Wolf Worm - T. Kingfisher

1899, Caroline du Nord. Sonia Wilson arrive à la gare de Siler - « le pays du mondialement célèbre Lapin de Chatham » . Après la mort de son père, avec qui elle vivait, cette femme célibataire vient prendre un emploi chez le Dr Halder, un naturaliste comme son défunt père. Différence notable entre les deux : le père Wilson inventoriait les végétaux quand le Dr Halder s’occupe, lui, d’insectes. Dans la maison isolée où elle va dorénavant vivre et travailler, elle découvre un tout petit monde composé d’une gouvernante, de son mari, d’une jeune domestique, et surtout du très désagréable Dr Halder. Autour, quelques rares voisins (dont un paraît cinglé) , et quelques paroissiens côtoyés à l’office du dimanche. C’est tout. C’est peu. Et comme si ça ne suffisait pas, Sonia réalise vite que quelque chose (quoi au juste ?) n’est pas normal. Wolf Worm est le dernier roman de T. Kingfisher . C’est un Southern Gothic  réussi, à condition d’atteindre une assez forte suspension d’inc...

American Elsewhere - Robert Jackson Bennett - Retour de Bifrost 92


Publié en 2013, lauréat du Shirley Jackson Award la même année, "American Elsewhere" arrive en France au sein de la trinité inaugurale de la nouvelle collection Albin Michel Imaginaire.

Ici et maintenant. Mona Bright est une vraie badass, une femme à la dérive aussi. Ex-flic, ex-épouse, ex-future mère, Mona traîne de lieu en lieu, et de coup d'un soir en coït vespéral, sans attache ni foyer. Il faut dire que sa vie n'a jamais été facile, entre un père aussi dur que peu amène et une mère schizophrène qui a fini par se suicider. Alors quand Mona reçoit un message lui annonçant le décès du vieux, elle se rend aux obsèques avec comme seul projet de toucher un maigre héritage avant de reprendre la route.

Quelle n'est donc pas sa surprise lorsqu'elle apprend que sa mère, Laura, avait une maison dans la petite ville de Wink – au Nouveau-Mexique –, qu'elle en est héritière, et qu'une photo trouvée lui laisse entrevoir un autre moment de la vie de celle-ci, un moment de joie et de vie normale qui prouve à Mona que sa mère n'a pas toujours été la frêle loque triste qu'elle a connue. La jeune femme part alors pour le Nouveau-Mexique, en quête de son héritage et de l'histoire perdue de Laura. Elle y arrive au beau milieu d'un enterrement et va y trouver bien plus que dans ses rêves les plus fous.
Aucun spoiler jusque là donc stop !

"American Elsewhere" est un roman envoûtant.

Le lecteur sera intrigué, inquiété, et rapidement captivé par les mystères qui entourent la petite ville et la biographie de Laura. Il voudra savoir. Il tournera les pages compulsivement, emmené par l'étrangeté des situations et des personnages, la quête existentielle de l'aimable Mona, la volonté de découvrir qui ose ajouter du trouble à un lieu déjà visiblement troublé – un lieu hors du temps (entre architecture Googie et design Mid-century Modern) où règne la peur et la pratique surprenante des « arrangements ».

Il sera séduit aussi par l'écriture caustique de l'auteur (ses descriptions d'obsèques, de grossesse, ou de libido adolescente sont succulentes). Le lecteur averti aura en plus le plaisir de reconnaître quantité d'influences et de les voir converger vers Wink, sans avoir jamais la certitude de tenir la bonne interprétation. Il y a dans ce roman du King et du Gaiman, voire du Scott Hawkins. On se croit parfois dans Stepford Wives ou dans un épisode de Twilight Zone. On lorgne du côté de Lovecraft.

Mais surtout c'est Twin Peaks qui vient à l'esprit, ou Lynch plus généralement. La petite ville proprette, parfaite, amicale et policée (qu'on dirait sortie d'une illustration de Rockwell) cache une arrière-boutique bien différente ; on y perçoit vite le malaise qui l’imprègne et les secrets larger than life qu'elle dissimule derrière une façade de perfection formelle, comme à Twin Peaks (dont l'héroïne perdue s'appelle Laura comme ici), comme à 'Blue Velvet' Lumberton (où un fragment d'identité trouvé par hasard est le fil qui permet de dénouer, avec grande violence, l'écheveau des secrets), comme dans ces histoires à temps bouleversé que sont Mulholland Drive ou Lost Highway. On croise même les lapins d'Inland Empire !

"American Elsewhere" est donc un roman weird déjanté qui intrique quantité de genres et d’influences pour (presque) le meilleur et raconte une histoire tourmentée d’héritage, de révolte filiale, et d’abîme qui finit toujours par rendre le regard qu’on lui adresse.
Pour être exhaustif, on peut regretter une longueur peut-être excessive, des révélations trop explicites pour le genre, ou une fin qui paraît un peu facile (et c’est écrit au présent, on aime ou pas). Défauts véritables mais défauts mineurs au vu du mix de mystère, d'horreur cosmique, et d'aventure pure que contient l'ouvrage.

American Elsewhere, Robert Jackson Bennett

Commentaires

Valeriane a dit…
Belle chronique!
J’ai adoré ce livre! Et tu en parles terriblement bien!