jeudi 2 février 2012

One to go



Je l'ai déjà dit plusieurs fois, j'aime les romans de Pierre bordage,  même si souvent ses manies m’énervent. "Sœur Onden", le quatrième tome de la fraternité du Panca, ne fait pas exception à la règle.
Dans cet ouvrage on retrouve, comme toujours, ses immenses qualités de conteur. Il crée des planètes, des écosystèmes, des systèmes politiques, des créatures, des habitats, des organisations, une histoire sociale, une archéologie, et j'en oublie, mais aussi il crée des noms, surtout des noms ; Bordage est le maitre français du néologisme. Le lecteur est donc promené dans un monde imaginaire, foisonnant, qui émerveille autant qu’il étonne, et c'est sûrement la grande force des romans de l’auteur. Cette force qui fait qu'année après année, depuis « Les guerriers du silence » (auquel le Panca emprunte beaucoup ou dont le Panca est une version 2.0), j'achète et je lis ce qu'il écrit. De plus, de manière plus spécifique à l'ouvrage, les trois personnages principaux de ce quatrième tome ont suffisamment de doutes et d'inquiétudes, pour attacher le lecteur à leur sort, créant une forme d'empathie à leur endroit. Quand à l’aventure, elle est présente et trépidante comme toujours.
Du côté négatif, on trouve ce que j'ai déjà écrit sur les obsessions de Bordage, peut-être un peu moins présentes qu'habituellement dans ce volume. Mais surtout, le cycle commence à être long. Chacun des quatre tomes lu est basé sur une architecture très similaire. Le nouveau membre est perdu, il doit partir très loin rencontrer le membre suivant sans savoir comment faire, car d'une part il ne sait pas encore qui est le membre suivant (qui souvent ne le sait pas lui-même), d'autre part il n'y a pas de moyen facile de se rendre où celui-ci se trouve, en général à l'autre bout de la galaxie. On lit donc de manière récurrente des scènes d'astroport, de police locale corrompue ou manipulée, de cakra, arme symbiotique dont on craint qu’elle brule atrocement les chairs (dans une description qui rappelle l’épreuve de la boite et du Gom Jabbar), de prêtres de Sat toujours présents mais si évidemment toujours vaincus qu'ils en finissent par ressembler à des méchants de dessins animés, de marche dans la nature sauvage ou dans les bas-fonds des capitales. Au bout de quatre tomes, je commence à trouver que cette récurrence structurelle l’est justement un peu trop. De plus, le fonds philosophique qui sous-tend la Fraternité du Panca est basé sur une croyance qui implique que les bonnes personnes sont naturellement à la bonne place, que les bonnes rencontres se font quand elles doivent se faire, que si le destin de quelqu'un est de réussir alors il réussira, même si toutes les probabilités semblent contre lui. On est proche du wu wei taoïste, ce qui sur le plan dramatique n'est pas idéal. Au fil de la lecture, et plus on s'imprègne de cette philosophie, moins on a de doute sur la réussite de ce qui est entrepris par les héros. De fait, il n’y a rapidement plus aucune tension, car le lecteur sait sans le moindre doute que, même dans les situations les plus extrêmes, le héros fera ce qu'il faut, y compris si c’est improbable (la scène du saut dans le ravin en étant la meilleure illustration), et vivra au moins assez longtemps pour mener à bien sa mission. Au début de « L'homme qui rit », Victor Hugo annonce que les occupants du petit bateau vont mourir. Mais la force de son écriture fait que, pendant soixante pages, le lecteur pourtant prévenu arrive à croire à une impossible survie. Dans "Sœur Onden", malheureusement, j'ai eu l'impression contraire. Bordage n’annonce pas que les héros vont mourir (il ne dit pas non plus d’ailleurs qu’ils vont survivre) mais on sait d'expérience, pour avoir lu les trois premiers tomes, que Sœur Onden ne mourra pas. On sait aussi qu’elle parviendra à joindre le premier membre de la fraternité car cette quête est d'une importance capitale. Et pas une seule fois on n’a le moindre doute sur le fait qu'elle va réussir, sur le fait qu'au final tout s'arrangera comme nécessaire, ce qui fait que les multiples péripéties qu'Onden et les autres protagonistes rencontrent sont observées avec l’intérêt de la curiosité, mais sans guère d'implication. C'est sans doute le défaut principal de ce cycle. En posant la nécessité inéluctable de reconstituer la chaîne quinte, Bordage empêche le lecteur de douter un seul instant de sa reconstitution, malgré les obstacles humainement insurmontables qui se dressent face à cet objectif.
Sœur Onden, Pierre Bordage

15 commentaires:

Anudar a dit…

Merci pour le lien :) .

Bordage est un grand écrivain, je soupçonne que derrière ses oeuvres se cache un univers unifié. Je te rejoins quant à ses obsessions, tout en notant qu'il se "bonifie" à chaque essai.

Pour moi, son chef-d'oeuvre est à venir.

Gromovar a dit…

Wait and see, mais là, le manque de tension dramatique, conséquence inévitable de son approche par le destin m'a pesé un peu et même plus qu'un peu.

Anudar a dit…

Il n'y a rien d'évident, non plus, à ce que le cinquième tome de sa pentalogie soit ce chef-d'oeuvre.

A la limite, je pense qu'un one-shot lui permettrait de développer toute sa puissance et son efficacité.

Gromovar a dit…

Tu as lu Abzalon et Orcheron ? http://quoideneufsurmapile.blogspot.com/2007/06/heureux-qui-dcouvre-bordage.html

C'est à mon avis le meilleur de ce qu'il a écrit.

BiblioMan(u) a dit…

Salut Gromovar...Pour ma part, j'ai lâché l'affaire avec ce quatrième tome. J'ai été lassé de ces récurrences que tu évoques, d'avoir l'impression de relire le même livre avec les mêmes situations. Cela n'a pas été non plus sans me rappeler Rohel par moments. Sinon, je viens de terminer son dernier paru "La Mort d'un clone", dans un registre nouveau pour lui. C'était pas mal du tout (à part peut-être la fin abrupte quand certains passages traînaient eux en longueur), et dans celui-là, il y a des pépites néologismiques ;O)

Cédric Jeanneret a dit…

Comme quoi les goûts et les couleurs... J'ai detesté Orcheron.

Pour le Panca, j'admets que j'aprecierai beaucoup que le cycle se termine par l'échec de la chaîne et la destruction de la galaxie...

Gromovar a dit…

@ BiblioManu : J'essaierai la mort d'un clone.

@ Cédric : C'est vrai q'un échec aurait de la gueule.

Je vous linke.

Philippe Fenot a dit…

"Tu as lu Abzalon et Orcheron ? http://quoideneufsurmapile.blogspot.com/2007/06/heureux-qui-dcouvre-bordage.html

C'est à mon avis le meilleur de ce qu'il a écrit."

+1!

dabYo a dit…

Je ne peux que me ranger à ton avis puisque j'ai le même.

C'est vraiment dommage, tant l'univers et sa façon d'amener les choses sont agréables à lire.

Enfin, j'ai quand même hâte de découvrir le dernier tome.

Gromovar a dit…

Oh, je le lirai sûrement aussi, pour avoir le fin mot de l'histoire.

chris a dit…

Fascinant article ! J'avais lu uniquement la série des guerriers du silence et le tome 1 de Wang, mais je retrouve totalement mes impressions dans la "lecture" que tu fais de ses œuvres : un excellent créateur de mondes dont l'intrigue me laissait sur la faim (le premier recherche le deuxième puis le troisième etc...Et hop on a 12 guerriers du silence).

A la fin de ma lecture, j'avais envie de m'écrier "et tout ça pour ça ?"

J'ai renoncé depuis à en lire d'autres, n'arrivant pas à surmonter mon désintérêt pour cette structure narrative.

Gromovar a dit…

C'est vrai qu'il y faut de l'abnégation ;-)

Efelle a dit…

Pas convaincu par le synopsis, je fais l'impasse sur cette série vu tes impressions.
On dirait une redite des Guerriers du Silence.

Val guichon a dit…

J'espère vraiment que le 5è tome sera plus surprenant que les 4 que je viens de lire.
Le premier était haletant mais comme les 3 suivants reproduisent le même schéma, ça en devient un brin enquiquinant.

Cela dit, j'aime la façon dont Bordage me raconte une histoire.Alors ce 5è tome, je l'attends avec impatience :)

Gromovar a dit…

On verra bien.