dès qu'il sortira en France (ses réponses en VO sont ici).

Bonjour Hannu et merci pour ton temps. « Le voleur quantique » sera ton premier roman traduit en français. Essayons de présenter ton travail.

Pour commencer, peux-tu te présenter aux lecteurs français ?

Je m’appelle Hannu Rajaniemi. Je suis né en Finlande mais je vis en Grande Bretagne depuis dix ans. J’ai étudié la physique mathématique et obtenu un doctorat en théorie des cordes à l’université d’Edinburgh.
A Edinburgh, j’ai aussi rejoint un groupe d’écrivain et commencé à écrire de la fiction plus sérieusement qu’avant. Les quelques nouvelles que j’avais publiées (notamment « Deus ex Homine » en  2005) ont attiré l’attention de John Jarrold, qui est devenu mon agent. Sur ses conseils, je me suis mis plus sérieusement au travail sur un roman, qui a fini par devenir « Le voleur quantique » - et, à mon grand étonnement, a été retenu par Gollancz sur la base du premier chapitre.
Jusqu’à récemment, je travaillais comme directeur technique d’une société de recherche mathématique, mais je me concentre maintenant un peu plus sur l’écriture. Mon second roman, « The fractal prince », la suite du « Voleur quantique », sortira dans deux semaines (le 27 septembre 2012), et je suis en train de travailler sur le troisième et dernier livre de la série.

« Le voleur quantique » a été nominé pour le Locus 2011 premier roman et il est tenu en haute estime dans beaucoup de cercles SF. Qu’est ce que ça fait de recevoir aussi de « Hourras » pour un premier roman ?

Mon but a toujours été d’écrire un livre que j’aimerais lire, alors il a été très agréable de constater que beaucoup de gens partageaient mes obsessions. Evidemment, ça m’a aussi fait monter la pression pour le second livre et maintenant je suis curieux de savoir comment les gens vont le recevoir.

Commençons par jeter un regard aux personnages principaux du roman :

Jean le Flambeur (en français dans le texte VO), ton personnage principal, est à l’évidence plus ce qu’il semble être (et il semble déjà beaucoup). Que peux-tu nous dire sur son histoire et son apparente longévité ?

Je vais supposer que tes lecteurs n’ont pas nécessairement lu le livre, donc éviter autant que possible de spoiler…
Jean lui-même n’est pas complètement au clair sur sa propre histoire, au moins au début. Néanmoins il apparaît rapidement qu’il a eu de nombreuses identités depuis au moins trois siècles, et qu’il est connu à travers tout le système solaire comme voleur dont les faits d’armes sont légendaires. Il a essayé plusieurs fois de corriger ses tendances criminelles, mais jusqu’à ce jour sans succès. Une question importante posée dans la série est celle-ci : quelle part de son identité a été façonnée par son passé, quelle part est une construction artificielle, et quelle part encore totalement autre chose…
La longévité de Jean n’est pas exceptionnelle dans un univers où les nanotechnologies ont rendu la vie éternelle commune. Mais l’immortalité a un prix : l’embrasser c’est accepter de résister au changement – sinon, la seule fin possible est une forme de mort lente par perte d’identité.
Les lecteurs français remarqueront forcément les ressemblances entre Jean et Arsène Lupin. Cette ressemblance est un hommage, mais pas seulement, elel a une utilité qui se révèlera dans le second roman.

Qui est Mieli, and que peux-tu nous dire de sa loyauté fluctuante envers son maitre, la mystérieuse Pellegrini ?

Mieli est une femme originaire du nuage d’Oort, à l’extrémité du système solaire. Elle a grandi dans une société qui a inventé des moyens de survivre dans des conditions très dures, à travers une culture tribale très resserrée. De ce fait, elle trouve les sociétés technologiques avancées de l'intérieur du système solaire bizarres et étrangères à sa culture. Néanmoins, elle veut plus que tout une chose que la Pellegrini  - une entité posthumaine dont tout ce qu'on sait c'est qu'elle lui parle dans sa tête - peut lui donner. Elle a donc accepté d’être modifiée physiquement et mentalement pour devenir le serviteur docile de la Pellegrini. Mais alors que la Pellegrini exige une loyauté absolue, Mieli fait face à des choix qui l’oblige à se demander jusqu’où elle est prête à aller pour obtenir ce qu’elle veut.

Culturellement, le peuple auquel appartient Mieli ressemble à celui d’un pays froid du nord cher à mon cœur. De ce fait, elle apporte à l’histoire sa propre perspective, différente.

Isidore Beautrelet, ton détective amateur, est un personnage amusant. Il joue au détective avec sa loupe nano augmentée et possède un animal de compagnie artificiel appelé Sherlock. Es-tu toi-même un fan de whodunnit ?

Oui, énormément, et c’est de ce monde que sont venus beaucoup des idées du « Voleur quantique » : j’ai voulu montrer le conflit conceptuel existant entre un futur nanotechnologique et une histoire de détective. Comment raconter ce genre d’histoire de telle sorte que le crime ne puisse être résolu simplement en googlant ? Et quel genre de personne voudrait résoudre des crimes dans un tel monde ?
J’ai emprunté (ou volé…) le nom d’Isidore à Maurice Leblanc, mais il a sa propre personnalité. Durant l’écriture, il est devenu bien plus important que ce que je prévoyais au départ, ce qui est toujours un bon signe.

« Le voleur quantique » commence dans la Prison du Dilemme, un lieu où l’esprit des condamnés doit subit des millions d’itérations du même choix dans l’espoir qu’ils finiront par s’amender. Comment t’es venue l’idée d’un tel lieu ?

Je suis un peu familier des mathématiques qui sous-tendent la théorie des jeux. Les résultats de cette théorie nous montrent que l’altruisme est une stratégie gagnante dans le dilemme du prisonnier. Il m’a semblé que des entités post-humaines dotées de capacités computationnelles presque illimitées pourraient vouloir tester ces théories sur des esprits simulés – comme une version améliorée des tournois informatiques de Dilemme du prisonnier organisés par Robert Axelrod dans les années 80 – peut-être dans le bût de mettre au point des esprits altruistes à travers un processus de sélection darwinienne. Je recommande fortement la lecture de « L’évolution de la coopération », le livre d’Axelrod, à quiconque s’intéresse à ces sujets – il est, certes, un peu daté mais toujours pertinent.

Dans le roman, les gens transfèrent leur esprit de corps en corps chaque fois que nécessaire. Le corps y est autant une pièce d’équipement qu’un élément d’identité. Crois-tu qu’un jour nous pourrons faire une copie numérique parfaite de l’esprit humain ? Et penses-tu qu’existeront des humains génétiquement modifiés dans le futur ?

Pour ce qui est de l’uploading d’esprit, j’ai plutôt voulu jouer ici avec les modes actuelles de la SF, je ne le considère pas comme une chose très réaliste en soi. Bien sûr, il y a, déjà aujourd’hui, des efforts pour développer des simulations détaillées du fonctionnement des neurones et de régions du cerveau, mais c’est très différent de la capacité de copier et d’uploader des esprits humains. Notre connaissance actuelle du cerveau et de la conscience est extrêmement faible, nous sommes donc plutôt des alchimistes parlant de changer le plomb en or quand nous parlons d’uploader des esprits. De plus, si/quand nous aurons acquis la technologie permettant de le faire, la question aura probablement cessée d’être pertinente – les questions de mortalité et d'identité individuelle n’auront simplement plus de sens.
Je pense qu’il est bien plus probable que nous verrons avant longtemps des thérapies géniques et des augmentations du corps humains basées sur la synthèse biologique. Je pense, comme Bruce Sterling, que ce seront plutôt des augmentations installées que de l’engineering génétique prénatale à la Gattaca – car on voudra avoir des mises à jour constantes si possible.

Dans « Le voleur quantique » les nanotechs sont utilisées pour modifier le corps, les équipements, etc… C’est presque magique. Es-tu aussi optimiste sur l’évolution des nanotechs dans le monde réel ?

Je ne crois pas qu’il y aura des améliorations à la Drexler telle qu’utilisée par Stephenson dans « L’âge de diamant » (que je vous conseille vraiment, note de Gromovar), du moins à court terme. Néanmoins, nous pourrons être étonnés par des avancées dans la synthèse biologique. Nous savons déjà fabriquer des circuits logiques et des réseaux neuraux à partir d’ADN ! Je crois donc que les nanotechs amèneront de grands progrès dans la synthèse biologique.

Le plus glorieux personnage du roman est la ville martienne nommée Oubliette. Comment as-tu ébauché cette ville ? Et pourquoi en faire une cité mobile ?

Elle a partiellement à voir avec les thèmes du livre – le changement et la mémoire. Je voulais quelque chose qui soit en transformation constante. Mais aussi, cette ville est devenue une de ces images puissantes que je n’arrivais pas à me sortir de la tête.

Comment as-tu décidé d’inclure les puissants et étranges Tzadikkim (des sortes de super-héros prosaïques issus de la tradition hébraïque, ici nano augmentés) ?

Je voulais qu’Oubliette soit un mix inhabituel de culture, et qu’il y ait de la tradition juive dans le mix. J’avais aussi beaucoup lu sur le mouvement des vrais super-héros (comme Phoenix Jones), et j’avais besoin d’une force de l’ordre pour ma ville, aussi, comme ça arrive souvent, les deux idées se sont rencontrées d’une manière fructueuse.

Le « gevulot » est un développement brillant sur les options de confidentialité qui existent sur Internet. Il tire l’histoire. Penses-tu que le mouvement contemporain global vers une transparence totale finira par se renverser dans le monde réel comme il l’a fait dans le roman ?

Je suis convaincu que nous devrons réévaluer à la hausse notre rapport à l’intimité, mais en pratique je doute qu’une chose telle que le « gevulot » soit possible. Je pense que nous aurons à développer des conventions sociales qui permettent de gérer au mieux du phénomène de surveillance permanente. Mais j’espère aussi qu’une transparence accrue aura des effets positifs, en terme d’augmentation de la responsabilité des gouvernements et des organisations. Quoi qu’il en soit, la technologie existe et elle est disponible, donc…

Le « gevulot » ne pourrait pas exister sans l’exomémoire, le système grâce auquel l’entière mémoire d’une personne est externalisée en temps réel. Dirais-tu qu’avec le développement de capacités de stockage numérique gratuites et toujours accessibles, nous sommes en route vers cet avenir (même d’une manière bien plus basique) ? Avec tant de choses qui commencent à être stockées dans le « cloud », devons-nous commencer à nous protéger contre le « hacking de mémoire » ?

Les outils digitaux changent profondément la manière dont nous utilisons nos cerveaux, mais les neurosciences nous disent qu’il y a une grande différence entre la mémoire à long terme acquise via un apprentissage ardu et le googling rapide. Nous avons besoin de la première pour pouvoir faire des connexions entre les idées et les comprendre en profondeur. Aussi, jusqu’à ce que des interfaces cerveau-ordinateur vraiment invasives deviennent réalité, la mémoire à l’ancienne gardera toute son utilité. Néanmoins, les enregistrements numériques sont en train de créer une sorte de mémoire collective sur une échelle encore jamais vue, de sorte que la manière dont nous voyons nos propres vies et l’histoire globale pourrait changer de manière importante. Et je ne crois pas que nous recommencerons un jour à mémoriser les numéros de téléphone. Pour un écrivain, ce sont les conséquences sociales qui sont les plus intéressantes. Que deviennent les relations humaines quand n’importe quelle dispute peut être instantanément rejouée ?
En ce qui concerne le « cloud », je ne suis pas un expert en sécurité, mais il semble que les outils cryptographiques nécessaires pour sécuriser le cloud computing existent déjà, il suffit donc de les implémenter de manière efficace. Néanmoins, il y a déjà des signes de brain hacking, voyez ce récent article pour avoir un choc https://www.usenix.org/conference/usenixsecurity12/feasibility-side-channel-attacks-brain-computer-interfaces. (euh, le lien n’est plus actif, ils t’ont repéré Hannu).
Il sera intéressant de voir ce qui se passe quand les objets utilisant des interfaces cerveau-ordinateur seront omniprésentes.

A Oubliette, le temps de vie est utilisé comme une monnaie. Quand leur temps alloué est épuisé, les gens passent en animation suspendue pour un certain temps pendant que leur esprit anime les robots qui font fonctionner la cité. Pourquoi les robots ne peuvent-ils pas se débrouiller seuls sans intervention humaine ?  pourquoi est-il nécessaire d’avoir une partie importante de la population d’Oubliette en permanence en train de « dormir » ?

Répondre complètement à cela serait un spoiler, but il faut garder à l’esprit qu’Oubliette est une cité conçue : le cycle Calme-Noble est nécessaire pour garder sa fraicheur à la vie et donner aux citoyens un sentiment de finitude. De plus, les Calmes ne dorment pas vraiment. C’est un mode différent d’existence et, comme il est dit dans le livre, il y a même certains citoyens à qui ce mode manque après un certain temps.

Ton roman est absolument post-humain, c’est une cerittude, et pourtant le background global est encore flou pour le moment. En apprendrons-nous plus sur le « Sobornost » et la « Grande tâche commune » dans le second roman. Que peux-tu nous en dire sans trahir de secrets ?

Oui, absolument, il y aura des réponses. Pour ceux qui veulent en savoir plus sur la « Grande tâche commune » sans attendre, je suggère de jeter un œil au travail de Nikolai Fyodorov.

« Le voleur quantique » nous montre (au cas où nous l’aurions oublié) que l’Histoire est écrite par les vainqueurs. Est-ce une part de ta philosophie?

Pas nécessairement sous cette forme, mais la nécessite de questionner tout dogme l’est absolument.

Tu as rempli ton roman de mots étrangers. Tu utilises des noms japonais, hébreux, russes, grecs, antiques. Que veux-tu dire au lecteur en utilisant des noms issus de tant de backgrounds différents ?

J’ai voulu créer un futur multiculturel très différent d’aujourd’hui, rempli de nouveaux concepts pour lesquels il fallait de nouveaux mots.

« Le voleur quantique » est un patchwork réussi de nombreux styles. Cet aspect était-il part du projet dès l’origine ?

Oui, absolument. Comme je l’ai dit au-dessus, l’amusant était de voir les tensions et les contradictions  qui apparaissent quand on mêle différents genres, puis de travailler avec les contraintes que ça impose. Un bon paradoxe est toujours bon pour la créativité.

« Le voleur quantique » rend un hommage appuyé au travail de Maurice Leblanc (plus connu en France qu’en Finlande, je suppose). Comment as-tu découvert son œuvre et que représente-t-elle pour toi ?

J’ai lu des traductions en finlandais des livres de Leblanc quand j’étais jeune, à peu près au moment où j’ai découvert Jules Verne et Arthur Conan Doyle. J’étais un étudiant travailleur et bien trop sage, aussi je prenais plaisir à lire les aventures d’un escroc comme Arsène Lupin qui écrit ses propres règles…

Avec le peuple Zaku tu fais référence à la sous culture geek (sous sous culture : jeux de rôle). Joues-tu toi-même aux jeux de rôle et penses-tu que cette sous culture spécifique survivra à la post-humanité ?

J’ai joué aux jdr sur table pendant dix ans environ, et je pense qu’ils sont une forme brillante de narration et d’interaction sociale. Les jeux sont, comme la fiction, des médias qui se branchent dans des parties très profondes de notre cerveau. Je crois qu’ils seront une manière très naturelle de gérer le type de changement qu’induiront des technologies permettant d’altérer nos corps et nos esprits. Aussi, même si je ne fais pas des Zokus une prédiction sérieuse pour le futur, il est amusant d’imaginer une société post humaine définie par sa relation avec le jeu. Ce type d’idées sera fortement présent dans le troisième livre, sur lequel je travaille en ce moment.

Leblanc dans « Le voleur quantique », Perrault dans la brillante nouvelle « La voix de son maitre » (publiée en France dans Angle mort #4), as-tu une affection particulière pour la littérature française ?

Un peu ! En plus de Jules Verne, j’aime aussi beaucoup Alexandre Dumas père, et j’ai depuis longtemps une idée d’histoire mettant en scène Cyrano de Bergerac…

A propos de littérature, je pense avoir reconnu plusieurs influences prestigieuses dans ton roman. Peux-tu nous dire qui sont les auteurs que tu aimes ? Et qui t’as influencé en SF ?

Mes modèles les plus volontaires pour « Le voleur quantique » sont Roger Zelazny et Ian McDonald. Je suis très impressionné par Ian McDonald, et en SF il est l’auteur dont je m’inspire le plus (ou à qui je vole des idées). J’aime la prose de Roger Zelazny, les collisions qu’il crée entre technologie et mythologie, et ses ironiques protagonistes immortels. Un auteur plus mainstream (bien qu’il ait écrit beaucoup de bons romans de genres aussi) que j’admire beaucoup est Michael Chabon.

J’ai encore beaucoup de questions mais je pense que ça ne serait pas aimable d’insister. Alors gardons-les pour une autre fois. Peut-être après « The fractal prince ».

Je te remercie pour tes réponses et te souhaite tout le succès possible pour ton prochain roman.

6 commentaires:

Lhisbei a dit…

bon d'accord tu l'as vendu ce bouquin :)

Gromovar a dit…

Grazie :)

Kurisu a dit…

Conquis. Il me le faut.

(Bon avec un name dropping comme Zelazny, je dois aller y jeter un coup d'oeil).

Gromovar a dit…

C'est vrai qu'on peut trouver pire comme référence.

Lorhkan a dit…

Ca y est, j'ai tout lu ! :D

Je ne suis pas un grand fan du thème de la "post-humanité", mais il faut avouer que tout cale reste bien tentant... A voir en temps et en heure... Et puis comme pour Kurisu, j'ai vu le nom Zelazny, alors forcément... ;)

Gromovar a dit…

Forcément...