samedi 31 mars 2018

Ready Player One c'était un livre



Pas encore vu le film, donc je ne sais pas ce qu'il y reste du roman. Pour ce qui est du roman, on peut se renseigner en lisant la chronique VO ici.

lundi 26 mars 2018

Tomorrow and Tomorrow - Thomas Sweterlitsch - The evil that men do


William Gibson a dit un jour que l'échec du cyberpunk était de ne pas avoir imaginé le mobile. Ce n'est pas un problème dans le "Tomorrow and Tomorrow" de Thomas Sweterlitsch qui se passe au moins autant dans une virtualité connectée sans-fil que dans le monde réel.

Futur proche. John Dominic Blaxton est un enquêteur d'assurances. Son métier consiste à arpenter l'Archive, la reconstitution virtuelle de Pittsburgh, pour documenter des dossiers de demandes d'indemnisation. Car, dix ans auparavant, la ville a été totalement détruite par une explosion nucléaire terroriste. Qui est mort, quand, comment ? C'est à ces questions que Blaxton doit répondre quotidiennement.

Et pour cela, l'Archive est le lieu ultime. Reconstitution virtuelle accessible en immersion complète ou en réalité augmentée, elle est construite par la compilation des millions de données numérisées accessibles en ligne. Des caméras publiques aux selfies privés, les flux visuels et sonores produits par la ville connectée, une fois compilés, créent de facto un double numérique de celle-ci qu'il est possible de visiter encore et encore en choisissant le lieu et le moment qu'on veut revoir.

Pour Dominic, accro à l'Archive, le roman s'ouvre sur deux absences obsédantes. Il y a Hannah Massey, dont il vient de « découvrir » le cadavre virtuel mais est incapable d'expliquer les circonstances ou le moment exact du meurtre, et il y a Theresa, sa femme, morte dans l'explosion alors qu'elle approchait du terme de sa grossesse, et qu'il ne cesse d'aller voir et revoir dans tous les moments précédant l'attaque, sans jamais réussir à en faire le deuil.

C'est alors qu'il est engagé par Waverly, un magnat de l’informatique qui veut trouver celui qui fait disparaître de l'Archive toutes les occurrences d'Albion, sa fille, morte comme tant d'autres lors de l'attentat. Commence pour Dominic une enquête pleine de mensonges et de faux-semblants qui lui coûtera beaucoup mais, paradoxalement, l'aidera aussi à avancer.

"Tomorrow and Tomorrow" est un roman lent et obsédant qui doit au moins autant au cyberpunk qu'au noir. Sweterlitsch y décrit un monde à venir hélas trop crédible.

Connectés sans fil par le biais d'Adware cérébraux, les humains y vivent dans une réalité augmentée constante, plus proche de nous que celle de Station : la Chute par exemple, et donc de facto plus angoissante. Spams continuels, offres commerciales idem, flux d'actualités toujours plus trash et gore, trends orduriers, télévision qui ne vaut pas mieux, « vie politique » devant plus à la téléréalité qu'au débat d'idées, l'Américain du roman baigne dans un flux hégémonique de données surimprimées, au sein duquel le bruit surpasse de très loin le signal, pour peu même qu'il y en ait un. C'est bien vu et bien fait, dans une ambiance qui rappelle par moments Black Mirror. Au-delà, l’intrication du réel et du virtuel évoque bien sûr aussi l’œuvre de P. K. Dick.

Et puis, dans ce futur possible, il y a aussi la mode, omniprésente, les people, sans oublier le terrorisme, les contrôles de sécurité toujours plus intrusifs, les exécutions publiques conduites comme un grand-guignol par une Présidente Meecham qui pourrait être la fille de Donald Trump et de Sarah Palin.

Du noir, Sweterlitsch tire une enquête bien plus humaine dans ses tenants et aboutissants que ne l'était le cyberpunk de Neuromancien par exemple. Pas de Muetdhiver ici, c'est de faiblesses et de perversions humaines que parle Sweterlitsch. Quant à l'enquête, c'est de contacts humains, de conversations, de confiance gagnée qu'elle se nourrit. Pas de « glace », ou si peu.
Et le héros n'en est pas vraiment un. Imparfait, faillible, à la dérive par moments, il n'avance que lentement sur le chemin de la vérité. Il est agit plus qu'il n'agit, comme un bouchon de liège capable seulement de petits mouvements locaux et incapable d’influencer le courant global qui l'emporte vers une conclusion inévitable – on sent ici l'ambiance du Festin nu de Burroughs.
Dans ces événements où il entre largement à son corps défendant, Dominic perdra le gros de sa santé, certains perdront leur vie ou leur réputation. Et pourtant, une vérité se fera jour, un deuil sera fait, un nouveau chemin sera emprunté.

"Tomorrow and Tomorrow" – un titre tiré de Macbeth et de son festival d'atrocités – est un roman lent, contemplatif, presque le négatif du très efficace The Gone World et tout aussi agréable à lire pour des raisons diamétralement opposées.
Très référencé, truffé d'art, de poésie, de French Theory même, il est l'histoire d'une vérité dissimulée qui ne se révèle qu'en allant littéralement fouiller dans le monde des morts. D'une culpabilité qui cherche le pardon. D'un double deuil contraint. D'une renaissance possible. D'une rétribution qui vient.

Imparfait en raison d'un ou deux moments où la crédibilité des situations s'amoindrit, "Tomorrow and Tomorrow" est néanmoins d'une lecture très plaisante. L'auteur convie son lecteur à une ballade tragique dans un monde de fous superbement décrit, il lui offre d'être le témoin d'un cheminement personnel – lent mais inexorable – qui, d'horreur en horreur et de reconstruction en seconde chance, renoue les fils d'histoires brisées et répare les torts causés par des prédateurs sans foi à des victimes innocentes.

Tomorrow and Tomorrow, Thomas Sweterlitsch

samedi 24 mars 2018

Contes ordinaires d'une société résignée - Ersin Karabulut - Familles...


"Contes ordinaires d'une société résignée" est un recueil d'une quinzaine de fabliaux en BD, œuvres de l'auteur turc Ersin Karabulut. Fluide Glacial offre à ce chef de file de la BD contemporaine turque une édition de belle qualité pour son premier album en français.

En quelques pages à chaque fois, tangentant souvent le fantastique ou l'anticipation, Karabulut offre une description inquiétante et fondamentalement résignée (pour reprendre le terme du titre) d'une société turque en plein désarroi.

Dès la couverture, on comprend qu'il ne fait pas bon vivre dans le monde de Karabulut. Au point qu'on se jetterait volontiers dans le vide pour ne plus entendre les rossignols roter. Puis commencent les histoires, dans un style « à chute » ironique et cruel qui rappelle les House of Mystery, même si les très beaux dessins de l'album rappellent plutôt le Caza de Scènes de banlieue.

On croise donc une maladie étrange qui rappelle un peu dans son ton ironique une nouvelle de Boris Vian, « L'amour est aveugle ».
Puis, à plusieurs reprises, une génération ancienne qui ne veut pas mourir et céder la place à celle qui vient, ou alors lui prend ce qui lui reviendrait de droit.
L'omniprésence étouffante des familles qui s'insèrent dans la vie des individus et des couples (impressionnante dernière image de l'histoire « Une famille nombreuse »).
Plus généralement, l'horreur des cruautés intrafamiliales, entre collatéraux, dans les couples qui s'éloignent, dans ceux qui n'ont jamais été proches (où ce sont les femmes paient le prix le plus élevé).
Et puis, la cruauté des humains entre eux, le mal qu'ils se font, plus ou moins sciemment, la consommation des uns par les autres, la gloire qui fait vivre et qui fluctue comme des cours de bourse.
Enfin, la cruauté d'un monde qui engendre et entretient la peur, dans lequel il est presque impossible de trouver une trace d'intelligence, ou, plus spécifiquement, l'angoisse étouffante qu'on doit ressentir dans la Turquie de l'AKP qui a fait du gris la couleur hégémonique d'un totalitarisme soft.
Heureusement il y a l'amour vrai des amoureux, même si celui-ci inquiète et écœure de par son jusqu’au-boutisme même.

Il est difficile de capter l’attention avec des récits courts. C'est très réussi ici. Narration et graphismes se répondent. C'est cruel, ironique, souvent choquant, parfois à la limite du surréalisme, toujours très pertinent. L'individu, désespéré, est écrasé par la famille, la gérontoclique, les institutions.
Un bien bel album bien joliment réalisé. A lire et relire sans retenue.

Contes ordinaires d'une société résignée,  Ersin Karabulut

samedi 17 mars 2018

L'enfant de poussière - Patrick K. Dewdney - WOW !


Il y a des romans qu'on ouvre sans savoir où on met les pieds, juste parce qu'on a confiance dans le conseilleur, et qu'on prend en pleine face au point de ne plus pouvoir les lâcher. "L'enfant de poussière", qui sortira dans deux mois tout juste Au diable vauvert, est assurément de ceux-là.

"L'enfant de poussière", premier tome du cycle de Syffe, c'est l'histoire de quatre orphelins qui grandissent sans amour dans la pauvre ferme de la veuve Tarron. Quatre amis pauvres à qui ne manquent rien de ce qu'ils ne connaissent pas. Quatre enfants de huit ans qui partagent une vie pleine de jeux, de rires, de toutes petites joies et de modestes espérances – on sait qui on est, on sait ce qu'on est, quand on vit à « l'orphelinat Tarron » tout en bas de l'échelle féodale.
Ils s'appellent Cardou, Merle, Brindille – la seule fille –, et, enfin, Syffe à qui on n'a même pas donné de vrai prénom, qu'on nomme du nom de son peuple nomade d'origine, les Syffes : « je crois en avoir souffert...en prenant conscience que je ne connaissais aucun chien auquel son maître n'avait pas daigné donné un meilleur nom que chien ». Le ton est donné. Car "L'enfant de poussière" est l'autobiographie de Syffe, écrite dans un style aussi beau que souvent déchirant.

"L'enfant de poussière", c'est aussi l'histoire d'un monde. Un chapelet de principautés qu'un guerrier heureux – Bai Solstere – unifia et pacifia. Mais Bai vient de mourir sans descendance légitime, et le chapelet se désagrège, redevient confettis. Entre les roitelets, les tensions s'exacerbent, et, aux portes du royaume, un puissant voisin guette, Carme. Messagers au galop ; bruits tenaces de bottes.
Aux cotés du royaume, outre Carme l’esclavagiste, il y a des terres sauvages et mal connues, toujours plus étrangères au fur et à mesure qu'on s'éloigne du centre. Y vivaient ces nomades qu'on combattit jadis, qu'on trouve aujourd’hui trop proches, et dont on dit qu'ils auraient été chassés de leurs terres par une menace mortelle. Là-bas aussi, il y aurait des mages, il y aurait des monstres. On en est presque sûr, mais à Corne-Brune, on n'en a jamais vu. Même les Stryges, sortes d’énormes scolopendres recherchés pour leur chitine en dépit du danger que leur chasse représente, sont des animaux dont on entend plus souvent parler qu'on ne les voit vraiment quand on est un citadin ou un jeune enfant.

C'est encore l'histoire d'un passé qui ne passe pas, de braises mal éteintes. À Corne-Brune, chez Syffe, les vieilles familles brunoises et les nomades – Syffes et autres « teintés » – ne se mélangent que peu. Les guerres du passé ont laissé des plaies à vif. Si les nomades occupent aujourd'hui la « Cuvette » proche de la ville où ils commercent activement, ils n'en sont pas moins mal aimés de la plupart des locaux, méprisés et discriminés. D'autant qu'à l'antagonisme ethnique entre autochtones et « teintés » s'ajoute une rivalité sociale entre vieilles familles nobles de Corne-Brune et « bourgeoisie métissée » en ascension sociale. Que le seigneur-primat local, Barde le Jeune, ait un peu de sang « teinté » dans les veines ne fait qu'ajouter au mécontentement haineux de l'aristocratie, un déplaisir qui pourrait facilement tourner en guerre civile.

C'est l'histoire aussi de plusieurs amitiés et de plusieurs apprentissages. Toujours dans l'épreuve, toujours par accident, toujours comme ultime porte de secours, Syffe sera successivement pris sous l'aile de trois mentors. Un guerrier de la garde, puis un chirurgien étranger, enfin un légendaire guerrier Var.
Chacun apporte à Syffe son attention et son savoir. Parfois à la manière secrète de qui travaille dans l'ombre pour le seigneur-primat, parfois à celle de qui vient d'ailleurs et – raisonnant autrement – ouvre au relativisme, parfois avec la tendresse rude du vétéran de mille batailles. Mais jamais dans l'indifférence. Même quand Syffe ne comprend pas, même quand c'est difficile, même quand il finit par haïr son mentor tant les épreuves qui sont imposées sont rudes. Chacun le fait avancer. Chacun lui apporte savoir et confiance. Chacun l'aide à grandir, c'est à dire polit et forge la matière brute dont est fait l'enfant. Eduquer, c'est ex ducare, ce n'est pas Rousseau, c'est au contraire aider activement à s'extraire des apories de l'enfance.

Et comme c'est d'humains qu'il s'agit, comme c'est un roman d'apprentissage aussi, "L'enfant de poussière" est l'histoire de plusieurs trahisons, de plusieurs renoncements, de plusieurs de ces épreuves que la vie, le monde, et les autres, envoient à un enfant en cours de maturation. Découverte du dépit, de la frustration, de la violence subie, de la raison d'Etat, de l'injustice aussi – bien plus dure quand elle frappe ses proches que soi-même. Découverte de l'amour et des tourments qu'il inflige. Découverte de la camaraderie et, progressivement, par le frottement à l'autre, l'effort, l'épreuve surmontée, découverte de soi, de ses limites, de ses capacités, des obstacles à franchir pour être pleinement soi-même et devenir ce que l'on est ; l’existence précède l'essence. Mais l'existence s'accouche, elle n'advient pas naturellement.
Apprendre, comprendre, vaincre sa peur, vaincre sa colère, atteindre la « glace » qui seule permet la raison, qui seule permet l'analyse, qui seule permet la survie, être pleinement éthique, pleinement ouvert, et pleinement impitoyable à la fois, c'est ce que Syffe doit tirer par lui-même de ses années d'apprentissage Var. Une éthique forte et contraignante, de discipline, d'ouverture, de droiture, de responsabilité. Les guerriers Vars tuent sans plaisir, sans colère, sans excès, sans infliger de souffrance inutile. Ils placent la liberté au-dessus de toute autre valeur, méprisent le mépris, désignent eux-mêmes leurs chefs, leurs combats, leurs tactiques. Ils sont des hommes libres chérissant la liberté ; c'est ce que Syffe deviendra (la fin du roman n'en est que plus cruelle).

"L'enfant de poussière" c'est enfin, car on est en fantasy fut-elle low, l'histoire d'une menace cachée, d'une origine incertaine, d'un pouvoir dissimulé et ancien qui guette et cherche à revenir. Syffe le sent dans ses rêves, le croise sous les traits d'un mystérieux pérégrin, le devine dans son origine largement inconnue. Il faudra là, pour en savoir plus, attendre hélas le tome suivant.

Tout ce qui précède, c'est le fond, les idées, l'histoire. Mais il me faut parler aussi de la forme. Car si de belles et pertinentes choses sont dites, elles le sont de très belle manière. On est happé par les mots de l'auteur et entraîné irrésistiblement dans les pas de Syffe, sur les routes, sous les remparts, dans les cachots.
Descriptions des lieux et du monde, des personnes et des objets, des sentiments et des idées surtout, la langue de Patrick K. Dewdney est superbe. On est régulièrement saisi par la force et la simplicité mêlées des phrases ciselées par l'auteur. On est souvent si époustouflé par la justesse d'une expression qu'on se demande s'il aurait été même possible de l’exprimer autrement. Qu'il décrive le malheur de la guerre, l'horreur de tuer un homme au contact, le courage et la folie d'hommes placés dans des situations extrêmes, qu'il parle de sentiments blessés, d'espérance, de joie, de l'élation des amours naissantes ou de la souffrance qu'inflige les finissantes, tout est juste dans les mots de Dewdney. Kalos kagathos ! ce roman est beau et bon. C'est sûrement le meilleur que j'ai lu cette année.

L'enfant de poussière, Patrick K. Dewdney 

Exceptionnellement j'offre une page ici. J'espère que l'auteur ne m'en tiendra pas rigueur.

ON PEUT NE PAS LIRE L'EXTRAIT POUR NE PAS SE SPOILER


jeudi 15 mars 2018

Amatka VF - Karin Tidbeck


Sous une couverture qui a, faute de mieux, le mérite d'exister, La Volte sort "Amatka", de Karin Tidbeck, en VO. Cet excellent roman dystopique où l'intelligence le dispute à l'étrangeté était chroniqué là. Je le conseille fortement.

Amatka, Karin Tidbeck

samedi 10 mars 2018

La controverse de Zara XXIII - John Scalzi


"La controverse de Zara XXIII" est une réécriture des Hommes de poche de H. Beam Piper. C'est un texte amusant (qui se veut tel en tout cas) mais qui n'a qu'un lointain rapport intellectuel avec une autre controverse célèbre, en dépit de son titre VF.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 91, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Prospecteur indépendant sur une des planètes minières de la toute-puissante compagnie Zarathoustra, Jack Holloway découvre un filon d'innombrables pierres précieuses dont une seule suffira à le mettre quelque temps à l'abri du besoin... si les avocats de son client ne trouvent pas le moyen de l'en déposséder. Le même jour l'alarme de son domicile se déclenche. On s'est introduit chez lui. S'agit-il d'un cambrioleur ? Non ! L'intrus se révèle être une adorable boule de poils d'une espièglerie confondante. Mais sans doute ne vit-elle pas seule sur cette planète... Bientôt, les cadres de la compagnie s'avisent du problème : si le petit peuple à fourrure de Zara XXIII est doué de raison, c'en sera fini de l'exploitation de son sous-sol par une entreprise étrangère. A leurs yeux, la solution est simple : tout faire pour que ne soit pas reconnue cette intelligence. Ainsi débute La controverse de Zara XXIII.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


mardi 6 mars 2018

The Gone World - Tom Sweterlitsch - Halluciné·ant


1997. Shannon Moss est une agent du NCIS pas tout à fait comme les autres. Elle fait partie du programme top secret Deep Waters, dont la finalité est d'explorer l'espace lointain et les avenirs possibles. Non pas hypothétiquement mais en y envoyant des agents en mission solo ou des vaisseaux entiers en tournée d'exploration.
Ne me demandez pas comment les technologies nécessaires sont devenues accessibles à l'humanité, l'auteur ne l'explique pas. Sachez seulement que, depuis au moins le début des années 80 et grâce aux « Brandt-Lomonaco Quantum-Foam Macro-Field Generators », le plus secret des services secrets US envoie des explorateurs vers des galaxies lointaines ou expédie des enquêteurs dans des avenirs possibles pour en ramener des informations utiles ici et maintenant. En général ça fonctionne. Parfois non.

Enorme problème : les agents en mission dans l'avenir ont détecté une apocalypse finale d'origine inconnue, le Terminus, qui entraîne la fin de toute vie terrestre dans des conditions atroces. L'humanité est confrontée à la perspective d'un anéantissement total, et seuls les membres de Deep Waters le savent.
Plus énorme problème encore : la date de survenue du Terminus ne cesse de se rapprocher du temps présent. D'abord repéré en 2666, il est situé en 2199 lors du prologue qui ouvre le roman. Moss, en mission d'étude sur zone, a manqué y perdre la vie et y a quand même laissé une jambe.

1997 donc. Moss est appelée sur la scène d'un crime particulièrement odieux. Un ex-Navy SEAL, Patrick Mursult, est soupçonné d'avoir massacré sa famille à l'arme blanche. Lui est introuvable, et l’aînée des enfants, Marian, a disparu aussi. La traque est lancée, il faut tenter de retrouver Marian en vie, et parvenir à arrêter Mursult. Mais si la disparition de Marian, enlevée et peut-être assassinée, est compréhensible, l'existence même de Patrick Mursult ne l'est pas car l'homme est porté disparu avec tout l'équipage du vaisseau d'exploration Libra depuis 1985. Enquêtant, Moss découvrira que les deux événements tragiques sont liés et que l'ensemble n'est pas sans rapport avec le Terminus et son approche inexorable. Il lui faudra faire plusieurs allers-retours entre présent et futur proche pour avoir une chance, si minime soit-elle, de résoudre les mystères liés auxquels elle et le monde font face.

Ici et là, on peut lire que ce roman est un mix de NCIS et de X-Files. Non. Pas de Gibbs ici (même si une allusion très bien amenée y est faite), et pour ce qui est de l'aspect science-fictif, on est plus près de Men in Black (l'humour en absolument moins) que de X-Files. En effet ici, les services spéciaux ont accès à des technologies très avancées dont le grand public n'a pas connaissance.

Thriller haletant, "The Gone World" est un roman extrêmement bien construit. Les histoires de voyages dans le temps sont souvent difficiles à crédibiliser. Il est délicat de ne pas tomber dans les différents paradoxes qu'impliquent ces voyages. Je n'ai pu repérer aucun problème de cohérence ici. Au contraire.

Dans "The Gone World", le voyage temporel est au cœur du développement de l'intrigue. Sans lui, pas de roman possible dans sa structure même. Dans Isolation, Egan décrivait un homme qui avait appris à effondrer la fonction d'onde probabiliste à son avantage, ici, Sweterlitsch utilise le concept autrement. Utilisés pour voyager dans le temps, les « Brandt-Lomonaco Quantum-Foam Macro-Field Generators » permettent de « descendre » le long d'une probabilité, d'aller visiter un futur probable puis de revenir dans le présent. Si chaque futur probable est différent, les grandes lignes historiques, amenées par les probabilités les plus fortes, y sont les mêmes. Il est donc possible d'aller quelques années dans le futur chercher des indices, des informations non disponibles aujourd’hui mais qui le deviendront, puis de revenir dans le présent pour accélérer ou débloquer des enquêtes. Dit comme ça, "The Gone World" peut sembler n'être qu'un police procedural un peu original (ou paresseux). Erreur grave. Car chaque aller-retour (long et compliqué, je rassure d’éventuels lecteurs contre la crainte d'un Deus ex Machina facile) modifie la situation présente et modifie donc en retour les futurs probables lors des voyages suivants. A nouvelle réalité, nouveaux développements. Régulièrement on comprend à la lecture qu'un fait ou une phrase échangée à un moment t explique un événement déjà connu ou prépare une situation nouvelle. C'est impressionnant de cohérence.

Si le moteur du récit est le voyage temporel, le pilote involontaire en est Shannon Moss. Elle est au centre de l'histoire non seulement parce qu'elle en est le personnage principal mais aussi et surtout parce qu'elle met et garde en mouvement l'intrigue par son existence même. Les coïncidences qui parsèment le roman n'en sont pas, elles trouveront toutes leur explication au fil des pages, à un point même qu'elle n'aurait jamais imaginé.
Très développée, dotée d'une vraie profondeur, Shannon est un personnage qui sacrifie sa vie (au sens biographique du terme) à sa mission. Courage et détermination sans faille la caractérisent, même lorsqu'il faudra abandonner tout espoir de survie pour espérer sauver ce qui peut l'être de l'avenir humain.

Car l'avenir est sombre, définitivement sombre. Mêlant habilement éléments historiques et « spéculations crédibles »,  Sweterlitsch crée des futurs possibles terrifiants qu'il dépeint avec une noirceur qui ne déparerait pas chez Thomas Ligotti. Invoquant le Christ mort d'Holbein ou le Naglfar nordique, il met en scène une conspiration diabolique qui s'avère plus complexe dans ses motivations qu'il n'y paraît au premier abord. Il emmêle volontairement tous les fils de l'intrigue avant de les dénouer un par un pour le lecteur. Il conclut superbement en restant dans le droit fil de son développement.

Je voudrais en dire plus mais je risquerais de spoiler. Et je crois vraiment qu'il faut ici se laisser porter par une histoire qui pousse à tourner les pages à vitesse grand V pour en découvrir soi-même toutes les finesses et voir à quel point le tout est bien ficelé.

Juste, pour le plaisir, un extrait du début, non loin du Terminus : « She screamed when she saw the crucified woman. The woman had been crucified upside down, but there was no cross; she was suspended midair, hovering above the black water. Fire burned at her wrists, her ankles. The woman’s rib cage was stretched, protruding, her body diminished, thinned to the point of starvation; her legs were striated black with gangrene. Her face was livid, purple, a pooling of blood, and her hair, pale blond, dangled low enough to touch the surface of the water. She recognized herself as the crucified woman and she fell to her knees on the shore of the black river. »

The Gone World, Tom Sweterlitsch

 A noter que le roman devrait être adapté au cinéma.

vendredi 2 mars 2018

Outpost - Michael et Kathleen Gear - Don't trespass


"Outpost" est un roman écrit à quatre mains par le couple Gear, Michael et Kathleen. Hélas, dans ce cas précis, quatre mains c'était au moins deux de trop.

Futur proche. Le système solaire (qu'on ne voit jamais) est gouverné par la Corporation, une sorte de monopole global tant économique que politique qui associe l'emploi et le logement pour tous à une grande privation de liberté – sauf pour les privilégiés de la nomenklatura du Board.

Une technologie sur laquelle personne ne comprend rien – ni le lecteur ni les ingénieurs qui l’implémentent – permet « d'inverser la symétrie » et de voyager entre systèmes stellaires en entrant temporairement dans un « univers parallèle », à l'aide entre autres de « moteurs nucléaires ». Forte de cette technologie, la Corporation a installé des colonies sur divers mondes lointains, dont Donovan (du nom du premier colon qui y est mort). Mais la technologie n'est pas parfaitement fiable, et il semble qu'elle le soit de moins en moins car cela fait six ans maintenant que plus aucun vaisseau de relève n'a atteint Donovan.

Les colons de Donovan, tous liés contractuellement à la Corporation qui est propriétaire de la planète et de tout ce qu'elle contient, ont donc dû se débrouiller seuls. Sur un monde très hostile qui prélève un tribu important de vies humaines, il a fallu recourir au système D pour pallier aux pénuries. Quand à la gouvernance du lieu, sentiment d'abandon et mort du Superviseur local ont permis l'émergence d'un « paradis » libertarien qui n'a guère à envier aux villes du Far West avant leur intégration à l'Union. Une partie de la population vit à Port Authority (sorte de ville frontière de western), l'autre s'est éparpillée dans les wildlands. La règle pour tous est « vivre et laisser vivre ». Aucun gouvernement, il n'y a que pour les nécessités vitales telles que la protection contre les terrifiants Quetzals qu'un trio de personnalités influentes (Talina, Shig, Yvette) prend les rênes temporairement. L'économie locale, coupée de sa base, oscille entre autosuffisance et troc.

Parlant de Quetzal, Talina en tue un de haute lutte au tout début du roman pour venger une petite fille dévorée. Et il semble que, juste avant de mourir, la bête vicieuse ait réussi à « infecter » la jeune femme avec son essence. Le fauve est en elle. Pourquoi, comment, et jusqu'à quand ? Mystère.

Juste après arrive le Turalon, le premier vaisseau terrien à avoir réussi le voyage de deux ans dans « dieu sait quoi » sans disparaître sur le trajet. Il est chargé de provisions de toutes sortes, de nouveaux contractuels, et surtout d'un nouveau Superviseur, l'ambitieuse Aguila, accompagnée de vingt marines surarmés commandés par la capitaine Taggart. Aguila pense trouver une colonie fonctionnelle où les règles corporatistes sont en vigueur, elle tombe sur un joyeux bordel qui a coupé tout lien moral avec son monde d'origine. Et voilà que peu après, le Freelander, que tous croyaient perdu, se matérialise dans l’espace de Donovan. On va enfin savoir ce qui lui est arrivé (en fait pas tant que ça). Une seule certitude, tout l'équipage est mort et le vaisseau a été le théâtre d'atrocités.

Comme si tout ça ne suffisait pas, le Turalon avait pour passager Dan Wirth, un vrai psychopathe qui compte faire de la planète sans Etat son terrain de domination, par le jeu, le meurtre, le proxénétisme.

Avec sa planète aux faune et flore mortelles, son monde sur lequel même l'eau, chargée de métaux lourds, est toxique, ses personnages sans trop de foi ni guère de loi, "Outpost" me donnait l'impression de regarder du côté du très bon Ecorcheur de Neal Asher. Erreur grave.

Quatre fils principaux – mêmes si les points de vue sont plus variés :

Talina/Donovan/le Quetzal : Que veut-il ? Pourra-t-elle s'en débarrasser ? Que reste-t-il à découvrir sur Donovan en général et les Quetzals en particulier ? La planète abrite-t-elle une forme d'intelligence ? Comment les wildlings arrivent-ils à survivre hors de Port Authority ?

Les nouveaux arrivants : Aguila peut-elle reprendre le contrôle de la colonie ? Que doit-elle faire du trio « dirigeant » ? Comment gérer les contradictions entre les colons qui veulent rentrer sur Terre et toucher leur bonus et les nouveaux transportés qui réalisent que rien ne se passera comme on le leur avait promis ? Comment réagira l'équipage du Turalon à la perspective de repartir vers la Terre avec le risque non négligeable de disparaître dans l'espace ?

Le Freelander : Que lui est-il arrivé ? Pourquoi a-t-on l’impression de voir des fantômes à son bord ? Ou de pouvoir y contempler une version future de soi-même ? Peut-on régler le problème des disparitions en vol ?

Dan Wirth : Pourra-t-il devenir l'homme riche et puissant qu'il veut être ? Sera-t-il arrêté à temps ? Ou, fidèle à sa philosophie libertarienne, la petite coterie dirigeante composera-t-elle avec lui ?

Et, honnêtement, ces fils ne sont pas inintéressants, d'autant que la mortelle Donovan peut être captivante. D'où vient le problème alors ?  Ecriture, construction, caractérisation.

Au début du roman, Talina est ainsi décrite : « Capella’s first rays caressed her face, warming her high cheeks and straight nose as they gave a golden cast to her bronzed skin. They illuminated her ancestral features of Spanish hidalgo mixed with classic Maya. Descended from sun gods and conquistadors, their spirit flashed in her sable eyes as she stalked the wild and rocky trails of another world. ». Ouch ! Et ça ne décollera jamais. Ca se répètera même régulièrement.

Les héros sont des archétypes caricaturaux de badass de western. Costauds, courageux, durs comme le roc ou philosophes comme de vieux singes. Talina bien sûr, mais aussi Trish sa protégée, Sigh (dans un rôle de sage qui confine parfois au magical negro), Yvette, sans oublier la barmaid, la mère maquerelle, le médecin, etc. Quand aux bad guys, ils sont vraiment « très méchants ». Tout d'un bloc. Enfin, d'autres s'effondrent inexplicablement, comme Aguila vers la fin du roman.

Les descriptions sont sexistes sans l'excuse d'être anciennes. On est très régulièrement conscient de l'effet que les seins ou les fesses des héroïnes du roman produisent sur la gent masculine. On note même à un moment que « Talina took a deep breath, and he tried not to notice how it emphasized her figure. ». Grotesque !

Et au milieu de ça, comme en contrepoint, les Gear placent une romance à l'eau de rose niveau Lagon bleu.
Extrait : « That’s who I was. Until Donovan. Until Talina Perez. His dreams filled with her high-cheekboned face, the otherworldly glint in her dark eyes. Her delicious lips bent in a smile for him, the flashing of her white teeth. Her hips swayed in that captivating way she walked. Capella’s sunlight highlighted blue tints in her raven-black hair. He could feel her in his arms, substantial, warm, and solid. All woman, that one. Daring and hard, she’d faced him toe-to-toe. Taken him into her own embrace. His soul warmed at the memory of her body against his as they made love, how she’d gasped and trembled at that magic moment. I love her. With all of my body and soul... »

ou encore « “Talina Perez, I’d cross a thousand galaxies just to sit here and share your company.” Every nerve in her body was singing. Do I want to do this? But she did. The old fire had been lit, the flame warming her core. She reached up, pulling his lips to hers as he curled her around onto his chest. ».
MUHAHAHAHAHAHA !

Les auteurs utilisent aussi régulièrement des expressions ou des références qui sont clairement trop datées pour pouvoir faire sens dans le monde décrit. Ils démarrent sur un quiproquo grotesque, et, au fil de l'eau, placent parfois d'étranges préoccupations dans la tête de leur personnages alors que le danger guette ou de surprenantes discussions politiques dans les mêmes moments de danger mortel. Sans oublier de les doter de réactions qui ne semblent pas toujours appropriées aux événements. Surprenant.

Tout ça fait qu'on n'arrive jamais à prendre le texte au sérieux en dépit de l'envie d'en savoir plus long sur ce qu'il se passe vraiment sur Donovan.

Et là, même sur le plan de l'intrigue pure, les auteurs en donnent trop peu, car à la fin de ce tome – qui sera le dernier pour moi – aucune réponse ou presque n'est donnée aux différentes questions posées.

Outpost, Michael et Kathleen Gear

jeudi 1 mars 2018

Acceptation - Jeff Vandermeer - une conclusion VF


Sortie aujourd'hui de l'immense "Acceptation", tome final de la trilogie du Rempart Sud de Jeff Vandermeer, traduit par l'immense Gilles Goullet.

Il fait suite à Autorité et était chroniqué en VO juste à un clic d'ici.

Acceptation, Jeff Vandermeer

Ira Dei - L'or des caïds - Brugeas et Toulhoat

Sicile, 1040 AD. L'armée de l'empereur de Constantinople tente de reprendre l'île aux Musulmans qui la contrôlent depuis 948 – on nommera ici armée l'assemblage hétéroclite de mercenaires d'origines diverses placés sous le commandement du Stratège Maniakès. Varègues, Normands, Grecs, Turkmènes, Lombards, entre autres, tentent en vain de forcer les portes de Syracuse. Sur leurs arrières, la ville de Taormine – toujours entre les mains musulmanes – est une épine stratégique qui ne peut subsister. D'autant que l'or des caïds – l'immense trésor des chefs de guerre locaux – y est caché, et que celui-ci permettrait à Maniakès de conforter son pouvoir en recrutant de nouveaux mercenaires. Mais ni l'un ni l'autre des sièges n'est fructueux. Pour Maniakès et ses troupes, la situation est désespérément bloquée. Le Stratège ne veut plus attendre, Taormine doit être prise d'urgence.

Et voici qu'arrive, non loin de la ville fortifiée, un mystérieux guerrier balafré qui dit s'appeler Tancrède. A la tête d'un vingtaine de combattants, accompagné d'Etienne, un légat papal, Tancrède met ses hommes et ses armes au service d'Harald, le lieutenant local de Maniakès. Intelligent et audacieux, Tancrède gagne vite la confiance d’Harald, jusqu'à lui proposer de prendre la ville pour lui en trois jours en échange de la totalité du butin. Sous la pression constante des délais qu'impose Maniakès, Harald accepte, à contrecœur. Il ignore que Tancrède a un agenda caché.

Avec "Ira Dei", Brugeas et Toulhoat reviennent au Moyen-Age, mais sous un angle moins souvent traité en BD (pour la période on peut voir le Northlanders de Brian Wood). Ils donnent vie à un personnage larger than life, fort comme Conan, élégant (prince mercenaire) comme Elric, rusé comme Ulysse, dont on ne peut que supputer la véritable identité ou le devenir possible.
Qui est vraiment Tancrède ? Que veut-il ? Quel rôle joue dans l'affaire le légat Etienne ?

"Ira Dei" est une histoire de trahison, de vilenie, de vengeance, et de reconquête. Elle prend place en Sicile, terre prise et reprise, encore et encore, et encore une fois ici si Tancrède obtient satisfaction.
C'est aussi une énorme aventure pleine de bruit et de fureur, magnifiée par les dessins et les couleurs de Toulhoat qui subliment les paysages siciliens ou rendent les batailles si dynamiques qu'elles semblent prendre vie sous les yeux du lecteur. Qu'on attaque une ville à l'aide d'une nuée de corbeaux enflammés, qu'une tour d'assaut s'effondre en flammes, qu'une troupe enragée pénètre en courant le long de rues conquises, ou qu'une épée s'abatte sur un agonisant, le dessin époustoufle, et l’œil est captivé par la lumière rouge qui émane des brasiers et colore le monde de la couleur du sang.

Passées les premières pages où le soleil méditerranéen déconcerte tant il change de la noirceur toute parisienne du Roy des Ribauds, l'histoire prend le dessus puis les qualités graphiques deviennent évidentes. C'est donc un bien bel album qu'on dévore, à la fin duquel, ville prise et trésor empoché, Tancrède part accomplir le reste de sa destinée. Il faudra attendre le tome 2 pour savoir ce qu'il en est.

Ira Dei, L'or des caïds, Brugeas, Toulhoat