dimanche 20 mai 2018

La route de Tibilissi - Chauvel - Dispensable


Si on a gardé une âme d'enfant.
Si on aime bien les manga en général et Miyazaki en particulier.
Si on aimes les sujets importants même lorsqu'ils sont traités de manière décevante.
Alors, oui.
Sinon, mieux vaut économiser son temps.
176 pages pour dire, si je résume, que la guerre est un groß malheur, que les civils (en dépit de multiples conventions dont les premières remontent à la Guerre de Trente Ans) en sont des victimes aussi abasourdies qu'innocentes, que les enfants civils le sont encore plus, que la perte est triste, que la peur est lancinante en situation d'incertitude, que l'exil est le prix à payer pour la survie, que l'imagination (l'illusion ?) peut être le refuge de la conscience traumatisée. Pourquoi pas ? Mais il faut une vraie histoire et de vrais personnages, développés l'une et les autres. Ici, tout est trop générique, trop linéaire, trop simpliste. Dans "La route de Tibilissi", Chauvel file une idée très contemporaine ; il oublie juste de la traiter vraiment.

La route de Tibilissi, Chauvel, Kosakowski

samedi 19 mai 2018

X-Men Grand Design - Ed Piskor - Brillant


Les X-Men, les mutants les plus célèbres du monde. Créés en 1963 par Stan Lee et Jack Kirby, les X-Men seront développés sur plus de 50 ans. Des dizaines de milliers de pages et quantité de spin-offs plus ou moins heureux.

Voilà qu'Ed Piskor, cartoonist, comme il se définit lui-même, et surtout énorme fanboy de la saga, a décidé de raconter en les condensant les 280 premiers épisodes de la série, soit plus de 8000 pages d'aventure et de réflexion. Il a commencé à le faire, le travail est en cours, et un premier bilan d'étape est réalisable dès à présent.

Ce premier TPB raconte l'histoire d'une « école pour jeunes surdoués » dirigée par le Professeur Charles Xavier, un mutant télépathe qui a fait le rêve d'aider les jeunes mutants du monde à maitriser leurs pouvoirs et aspire à une cohabitation fraternelle entre homo sapiens et homo superior.
Mais la tâche est rude, presque impossible. Alors qu'ils grandissent dans un monde hostile, apprennent, s'entrainent, combattent, et tentent de vivre des vies aussi normales que possible, les mutants de Charles Xavier sont sans cesse confrontés aux mauvais mutants mené par Magnéto (la partie agressive de leur espèce, qui pense que seule la domination sur homo sapiens assurera la survie d'homo superior), à l'inimitié humaine qui se matérialise dans les projets Sentinelle, à des menaces cosmiques nombreuses présentes et à venir. Une vie de lutte et d'espoir qui se déroule sous les yeux conjoints du Gardien et du lecteur.

Les cinq + 1 X-Men originaux, Magnéto, Kazar, Havoc, Polaris, Mastermind, Trask, et tant d'autres, sont donc rassemblés dans la centaine de pages du volume. Suivant globalement la trame du début de la série, Piskor résume, et en même temps il rassemble les ennemis successifs des premiers X-Men dans un métarécit qui fait un pont avec des développements encore à venir. De plus, reprenant dès le départ des éléments qui n'apparaissent que plus tard dans la chronologie initiale originale, Piskor introduit aussi - ne serait-ce que furtivement - la future Tornade, Moira McTaggart et son fils, certains Shi'ar, ou Banshee par exemple. Il donne par là-même le sentiment d'une cohérence narrative qui n'existait pas à l'origine, d'un grand plan qui se serait déroulé sous les yeux des lecteurs durant trois décennies et dont chaque rebondissement aurait été prévu de longue date et annoncé par des indices.
De ce point de vue, l’intervention du Gardien - qui raconte l'histoire -  est parfaitement justifiée ; après les faits, alors que tout est écrit et accompli, il revient au Gardien de dire ce qui est advenu, de manière construite, par-delà les détails qui auraient pu échapper à l'observateur négligent.
Le volume s'achève avant l'équipe des nouveaux X-Men, et alors que l'entité Phoenix est toujours en route pour la Terre en vue de sa rencontre cataclysmique et tragique avec Jean Grey.

D'une histoire qui s'est développée au fil de l'eau, des changements d'équipes créatives, des basculements d'époque, Piskor a voulu faire un tout cohérent. "X-Men Grand design" - dont on ne connait encore que le premier de plusieurs TPB - est donc bien plus qu'un résumé de la saga X-Men. Alors qu'un tel résumé aurait déjà nécessité un travail de titan grandement méritoire, c'est à une complète réécriture, dans une approche Intelligent Design, que s'est attelé le créateur. Il livre au lecteur un récit épuré et diaboliquement ouvragé qui tient de la chronique, voire de la saga (et qui, de ce fait, conviendra sans doute plus aux habitués qu'aux nouveaux-venus), un évangile des X-Men dans lequel tout se tient.

Le dessin - signé Piskor comme tout le reste - est agréablement rétro, dans un style Age d'or des comics, avec quadrichromie à point apparents et Kirby dots. L'ouvrage est, de plus, grand format.

Ne pas passer à côté !

X-Men Grand Design, Ed Piskor

La fantastique famille Telemachus - Daryl Gregory


"La fantastique famille Telemachus" est un roman de Daryl Gregory. Il offre à son lecteur autant de qualités que de défauts.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 92, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Teddy Telemachus, escroc charismatique, participe à une étude sur les perceptions extra-sensorielles secrètement dirigée par la CIA. C'est là qu'il rencontre Maureen McKinnon, une authentique médium. Après une idylle mouvementée, Teddy et Maureen se marient et ont trois enfants surdoués, avec lesquels ils forment la Fantastique Famille Telemachus, qui sillonne le pays pour présenter au public les pouvoirs de chacun. 
Irene est un véritable détecteur de mensonges, Frankie peut déplacer des objets par la force de sa pensée et Buddy, le benjamin, sait prédire l'avenir. Hélas, un soir, la tragédie va les diviser. Des décennies plus tard, les Telemachus n'ont plus rien de fantastique. Irene est mère célibataire, sans emploi. Frankie doit une somme importante aux anciens associés mafieux de son père. Buddy vit complètement replié sur lui-même. 
Et, compliquant les choses, la CIA réapparaît, pour voir s'il reste un peu de magie au sein du clan Telemachus. Quant à Matty, le fils d'Irene, il vient de vivre sa première sortie de corps. Il n'en a parlé à personne, mais ce pouvoir sera peut-être nécessaire au salut des siens - à moins qu'il n'achève de déchirer sa famille... Mobilisant toute l'imagination qui a fait de lui un conteur reconnu, Daryl Gregory nous livre un roman surprenant et hilarant qui met en scène une famille de rêveurs surdoués et les forces invisibles qui les lient.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


mercredi 16 mai 2018

Tous les oiseaux du ciel - Charlie Jane Anders


Sortie aujourd'hui de "Tous les oiseaux du ciel", le charmant premier roman de Charlie Jane Anders, qui a obtenu le Nebula 2017 et le Locus 2017.
Et, répétons-le : Si When Harry met Sally avait été écrit par Neil Gaiman, il se serait intitulé "Tous les oiseaux du ciel".

Tous les oiseaux du ciel, Charlie Jane Anders

jeudi 10 mai 2018

The Poppy War - R. F. Kuang


"The Poppy War" est le premier roman de Rebecca F. Kuang, une jeune Chinoise émigrée vivant aux USA depuis 2000 avec ses parents. Auteur débutante très prometteuse, elle est diplômée d'Histoire.
"The Poppy War" est aussi l'histoire de Rin, une orpheline de guerre que les vents mauvais de l'Histoire plongent au cœur d'un nouveau conflit qui surpasse en sauvagerie tout ceux qui l'ont précédé.

Empire de Nikara. 20 ans environ après la Seconde Guerre du Pavot. Rin est une orpheline. Elle vit chez les Fangs, qui ne l'aiment pas et l'utilisent dans le cadre de leur trafic d'opium. Ils s'apprêtent maintenant à la marier à un responsable des douanes qui pourrait faciliter leur trafic. Il est donc temps pour la pré-adolescente de fuir. Seule porte de sortie : le Keju, l'examen impérial qui donne accès aux plus prestigieuses académies, notamment militaires. Le Keju est incroyablement difficile, et les enfants de la classe dominante y sont préparés dès la petite enfance. Qu'importe, brillante et motivée jusqu'à la souffrance, Rin s'y prépare deux années durant, le réussit (sous le regard suspicieux d'autorités qui ne peuvent pas croire aux résultats d'une rien du tout comme elle), et part donc un beau jour pour la cité capitale de Sinegard où se trouve la plus réputée des académies militaires, celle qui forme les futurs généraux et stratèges de l'armée impériale.

Pauvre et suderone, elle y vivra une vie de misère sous le mépris des autres enfants, y trouvera un mentor qui l'ouvrira à la réalité surnaturelle du monde, puis la quittera, comme tous ses condisciples, quand la guerre s'invitera dans l'Empire sous la forme d'une invasion par la Fédération de Mugen, l'ennemi séculaire de Nikara, venu juste de l'autre côté de la mer. Elle entrera alors vraiment dans ce que les marines de Full Metal Jacket appelaient un monde merdique, une guerre « foupouda » qui la conduira à être témoin et partie d'horreurs qui dépassent son imagination.

"The Poppy War" est un début très intéressant, mais, si on connaît l'Histoire, un peu déroutant. Kuang y raconte une version fantasy de la Chine entre la fin du XIXè et la première moitié du XXème siècle ; c'est explicite, c'est volontaire. C'est donc de la Chine qu'il s'agit. Clairement. Et du coup, le lecteur est souvent dans la position étrange que provoquent (pour votre serviteur en tout cas) les romans à clefs, une position à mi-chemin entre l'immersion dans l'histoire racontée et la chasse sagace aux pépites dissimulées par l'auteur dans son texte. De ce fait, l'immersion n'est jamais totale, et c'est dommage. Mais tout dépend du niveau de connaissance qu'on a des faits travestis et de la concentration qu'on met dans sa lecture ; le ressenti est donc forcément différent pour chacun.

Le voyage de Rin dans le monde adulte commence par des examens impériaux qui dupliquent ce qui se pratiquait en Chine pour le recrutement des fonctionnaires d'Etat. Très sélectifs, inégalitaires, ils demandaient notamment une connaissance parfaite des textes classiques, dans une approche éminemment confucéenne.

Arrivée à l'académie de Sinegard, la plus sélective mais aussi la plus dure de toute, Rin vit une vie entre Harry Potter et le monde d'Ender (on pense aussi à Star Wars parfois avec ce maître qui doute, rendu inquiet par l'impétuosité de son disciple). Avec un début dans un internat, certains passages sont obligés (les inimitiés, l'ami, les profs alliés ou adversaires, le mentor), mais Kuang parvient néanmoins à rendre son texte original en y introduisant un étrange et facétieux professeur, Jiang, qui devient le mentor de Rin et l'initie à un shamanisme auquel l'empire ne croit pas. Dans l’enseignement de Jiang on reconnaîtra les principes de base du kung-fu (techniques à mains nues, pacifiques d'abord militarisées ensuite, style animaux, etc., Kuang est explicite ici au point de citer Bodhidharma, le fondateur mythique de l'art martial) ; on croisera aussi un panthéon de 64 divinités, clairement d'inspiration chinoise.

C'est à connaître ce panthéon, plein de dieux qui sont autant de forces primordiales qu'on ne contacte qu'à ses risques et périls, que Jiang forme Rin. Mais quand la guerre arrive, quand les étudiants de Sinegard, versés dans les troupes combattantes, doivent lutter pour leur vie et la protection des civils face à un ennemi supérieur en nombre et en équipement, l'approche pacifiste de Jiang ne satisfait plus sa jeune disciple.
Affectée à une unité de freaks dotés du même genre de pouvoirs qu'elle (car si l'Empire ne croit officiellement plus aux shamans, si le mythique Empereur Rouge les a fait disparaître, le Nikara actuel, gouverné par une impératrice bien peu claire, entretient un groupe de shamans qu'il utilise à des missions secrètes et des assassinats), Rin découvrira la vérité sur son pouvoir et ses origines, en même temps qu'elle comprendra de mieux en mieux les sacrifices et les horreurs (souvent dissimulés) qui constituent l'Histoire de son pays. De batailles en rencontres et de massacres en trahisons, elle assistera à des abominations sans nom qui la changeront au point de la conduire sur un chemin bien sombre.

Dans "The Poppy War", Kuang a voulu raconter l'Histoire récente de la Chine. Et c'est ce qu'elle a fait. Empire divisé, plusieurs fois envahi, sous le contrôle de chefs de guerre provinciaux qui se détestent au point de ne même pas parvenir à défendre leur pays d’une agression étrangère, académie impériale, examens classiques, arts martiaux traditionnels ou militarisés, « art de la guerre » d'après Sunzi. Il y a même un immense barrage en Nikara. Mais c'est surtout la « relation » sino-japonaise que Kuang a voulu dire. Invasion de la Chine par le Japon, sentiment de supériorité absolu des Japonais qui déshumanisent des adversaires même pas assez humains pour mériter le nom d'ennemis, « femmes de réconfort », massacre de Nankin, Unité 731, etc. Tout y est, sous le masque d'un récit de fantasy. Jusqu'à une vengeance chinoise qui, elle, n'advint pas dans la réalité.

"The Poppy War" est aussi une histoire de raison d'Etat, de mensonge d'Etat, de trahison d'Etat. Le pouvoir impérial et ses détenteurs ne sortent pas grandis du romans. Aussi indifférent au sort des peuples qu'à celui des individus, fussent-ils ses serviteurs les plus zélés, l'Etat prouve ici qu'il est bien ce « plus froid des monstres froids » que décrivait Nietzsche.

"The Poppy War" est enfin l'histoire d'une jeune fille confrontée aux horreurs de la guerre auxquelles s'ajoutent les affres des pertes et des trahisons. L'histoire d'une fille/femme à la volonté de fer qui n'hésite jamais à souffrir ou faire souffrir pour atteindre son but. L'histoire d'une femme qui s'engage sur un chemin aussi risqué que contestable. L'histoire d'une personnalité d'exception que des circonstances exceptionnelles conduisent à des actes exceptionnels.

A suivre, avec espoir, dans le prochain tome à venir.

The Poppy War, Rebeccas F. Kuang

vendredi 4 mai 2018

Les nominés Locus 2018 (some)


Oulala, beaucoup de beau monde et de bons livres. Ca, c'est de la sélection. Pas de pronostic mais de grandes espérances (Ada Palmer ? et en Horreur j'aimerais vraiment que le très beau red Snow gagne).
Le tropisme SF de mon blog se remarque-t-il ?

SCIENCE FICTION NOVEL

Persepolis Rising, James S.A. Corey
Walkaway, Cory Doctorow
The Stars Are Legion, Kameron Hurley
Provenance, Ann Leckie
Raven Stratagem, Yoon Ha Lee
Luna: Wolf Moon, Ian McDonald
Seven Surrenders, Ada Palmer
New York 2140, Kim Stanley Robinson
The Collapsing Empire, John Scalzi
Borne, Jeff VanderMeer

FANTASY NOVEL

The Stone in the Skull, Elizabeth Bear
City of Miracles, Robert Jackson Bennett
Ka: Dar Oakley in the Ruin of Ymr, John Crowley
The House of Binding Thorns, Aliette de Bodard
The Ruin of Angels, Max Gladstone
Spoonbenders, Daryl Gregory 
The Stone Sky, N.K. Jemisin
Jade City, Fonda Lee
The Delirium Brief, Charles Stross
Horizon, Fran Wilde

HORROR NOVEL

Ill Will, Dan Chaon
Universal Harvester, John Darnielle
After the End of the World, Jonathan L. Howard
Food of the Gods, Cassandra Khaw
The Night Ocean, Paul La Farge
The Changeling, Victor LaValle
Red Snow, Ian R. MacLeod
Behind Her Eyes, Sarah Pinborough
Mormama, Kit Reed
Ubo, Steve Rasnic Tem

jeudi 3 mai 2018

Phoresis - Greg Egan - Orthogonal digest


Imaginez un monde de villages lotek installés sur la glace. Placez-y des héroïnes aux noms scandinaves et des « arbres » appelés Yggdrasils. On se croirait chez des Vikings. Mais on en est très loin.

"Phoresis" est une novella de Greg Egan, récemment publiée. Elle s'ouvre sur Tvibura, une planète glacée nantie d'une sœur jumelle, Tviburi, avec laquelle elle forme un système binaire. Sur Tvibura, la vie intelligente existe. Tviburi, en revanche, est inhabitée, pour autant qu'on puisse en juger depuis sa jumelle. Mais si la vie existe sur Tvibura, elle est chaque jour plus précaire. En effet, Tvibura est une petite planète gelée, incapable par sa seule gravité de retenir son atmosphère ou de fournir l'humus nécessaire aux plantations vivrières. Ces éléments indispensables existent seulement dans l'océan souterrain qui constitue le cœur de la planète, et ils n'arrivent à la surface que grâce aux geysers intermittents qui fracturent la glace ou par le biais des « racines » d'Yggdrasils qui les remontent du cœur liquide vers la surface.

Mais les geysers se font de plus en plus rares, et les habitants de Tvibura sont donc forcés de gratter sans relâche la glace pour mettre à jour les « racines » afin qu'elles libèrent les composés chimiques dont elles sont chargées. Indispensable mais insuffisant à terme, car les « racines » aussi se raréfient. C'est la disette, et, si rien ne change, la famine guette et, à terme, l'extinction. C'est alors que Freya, l'une des innombrables gratteuses, fait, par accident, une découverte qui la conduit à imaginer un plan démentiel pour sauver son peuple en lui donnant une chance de migrer (phorèse) vers Tviburi.

"Phoresis" est un texte caractéristique de Greg Egan. Il ressemble beaucoup, dans ses thématiques, aux romans de la trilogie Orthogonal, dont il pourrait constituer une version raccourcie et simplifiée. Voyons cela.

D'abord, Egan crée un mix d'étrangeté radicale et de simplicité pastorale qui rend le texte accessible.
Freya et ses congénères ne sont pas humains. On le comprend vite à de petits détails, même si aucune description ne sera jamais offerte ; Egan considère sans doute que leur problème est celui, universel, de la survie, et qu'il s'impose à l'identique à toutes les créatures vivantes indépendamment de leur forme.
Leur planète est une boule glacée sur un océan d'alcanes, et la biologie de ses habitants n'est pas basée sur l'oxygène.
Leur biologie reproductive est très singulière (ici je n'en dis pas plus pour ne pas spoiler).
Et pourtant, en dépit de la distance qui nous sépare d'eux, leur mode de vie, leur technologie, et l'organisation sociale qui semble être la leur, évoquent plus la Scandinavie viking qu'une lointaine planète désolée. Leur activité de production d'humus, par exemple, rappelle celle qu'imposèrent les îles d'Aran à leurs habitants, et la reproduction tardive qu'ils appliquent en période de disette est celle qui était pratiquée, dans notre passé, par le biais du mariage tardif.

Ensuite, Egan met en scène une femme (suivie d'autres, au fil des années) qui va s'aider de la science pour sauver son peuple. Il lui faut tirer l'idée initiale de l'observation, l'appuyer sur les connaissances disponibles, mesurer, expérimenter, puis parvenir à convaincre le reste de la population de la viabilité du projet salvateur. Car projet il y a, et, comme dans Orthogonal, il est à la fois délirant et grandiose. Délirant car il s'agir de faire ce qui n'a jamais été fait, qui paraît même difficile à imaginer sans rire, grandiose car il nécessitera l'effort de toute une population sur plusieurs générations. Comme dans Orthogonal, les initiateurs du projet n'en verront jamais l'aboutissement ; ce sont des bâtisseurs de cathédrales.
Science raisonnée et détermination sans faille sont indispensables au succès, il faut calculer et planifier ce qui ne pourra être tenté qu'une fois, à fortiori car la masse des ressources investies dans le projet contraint la consommation courante encore plus qu'elle ne l'était déjà (l'éternel dilemme consommation/investissement).

Enfin, Egan, par le biais de plusieurs narrations consécutives dans le temps, décrit les phases critiques de l'aventure, comme il le faisait aussi dans les trois tomes d'Orthogonal. On y voit les doutes face aux chances de réussite et aux dangers à affronter, mais aussi le courage, le sens du sacrifice, la volonté de vivre en surmontant l'adversité naturelle. Le monde n'est pas fait pour nous mais nous pouvons nous faire au monde : c'est le message mis en actes d'une des protagonistes du texte.

Et puis, nonobstant son fondement scientifique solide, le texte à quelque chose de profondément poétique. A sa lecture, on visualise les chats d'Ulthar ou Cyrano s'envolant pour la Lune, on se rappelle les fous volants sautant de la Tour Eiffel en costume-parachute, ou les constructeurs de la Tour de Babel à l'assaut du ciel une pierre après l'autre. Il est aussi profondément humain. Vouloir la survie de l'espèce même au risque de sa vie propre, repousser par ses actes la possibilité même d'une apocalypse future, voilà qui donne du sens à la vie présente si on en croit, par exemple, le Samuel Scheffler de Death and the Afterlife. En ceci, Freya et ses « sœurs » nous ressemblent alors profondément.

C'est donc un joli texte, conceptuellement original et porté par des personnages qui ne peuvent qu'attirer la sympathie. A lire en attendant qu'un jour, qui sait, soit traduit Orthogonal.

Phoresis, Greg Egan

The Discrete Charm of the Turing Machine - Greg Egan

© R. Kikuo Johnson pour The New-Yorker

Futur proche. Dan vend des rachats de crédit à des ménages surendettés. Il fait ce métier depuis des années, et il le fait très bien. Et pourtant, voilà qu'un jour il est licencié, éjecté, viré, comme un malpropre, sans préavis ni considération.
Si Dan ne se retrouve pas tout de suite à la rue, c'est grâce au salaire de Janice, sa femme, qui accumule les heures supplémentaires à l'hôpital où elle travaille. Pour quelques temps encore, le couple pourra continuer de rembourser le crédit de la maison et de payer l'école de leur fille, Carlie. Mais pour combien de temps ? La question est d’importance car si Dan se définit comme « entre deux jobs », il connaît un autre parent d'élève, Graham, qui lui aussi est « entre deux jobs », depuis deux ans maintenant.

Avec "The Discrete Charm of the Turing Machine", Greg Egan adresse la question, politiquement épineuse, de l'attrition de la classe moyenne. Impressionnant aux USA, le phénomène touche à des degrés divers toutes les économies développées (et, bien sûr, il a fait débat en France) ; il est rendu visible par le double diamant de Perucci (ci-dessous).


Baisse du revenu réel, hausse du taux de chômage, limitation des opportunités de mobilité sociale ascendante, perte des parachutes sociaux, le déclassement (réel ou fantasmé) se manifeste dans de nombreuses variables depuis les années 70 et, partout, il fait le lit des populismes.

Après la prospérité et l'ascenseur social (souvent surévalué) des Trente Glorieuses, la mondialisation, le ralentissement économique occidental, et un partage de la valeur ajoutée plus favorable aux actionnaires (les trois étant très liés) avaient mis un terme à ce qu'on pouvait considérer comme une répartition « équitable » des fruits de la croissance. Dans un premier temps, les effets délétères du phénomène furent circonscris à la classe populaire. De ce fait, la classe moyenne, fille et gagnante des Trente Glorieuses, pensa longtemps qu'elle ne serait pas affectée. Elle était diplômée – elle avait joué elle-même le jeu de l'école avant d'investir massivement dans la scolarité de ses enfants – ; elle était convaincue que ses compétences, complexes, la destinait à des tâches intellectuelles, non répétitives voire créatives, des tâches impossibles à automatiser, à contrario de celles des ouvriers ou employés. Même si le seuil de vulnérabilité aux changements techniques s'élevait sans cesse, ingénieurs, libéraux, managers se pensaient à l'abri. C'était sans compter avec la numérisation et l'algorithmique.

Tout ceci est en cours et à peu près connu. Dans "The Discrete Charm of the Turing Machine", Egan part d'ici et se projette – très peu – dans l'avenir. Pour augmenter toujours plus la rentabilité du capital, des logiciels de skill-cloning y observent les salariés afin d'apprendre à les remplacer, ce qu'ils finissent toujours par faire entraînant par là-même un basculement rapide dans un monde où presque tout travail est superflu. Problème : un système de production de masse a besoin, en regard, d'une consommation de masse, sinon la descente aux enfers que connaissent Dan et ses innombrables semblables finirait par nuire au capitalisme lui-même. C'est alors que le système trouve une solution innovante pour surmonter ses contradictions, une solution aussi viable qu'absurde que Dan finit par découvrir et que le lecteur trouvera dans les pages de la nouvelle.
Pour Dan, d'abord ébranlé, il est alors temps de se mettre en état de survivre au nouvel ordre du monde.

The Discrete Charm of the Turing Machine, Greg Egan

mercredi 2 mai 2018

The Black Monday Murders TPB 2 - Hickman - Coker


Sortie du tome 2 du très bon The Black Monday Murders, toujours par Hickman et sa bande. Il est intitulé sobrement "The Scales", comme la balance qui dit l'équilibre du marché ou ses déséquilibres récurrents, la balance aussi qui sera l'indicateur fiable de son rétablissement après que les sacrifices nécessaires aient été accomplis.

L'histoire entamée dans le TPB 1 se poursuit au mieux. Le volume précédent ouvrait les fils, posait les questions, et, intrigant, livrait seulement quelques réponses ; ce tome-ci répond à bien des interrogations légitimes du lecteur et fait avancer de manière résolue les intrigues en cours, il fait clairement le job.

On pénètre dans les secrets enfouis de la Fed (ce lieu où le voile entre deux mondes est fin), on en apprend plus sur la guerre froide en cours entre les maisons et à l'intérieur de Caina-Kankrin même, on comprend mieux les dessous de la mise à l'écart de Grigoria Rotschild et de la prise de contrôle par Daniel au milieu des années 80.

On découvre au fil des pages que les personnages principaux – Grigoria et son défunt frère Daniel, leur chef de la sécurité Thomas Dane, le détective Dumas – sont bien plus complexes qu'il n'y paraissait, et que certains sont engagés dans un changement radical de paradigme.

Sur le fond, au gré des dialogues, on est ramené à la réalité du pouvoir – dont la monnaie n'est qu'une forme matérielle, comme cristallisée.
On se rappelle le lien – dans une approche quasi marxienne encore – entre changement technologique (l'infrastructure), changement social, et changement idéologique (la superstructure). Dans cet ordre.
On comprend, je le disais déjà précédemment, que le surplus des uns ne peut venir que du rationnement des autres, et que, de ce fait, la lutte des lasses est inextinguible – There's no such thing as a free lunch, Fourastié ne disait pas autre chose dans son classique Pourquoi nous travaillons.
On mesure enfin avec effroi l'envergure planétaire de la coterie occulte qui gouverne en sous-main le monde, car le pouvoir n'a ni nation, ni idéologie, ni religion. Le pouvoir se suffit à lui-même comme but à atteindre et patrimoine à protéger, quel qu'en soit le prix.

A la fin de l'album, sous l'impulsion de Grigoria, la guerre froide est devenue très chaude. La lutte pour la suprématie et le contrôle de l'historicité mondiale fait rage ; elle a sans doute commencé avant le krach de 1987, le seul qui n'ait pas été causé par un réveil de Mammon mais bien par les actions – encore à découvrir – de ses adorateurs. C'est toujours aussi bon. Vivement le tome 3.

Black Monday Murders t2, The Scales, Hickmann et al.

Time Was - Ian McDonald


"Time Was", une novella de Ian McDonald, un auteur dont j'apprécie beaucoup la vision. Mais, peut-être pour la première fois, mon avis sur son travail sera ici mitigé.

Vendu ici et là par Tor comme une romance queer à travers le temps, "Time Was" est bien autre chose me semble-t-il.

Ici et maintenant. Emmett est bouquiniste, spécialisé dans les livres sur la guerre. Au déstockage avant liquidation de la boutique d'un confrère il achète un petit recueil de poésie intitulé Time Was. A l'intérieur de l'ouvrage, Emmett trouve la lettre d'un Tom à un Ben, deux soldats britanniques visiblement amants et séparés par la fureur du conflit mondial. Il y est question de parvenir à se retrouver au milieu des vents tumultueux de la Seconde Guerre Mondiale, en dépit des déplacements contraints de l'un et de l'autre.
Emu et touché par ce message qui l'atteint en enjambant les décennies, Emmett se lance dans une enquête sur les traces de Tom et Ben. Qui étaient-ils ? Qu'est-il advenu d'eux ?

A contrario de ce qui est croyable et que suggère l'évidence, Emmett finit par comprendre au fil de ses investigations que, s'il est bien question de déplacements et de séparation dans la correspondance entre les deux hommes, c'est à travers le temps bien plus qu'à travers l'espace que tout ceci a lieu. Tom et Ben sont des voyageurs temporels, clairement involontaires, passant de conflit en conflit – passé et futur – dans une ronde sans fin qui les laisse désemparés et qu'ils tentent de maîtriser par le biais de lettres laissées dans les exemplaires d'un livre, toujours le même, Time Was.

"Time Was" est l'histoire d'une enquête à distance et à travers temps. Elle décrit la passion, alimentée par le mystère, qui saisit un bibliophile contemporain jusqu'à l'obsession. Elle nous parle des livres comme liens matériels intertemporels entre les hommes. Des livres comme supports de communication ou vecteurs de transformation. Elle nous dit aussi sûrement quelque chose d'un amour vraisemblable de l'auteur pour les vieux livres et les bouquinistes qui les conservent et les font circuler. Du regret aussi qu'inspire leur crépuscule.

Le tout – enquête contemporaine et récit à la première personne de la vie de Tom – est émouvant. Les références sont intéressantes – notamment celle aux terrifiants Pals battalions ou aux soldats perdus de Suvla sans oublier la mer en feu de Shingle Street.
Néanmoins, à tête reposé, quelques bémols surgissent.
Les histoires de voyage dans le temps sont toujours délicate à écrire, et celle-ci n'est pas complètement satisfaisante. Le doute laissé à la fin sur l'implication d'Emmett (me) dérange (de ce point de vue, Le jeune homme, la mort, et le temps de Richard Matheson est plus acceptable en n'offrant pas d'explication scientifique). L'explication du tout par le principe d'incertitude ne paraît guère valide au niveau macrophysique.
L'amourette d'Emett n'est guère utile.
Et, pour finir, le jeune homosexuel poète dans la campagne anglaise fait un peu cliché.

Bilan mitigé donc. Peut-être que s'agissant de McDonald les attentes sont trop hautes.

Time Was, Ian McDonald

Zen and the Art of Starship Maintenance - Tobias S. Buckell


"Zen and the Art of Starship Maintenance" est une nouvelle SF de Tobias S. Buckell, nominée pour le Theodore Sturgeon Award 2018.

Très librement inspirée du Zen and the Art of Motorcycle Maintenance: An Inquiry into Values, de Robert M. Pirsig, la nouvelle raconte un immédiat après-guerre par la bouche d'un robot de maintenance qui découvre un humain important, ex-ennemi vaincu, sur la coque de son vaisseau, le With all Sincerity. Tenu par les lois locales de la robotique, il ne peut le dénoncer, ce qui ne l'empêchera pas de trouver une solution élégante pour punir le chef de guerre sans violer la règle qui s'impose à lui.

Scénaristiquement c'est à peu près tout (le texte est court). Mais que de sense of wonder dans ces quelques pages ! Des flottes spatiales en conflit plus massives que des planètes, des milliards d’habitants dans un colossal vaisseau qui est leur unique biotope, des consciences numérisées dans des robots (c'est le cas du narrateur), des IA géantes – pérennes pour le pilotage de la flotte ou ad hoc pour le conseil philosophique –, des nanos-combattants en grand nombre, des communications par flux étroit à n'en plus finir, des trous noirs imposant leurs effets spatio-temporels.

Ce monde, juste entrevu, dans lequel la galaxie est le terrain de jeu et où toute une vie numérique consciente et désirante côtoie les formes biologiques, est fascinant. On se prend à souhaiter qu'une histoire plus grande dans cet univers même soit offerte à ce robot sans nom qui ne répond qu'à une adresse IP.

Zen and the Art of Starship Maintenance, Tobias S. Buckell

mardi 1 mai 2018

Cérès et Vesta - Greg Egan - Retour de Bifrost 86


Cérès et Vesta, les deux plus gros astéroïdes de la Ceinture, entre Mars et Jupiter. Vesta est un gros rocher, Cérès une boule de glace. Chacun est riche de ce dont l'autre manque ; chacun doit donc échanger pour pouvoir exister. Différentes géologiquement, les deux entités le sont aussi sur le plan politique. Alors que Cérès abrite une société libérale et tolérante, Vesta, qui l'a aussi longtemps été, a cédé depuis à un populisme revanchard et anti-intellectuel qui martèle comme une évidence l'existence d'une dette fondatrice qu'aurait une partie de la population envers les autres parties. Le trouble agite Vesta, entre tensions « racistes », « terrorisme » à bas bruit, contestation de la discrimination, ou soumission à celle-ci dans l'espoir d'un solde de tout compte. Rien d'étonnant alors si des milliers de réfugiés fuient Vesta pour Cérès, un voyage de plusieurs années, long et dangereux, qui emprunte les mêmes voies de communication que le commerce interastéroïde. Sur Cérès, on accueille bien volontiers ces réfugiés même si on les connaît peu. Le temps et la bonne volonté permettent de donner nom et visage à ceux qui n'avaient qu'un statut.

Mais voilà qu'un jour, Vesta, pour récupérer des ennemis politiques embarqués sur un vaisseau à destination de Cérès, menace de provoquer la mort de tous les réfugiés en transit, bien plus nombreux. Bluff ou pas ? Et si c'est vrai, que faire ? Comment choisir entre les 4000 et les 800 ?

Avec ce texte, finaliste Sturgeon et Hugo 2015, Egan ne peut pas être davantage dans l'actualité. La ressemblance entre la situation décrite au-dessus et celle de notre monde est criante. C'est donc un texte politique que livre Egan, auteur originaire d'un pays qui gère par l'éloignement son problème de réfugiés. Il pourra peut-être ainsi toucher des lecteurs qui ne liraient pas de textes contemporains sur la question et montrer que la SF prend position dans le débat public (même si Egan s'est toujours explicitement démarqué de cette approche).

Egan remet aussi au goût du jour un classique de l'éthique : le dilemme du tramway. Il se formule ainsi : si un tramway n'a que deux choix, continuer sur sa voie et écraser dix hommes, ou dévier pour aller sur une autre voie où ne se trouve qu'un seul homme qui sera donc sacrifié, que doit faire le conducteur ? Expérience de pensée qui est motif à discussions sans fin (et qui revient en force avec les choix en temps réel que devront faire les voitures autonomes), le dilemme a une solution utilitariste simple : mieux vaut tuer un que dix. Il se raffine à l'infini si on suppose des individus de valeurs différentes, la première des questions étant celle de la possibilité d'une évaluation éthique de la valeur individuelle, et met en évidence les apories d'une pensée utilitariste pure. C'est à ce dilemme qu'est confrontée Anna, la directrice du port de Cérès, en raison du chantage exercé par les Vestans. S'y mêle l'incertitude sur la réalité de la menace et les propres sentiments positifs d'Anna à l'endroit des réfugiés vestans. Nul n’aimerait être à sa place ; il faudra pourtant bien décider.

Ce texte riche est, comme toujours chez le brillant Greg Egan, une vraie nourriture pour l'esprit. On pourra néanmoins regretter que les personnages n'aient pas plus de temps pour prendre chair, en dépit de tentatives méritoires de l'auteur pour aller dans ce sens. Il y manque quelques pages.

Cérès et Vesta, Greg Egan

lundi 30 avril 2018

Bradbury/Matheson - Conversation avec deux légendes - Retour de Bifrost 86


Dans ce petit ouvrage strictement numérique, deux interviews réalisées par l'écrivain Denis Etchison. On y trouve un peu de Bradbury et beaucoup de Matheson. Concentrons-nous sur Matheson et sa brève « récapitulation » de son « moi » d'auteur.

Richard Matheson (1926 - 2013) se définit comme un passionné de l'écriture. Il explique n'avoir toujours voulu faire que ça, affirme ne pas pouvoir faire autre chose, et parle des boulots qu'il a occupés avant de vivre de l'écriture en les décrivant comme des boulots d'attente. Son ton, sur ce sujet, évoque Rilke. Il ne faut pas se lancer, dit-il, on ne se lance pas, et même si, débutant, il a écrit à Bradbury, ce n'était pas pour lui demander une validation, juste des encouragements. Pour lui, il faut vouloir écrire, puis écrire, écrire, écrire, jusqu'à ce qu'on perce, ou pas.

Il se définit aussi presque comme un artisan, de ces ouvriers de métier qui faisaient une chose avec application et la faisaient bien – en cela, il rappelle beaucoup des auteurs de cette époque, Bob Silverberg par exemple. Il explique écrire au crayon, sans ordinateur, et travailler avec une secrétaire. Seule concession au modernisme : un enregistreur. La construction, elle, se fait à l'aide de cartes Bristol, collées et déplacées sur des tableaux muraux. Pour cet auteur qui dit ne pas connaître la page blanche, la recette est simple : écriture rapide puis retravail (jusqu'à plusieurs dizaines de versions).

Travaillant avec sérieux, Matheson dit rendre toujours ses histoires dans les temps sans avoir besoin de la pression d'une deadline, et considère que l'expérience est ce qui fait progresser l'auteur. Il cite Bradbury : « Ecrivez 52 histoires par an ! ». Donc, dès qu'un texte est proposé à un éditeur, il faut commencer le suivant sans attendre la réponse, écrire six jours sur sept, plusieurs heures par jour. Et s'il enjoint de n'écrire que ce qu'on aime – pour ce qu'on connaît mal, il y a toujours les recherches (pour Je suis une légende ou La maison des damnés) – il n'oublie pas qu'écrire est un métier dont il faut pouvoir vivre (il a eu 4 enfants). D'où, avoir un agent efficace, écrire pour Playboy (qui paie mieux), ne pas hésiter à aller vers la télévision ou le cinéma, d'autant que l'écriture de scripts est formatrice car elle apprend à maintenir l'intérêt et à savoir couper ce qui est trop long. Pour celui qui dit penser en histoire et être un conteur quel que soit le support, l'important est d'avoir une bonne histoire – contexte et personnages suivent – puis de la mettre en forme. Cela implique deux impératifs : trouver la « Voix », le ton spécifique à chaque histoire, et aller jusqu'où l'histoire doit aller, même à des scènes de sexe ou de violence dont l'auteur n'est guère friand. Mieux vaut laisser tomber une histoire que de la gâcher par tiédeur.

Auteur SFFF qui ne croit pas au surnaturel mais au « surnormal », qui a étudié la parapsychologie mais trouve le spiritisme ridicule, Matheson dit trouver ses histoires dans la vie (pour Duel ou le début des Seins de glace par ex.) ce qui est pour lui la spécificité des écrivains ; il doit trier parmi les idées qui lui viennent, pas en chercher. Modeste artisan, Matheson affirme que ses textes refusés l'ont été car ils étaient mauvais, mais qu'il faut du temps pour le reconnaître. Créateur versatile, Matheson a changé plusieurs fois de genre ou de support, et aime le contrôle total que lui donne la possibilité d'adapter ses textes.

Se retournant sur son œuvre, Matheson a un regret : n'avoir pas publié à 23 ans le polar Hunger and Thirst, en raison du jugement très négatif de son agent d'alors (il aurait écrit plus de romans et plus de mainstream sinon). Il s'interroge aussi sur les conséquences possibles de ses écrits sur d'autres et donc sur sa responsabilité d'écrivain (pour Le distributeur ou La maison des damnés). Il exprime surtout la joie d'avoir fait la seule chose qu'il aimait, d'avoir produit même quand ce n'était ni lu ni vu, d'avoir inspiré, voire plus, des œuvres que le grand public ne lui attribue pas (Duel ou Poltergeist), et revendique Le jeune homme, la Mort et le Temps comme son meilleur roman (il a raison), sans oublier le sentiment d’accomplissement qu'il a ressenti en recevant les nombreuses lettres de lecteurs affirmant qu'Au-delà de nos rêves les avait réconfortés dans des moments de deuil personnel.

Extrayons trois phrases de la bouche de cet artisan passionné :

Sur l'artisanat :
« La façon dont je composais mes scripts était semblable à la façon dont un charpentier va assembler un coffre ou quelque chose du genre »

Sur la passion (après la vente de sa première nouvelle) : « Je suis allé le dire à ma mère qui était en haut des escaliers, mais j'étais tellement content que je ne me rappelle pas avoir touché une seule marche »

Et celle-ci où Rilke semble s'adresser à Matheson : « Confessez-vous à vous-même : mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? Ceci surtout : demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit : « Suis-je vraiment contraint d’écrire ? » Creusez en vous-même vers la plus profonde  réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort et simple : « Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité. »

Bradbury/Matheson Conversation avec deux légendes, Denis Etchison

dimanche 29 avril 2018

Uter Pandragon - Thomas Spok


"Uter Pandragon", le premier roman de Thomas Spok, publié aux Forges de Vulcain, est une réécriture de la légende arthurienne, ou, pour être plus précis, des temps qui précèdent la conception d'Arthur. Tant ont écrit sur la geste arthurienne, tant l'ont racontée depuis le Moyen-Âge, qu'il faudrait bien du courage pour en dresser une liste exhaustive, un courage que j'avoue ne pas posséder. Ils étaient n, depuis Spok ils sont n+1.

Dans "Uter Pandragon", il y a quelque chose du Macbeth de Shakespeare.

La prédiction d'abord, qui sait ce qui sera et ne peut le changer, médiatisée par les sinistres sorcières chez Shakespeare, par un Merlin discret et versatile (fils haï d'un démon) chez Spok.
Le surnaturel ensuite, chasse royale et faerie, présent juste à côté ou en-dessous du monde ; Mab et Aubéron intriguent et se querellent de si humaine façon, Viviane est bien plus étrange que dans le film de Boorman, Morgause observe et témoigne, sans oublier les cerfs porteurs d'insignes royaux, etc.
Le roi fou de peur enfin, Vortigern ici, incapable de dormir, incapable de régner, saisi tout entier par l'horreur sacrilège du crime qui le plaça sur le trône. Et une reine qui, si elle n'est pas ici son inspiratrice, lui est loyale jusqu'à la mort.

C'est aussi un récit de meurtre, de vengeance, de guerre, et de fureur.

Dans un monde de couronnes conquises, de serments à tenir, de suzeraineté qui (plus encore que noblesse) oblige, terre et roi sont un. Quand Vortigern défaille, quand son règne inopiné, fut-il pacifique, devient insupportable de spoliation, d'ivrognerie, et de démence, les barons bretons vont chercher les fils exilés de l'ancien roi, pour qu'au mauvais roi succède un roi thaumaturge qui soignera la terre. Deux fils donc, deux frères d'un aîné assassiné : Pandragon le sage, le réfléchi, plein de toutes ces qualités qui font les bons souverains, et Uter, fougueux, rongé par une rage inextinguible, si bouillant qu'il en devient berserker au cœur de la bataille.
Grâce à la conversion de Pandragon au christianisme, les princes obtiennent le soutien de la puissante Byzance. Ils rentrent en Bretagne à la tête d'une armée qui, progressivement, se christianise, pour y affronter les troupes mercenaires de Vortigern et s'y heurter sans le vouloir aux manigances d'une faerie qui ne cesse jamais d'interférer dans les vies humaines. A leur côté, Merlin, voyant et guide, plus trickster que vieux sage, qui les a suivi en exil et cache, depuis leur enfance commune, sa sinistre ascendance. Les frères et leurs alliés mettront un terme au règne illégitime de Vortigern et prépareront la geste d'Arthur à venir, entre ancien et nouveau monde.

"Uter Pandragon" revient sur la geste d'Arthur dans un style, quelque part entre conte et chanson médiévale, qui rappelle un peu celui de La Source au bout du monde, du même éditeur. Ce n'est pas vraiment du roman, mais ce n'est pas non plus de la chronique ; c'est entre les deux.

On y voit l'intrication entre terre humaine et monde surnaturel. On passe de l'une à l'autre. On s'y déplace par accident dans le temps ou l'espace. On peut s'y découvrir dans le vieillard qu'on deviendra, ou n'être encore qu'incomplet, écho d'un être à venir.

On y voit les vestiges de l’occupation romaine, sur une île au peuplement sans cesse renouvelé par invasions successives. Et on (re)découvre la mainmise rapide du christianisme sur des îles celtes qui auraient pu rêver une renaissance de leur culture ancestrale après la chute de l'Empire romain d'Occident.

On y voit les nécessités politiques des alliances et du gouvernement s'opposer à la brutalité indispensable pour conquérir ou conserver le pouvoir. Il faut bien deux frères pour occuper le rôle, ou un frère en deux.

On y voit la part du devoir royal qui est de se donner à voir pour exalter et entraîner – jusqu'au sacrifice si nécessaire. On y voit aussi le prix à payer pour la puissance ; l'épée qui tue blesse aussi son porteur, Excalibur rejoint en cela la Stormbringer d'Elric.

Premier roman très (peut-être un poil trop) écrit, "Uter Pandragon" est un beau texte qui prend le parti de s'arrêter avant la conception même d'Arthur. On y trouve de beaux passages, des personnages complexes pleins de fureur et de contradiction, une attention à replacer nature et faerie (tout ce qui est non-humain, car l'humain n'est qu'une partie de la création, et pas la plus pérenne) au cœur palpitant du récit, une tension qui ne se dément pas vers une conclusion qui est aussi une ouverture.
Après ce coup d'essai, on ne peut que souhaiter « Longue vie et prospérité » au Spok de Vulcain.

Uter Pandragon, Thomas Spok

La source au bout du monde - William Morris - Retour de Bifrost 86


Avant de parler de "La Source au bout du monde", il faut dire quelques mots de William Morris, l'auteur injustement méconnu de ce roman présenté comme la grande œuvre picaresque de l'époque victorienne.

William Morris (1834-1896) est un artiste britannique polyvalent, membre du groupe Arts and Crafts, poète, écrivain, dessinateur, architecte, imprimeur... C'est aussi un militant socialiste et un écologiste radical infatigable qui pourfendait avant l'heure la société de la marchandise, et ajouta à ses discours et pamphlets une touche romanesque avec Un rêve de John Ball, une fable morale qui parle de voyage dans le temps et d'émancipation. C'est dans cette même veine que s'inscrit la bien plus ambitieuse "Source au bout du monde".

Moyen-Âge rêvé. Rodolphe, fils cadet du roi des Hauts-Prés, s'enfuit du château de ses parents – de bons et sages seigneurs – pour partir à l'aventure et à la découverte du monde. Il apprend vite la légende d'une mystérieuse source, loin, si loin, qui donnerait puissance et longévité à ceux qui y boiraient. En chemin, il connaît moultes aventures et périls sans nombre, aime deux femmes qui l'aiment et l'aident toutes deux, est le témoin aussi du malheur que subissent les peuples gouvernés par de mauvais souverains. À l'issue d'une quête aussi longue que périlleuse, Rodolphe boit à la source magique puis revient dans le royaume de son père. L'enfant est devenu un homme, il a vu des merveilles, vaincu des ennemis redoutables, retrouvé puis épousé la dame de ses pensées, il est maintenant prêt à régner dans la justice et pour le bien du peuple.

Ecrit dans un style à mi-chemin entre conte et roman de chevalerie, "La Source au bout du monde" est un roman d'une lecture agréable et facile qui ramènera le lecteur aux souvenirs les plus doux des épopées de son enfance. Il y croisera des chevaliers justes ou félons, des brigands, une sorcière, un ours, des traîtres, des lascars, et devra, à la fin, chasser les brigands qui menacent son pays avec l'aide d'une armée de tous les amis qu'il s'est fait. Présenté comme un des premiers textes de fantasy, le voyage aller/retour de La Source évoque bien sûr Le Hobbit, et l'opposition entre bon et mauvais souverains, esclavagistes et artisans, dans un monde que l'industrie n'a pas encore flétri, Le seigneur des anneaux. On pense aussi à la quête du Graal.

Mais il y a plus. Contrairement aux très chastes héros de Tolkien, ceux de Morris ont un sexe et un cœur ; le roman, tant par son contexte que par ses élans outranciers des sentiments lorgne vers le romantisme, voire le gothique, style que Morris appréciait beaucoup en architecture.
Et il y a encore plus. Morris dépeint un héros qui apprend de ses observations, porte attention à la misère sociale – de l'esclavage jusqu'à l'infortune des hommes libres gouvernés par des tyrans –, n'hésite pas à accorder la place prééminente dans son aventure à une femme, trouve amitié et amour au-dessous de sa condition. A la fin, Rodolphe vainc grâce à tout un peuple qui lui fait confiance car il le sait juste. Il régnera pour le bien de tous, illustrant – dans ce roman intemporel mais imprégné de culture chrétienne – la doctrine thomiste : « omni potestas a Deo sed per populum ».

La source au bout du monde, William Morris

jeudi 26 avril 2018

Gnomon - Nick Harkaway - Apocatastatique


Commençons par dire – qui aime bien châtie bien – que "Gnomon" est sans doute un peu trop long. Allez, disons de cent pages. Mais poursuivons en disant qu'il est aussi fascinant et que je regretterais beaucoup d'être passé à côté.

Londres. Bientôt. Neith Mielikki vit dans la dystopie qu'est devenu la Grande-Bretagne, et elle s'y trouve fort bien.

Deux piliers à ce cauchemar démocratique.
D'abord, le System : un mode de gouvernement dans lequel les citoyens sont invités, fortement et régulièrement, à participer à des mécanismes de démocratie directe. Donner son avis, participer, voter, décider, le System est un mécanisme de gestion algorithmique de la société pour le plus grand bien commun, avec l'appui de citoyens qu'on oblige virtuellement à, comme le disait Rousseau dans un de ses moments de délire, voler aux assemblées. Une fois la décision législative prise, la mise en œuvre est du ressort de systèmes informatiques experts – qui détiennent donc le pouvoir exécutif.
Ensuite, le Witness : un système de surveillance omniprésent qui utilise les millions de caméras de sécurité déjà présentes en UK auxquelles s'ajoutent les suivis numériques permis par les smartphones, les objets connectés, etc. Jamais éteint, jamais assoupi, le Witness surveille sans cesse les lieux et les gens, prévenant les délits ou les réprimant, mais aussi micromanageant la vie physique ou émotionnelle des citoyens (pour leur plus grand bien évidemment). Le Télécran d'Orwell ne surveillait que les intérieurs ; le Witness, lui, sait tout.

L'ensemble forme un complexe de transparence quasi totale (tant vis à vis de l'Etat – jamais incarné – que des autres citoyens – presque toute l'information sur chacun est publique et accessible en AR), un gouvernement technocratique sans chef identifiable, un mécanisme de démocratie directe multi-niveaux comme l'UE n'oserait pas en rêver, un despotisme démocratique tocquevillien.
Des citoyens heureux, productifs, écoutés, en sécurité, que demande le peuple ? Ah oui, il y a bien quelques récalcitrants qui n'aiment pas qu'on les observe et protestent plus ou moins violemment, des refuzniks que le Witness détecte puis convoque pour une lecture mentale, voire une légère reprogrammation dont ils sortiront soulagés et heureux. Tout se passe sans violence, pour le plus grand bien commun.

Mais voilà que Diana Hunter, une refuznik lambda, meurt pendant sa « lecture mentale ». Neith Mielikki, brillante et loyale inspectrice humaine du Witness, doit enquêter sur ce désastre, trouver les raisons de la mort de Diana Hunter, les responsable éventuels ou les procédures fautives. Pour cela, la méthode est standard, on commence par injecter dans le cerveau de l’enquêteur la mémoire lue pendant l'interrogatoire, afin de voir de l'intérieur ce qui s'est passé. C'est ce que fait Neith Mielikki, elle en a l'habitude et l'expérience, mais cette fois, rien ne se passe normalement. Car, après l'injection, ce n'est pas Diana Hunter que Neith a dans la tête mais au moins trois personnages distincts : un financier grec, survivant miraculé d'une confrontation avec un requin géant, une alchimiste qui fut la maîtresse du « punk repenti en père la pudeur » Saint Augustin, un peintre et opposant éthiopien vivant à Londres. Et presque pas de Diana Hunter.

« Revivant » les souvenirs de ces trois artefacts évidemment construits pour déjouer la lecture de mémoire, Neith voit le financier devenir l'un des hommes les plus riches du monde entre fascisme politique et anomie ploutocratique, l'alchimiste se lancer dans une quête désespérée jusqu'aux enfers pour ressusciter son fils, le peintre créer tout l'art d'un jeu vidéo qui veut dénoncer la société de surveillance.
Et en arrivent d'autres, dont le beaucoup moins humain Gnomon, qui prend place aussi dans la tête de Neith.
De ligne en ligne, de page en page, et surtout de métaphore en métaphore, l'enquête progresse et Neith avance vers une incroyable vérité qui, comme il est écrit dès les premières pages, va remettre en cause tout ce à quoi elle croyait. Hunter – ou ses avatars – l’entraîne à son corps défendant dans une catabase censé l'amener à une indispensable apocatastase.

Difficile d'en dire plus sans spoiler, ce que je ne veux vraiment pas. Qu'on sache donc que "Gnomon" est un roman aussi diaboliquement construit que brillant et référencé.

Les thèmes abordés y sont innombrables. Démocratie, risque populiste, pouvoir, choix, liberté, réalité, simulation, illusion, magie des mots, force du discours, mythe et poésie. Il y est question des livres et des transformations qu'ils induisent dans le cerveau des lecteurs, des livres (mais aussi des mythes) comme structures structurantes, comme vecteurs de la psyché de l'auteur vers celle du lecteur, comme passeurs imparfaits mais indispensables. On s'y interroge aussi sur le prix qu'on est prêt – ou qu'il est juste – de payer pour ce qu'on juge être bon. Sur la démocratie comme mauvais système certes mais finalement moins mauvais de tous. Sur la tyrannie, cet enfer pavé de bonnes intentions. Sur bien d'autres choses encore.

Mais "Gnomon" est aussi une collection de références, de préoccupations, d'Easter Eggs propres à Nick Harkaway. De Casablanca (dont il cite même la réplique la plus connue) à l'Ethiopie du Négus en passant par Das Boot, l'auteur promène le lecteur dans un monde personnel qui contient aussi l'Ecole de Francort, Wilhelm Reich, ou Jean Baudrillard, entre autres. On y trouve encore l'inquiétude sur les dérives britanniques, sur le pouvoir de ces super-riches qui ont objectivement fait sécession, ou sur les réactions identitaires populistes contemporaines, par exemple. C'est donc autant un journal d'Harkaway à la Comment voyager avec un saumon ? qu'un texte d’anticipation captivant.

Enfin, "Gnomon" est un roman diaboliquement construit. Complexe mais jamais abscons, il livre une information après l'autre à un lecteur qui suit, de facto, le même chemin initiatique que Neith dans leur quête commune de la vérité sur Hunter et son destin tragique. Fait de thèmes et de schèmes qui se répondent d'un bout à l'autre des 700 pages, Gnomon est une anamorphose qui se dévoile seulement – au lecteur comme à l'inspectrice – lorsque tous les points à relier ont été passés en revue, lorsqu'a été trouvé le bon angle de vision, celui qui permet de voir par-delà les ombres de la caverne.

Alors "Gnomon" est énorme, surprenant, brillant, à lire absolument. Certains – ici et là – parlent de Dick ou de Gibson, on pourrait y ajouter Eco ou bien d'autres encore, tels le Iain Pears du Cercle de la Croix ou le Somoza de La caverne des idées.

"Gnomon" est de ces romans foisonnants qui donnent à penser longtemps et impressionnent par la manière dont ils y parviennent, un de ces romans qu'on aurait beaucoup perdu à ne pas avoir lu.

Gnomon, Nick Harkaway

Unchained : Rajaniemi breaks the Blockchain


Dans le MIT Technology Review, on peut lire une petite nouvelle gratuite de l'incroyable Hannu 'Quantum Thief' Rajaniemi, " Unchained: A story of love, loss, and blockchain".
Honnêtement, ce n'est pas le texte du siècle, mais c'est néanmoins une première illustration littéraire de la technologie Blockchain, des Smart Contracts, et des possibilités de gestion algorithmique du monde qu'ils offriront sous peu.
A lire (en attendant son très proche Summerland).

Unchained: A story of love, loss, and blockchain, Hannu Rajaniemi

mercredi 25 avril 2018

La Terre demeure - Georges Stewart - Must-read


Alors, Fage, qu'est ce que j'apprends ?
On ressort le chef d'oeuvre post-apo "La Terre demeure", de Georges R. Stewart, et on ne me dit rien.
Il était chroniqué là et je conseille vivement à tous d'aller le lire.

La Terre demeure, Georges R. Stewart

Black Hammer 2 - Lemire - Toujours brillant


Le temps passe dans la petite ville endormie (l'univers de poche?) de Rockwood. Les ex-super-héros – à l'exception d'Abraham Slam qui tente de se refaire une vie avec Tammy, la proprio du diner local – ont toujours autant de mal à vivre leur exil forcé. Mais après dix ans de stase, l'arrivée inopinée de Lucy Weber (la fille du défunt Black Hammer) est susceptible de perturber les rares équilibres péniblement atteints par les exilés.

Lucy, qui ne sait pas comment elle est arrivée là, enquête frénétiquement pour trouver le moyen de rentrer chez elle, et d'emmener les autres aussi par le même chemin. Des pistes existent, mais rien de concluant encore en dépit de ses efforts. La jeune femme parvient juste à confirmer le caractère factice (trumanesque) de Rockwood.

En parallèle, la vie continue, avec ses banalités et ses secrets. Nous assistons aux déchirements dans la vie et les espoirs de Barbalien, au désespoir toujours plus grand – confinant au suicidaire – de Gail, à la mauvaise tournure que prend la relation d'Abraham et Tammy. Nous comprenons que le rôle de Madame Dragonfly dans toute l'affaire – depuis Spiral City – est bien trouble, qu'il y a un vrai mystère sur l'issue du dernier combat des super-héros, ou encore que le Captain Weird semble avoir un agenda caché suffisamment important pour lui faire commettre un acte atroce.
Nul n'est heureux. Tous souffrent. Mais les raisons des uns ne sont pas celles des autres ; cela finira peut-être par déboucher sur un conflit ouvert entre les exilés de Rockwood.

Dans ce tome, l'histoire avance. Le mystère demeure, certes, mais les éléments s'accumulent dans l'attente du dernier tome où les fils seront dénoués. Et l'intérêt pour les personnages grandit encore chez un lecteur qui était déjà séduit à juste titre.
Car par-delà la quête de Lucy et les tourments de ses co-prisonniers, ce tome 2 est l'occasion pour Lemire d'en dire plus sur le passé des héros et sur le combat final qui les a condamnés à l'isolation. Et, parce qu'il est Lemire, il développe aussi finement ses personnages, tant dans ce passé qui les fonde que dans ce présent qui leur pèse. Il livre une histoire aussi rythmée et mystérieuse qu’émouvante et un peu triste. Comme dans ses autres comics, Lemire croque des personnages riches et profondément touchants. Comme dans cette série seulement, il continue son hommage au monde des comics, introduisant ici entre autres un genre de Thanos, une cour d'Asgard matinée d'Inhumains, ou une X-Force au sort tragique sans oublier un hilarant comic de SF typique d'un âge d'or rempli de fusées atomiques, de robots tueurs, et de dialogues grandiloquents.

Alors, il faut lire, absolument lire, et attendre avec impatience le tome 3.

Black Hammer t2, L'incident, Lemire, Ormston, Stewart

lundi 23 avril 2018

Injection 3 - Ellis - Dans le Tardis et au-delà


"Injection tome 3". Cette fois-ci, c'est la hackeuse Brigid Roth qui s'expose aux feux de la rampe.

Cornouailles. Un cercle de pierres dressées est découvert accidentellement par les agents de Cursus. Deux particularités : structurelle, il semble doté de pouvoirs latents, conjoncturelle, un squelette humain y est enchainé. Une seule de ces bizarreries aurait suffit pour justifier l'envoi de Brigid sur place.

En un lieu où le voile entre les mondes est aussi mince que fragile, Brigid - arrivée magiquement grâce à l'espèce de Tardis qu'elle détient - enquête sur une nouvelle manigance d'Injection. L'IA rebelle, qui se sent à l'étroit sur Terre, veut cette fois ouvrir la porte de l'Outremonde afin d'aller y baguenauder. Elle trouve pour ce faire une alliée en la personne d'une historienne locale qui ne s'est jamais remise de la christianisation de la région et espère rebattre les cartes d'une très ancienne colonisation culturelle.

Morts violentes, magie, technologie, les ingrédients de la recette Injection sont présents dans ce volume. Mais l'ensemble est un peu décevant. En effet, après un premier tome foisonnant qui introduisait au problème Injection et un second qui mettait en vedette le passionnant Vivek Headland, ce troisième volume reprend l'approche narrative du précédent sans guère innover.
Injection est backstage, tirant les ficelles comme un Fu-Manchu ou un Moriarty informatiques justifiant ex-post toutes les intrigues par de prétendues manigances réalisées ex-ante. Il y a ici un peu de facilité et une banalisation de l'histoire.
L'impression de facilité banale est confirmée par la manière dont Ellis développe la “personnalité” de Brigid ; il ne suffit pas de créer un personnage à cran et mal embouché pour qu'il soit profond (trop de piètres joueurs de JdR le croient, hélas).

Alors ça se lit bien, car Ellis sait écrire, mais ce n'est pas à la hauteur de ce qu'annonçaient les deux premiers ouvrages. Espérons que le niveau remontera dans le tome 4, qu'un conflit, par exemple, entre le druide Rob et ses anciens alliés redynamisera le tout, sinon il faudra se résigner, avec regret, à lâcher l'affaire.

PS : On notera que la série sera prochainement adaptée à la télévision.

Injection t3, Ellis, Shalvey, Bellaire

jeudi 19 avril 2018

La ballade de Black Tom - Victor LaValle


De 1924 à 1926, durant le temps de son bref mariage avec Sonia Greene, Lovecraft vécut à New-York. Le lieu est ironique car le dandy wasp raciste de Providence s'y trouva alors à l'épicentre des migrations du début du XXème siècle, dans la Grosse Pomme, au milieu du Melting Pot. Revers de fortune, mariage malheureux, et obsessions xénophobes firent de ce séjour une douloureuse épreuve pour lui jusqu'à son retour dans son Rhode Island natal.

En 1925, encore à NY, il écrivit Horreur à Red Hook, un texte peu lié au mythe de Cthulhu, plutôt fondé sur des légendes occultes assez convenues, et d'assez faible qualité globale. Ce qui le rend notoire est qu'il est des textes d'HPL celui où son racisme viscéral s'exprime peut-être de la manière la plus explicite. On y trouve, dans ses descriptions du quartier de Red Hook et de la population cosmopolite qui l'habite, un rendu assez fidèle – et franchement consternant – de la manière dont il envisageait les populations étrangères fraîchement arrivées à New-York. Il suffit de lire le texte et de savoir qu'il est corroboré par le ton des lettres que Lovecraft écrivit à ses amis sur le sujet – sous l'entrée Red Hook dans Lettres d'Arkham par exemple (je tiens les scans à dispo pour qui les voudrait).

Et voilà donc que, presque cent ans après, Victor LaValle, un auteur Américain d'origine ougandaise, écrit sa version de Horreur à Red Hook, vue par les yeux d'un jeune Afro-américain, Tommy Tester, qui deviendra le terrifiant Black Tom.

S'il reprend lieux et personnages en y ajoutant celui de Black Tom, LaValle ne garde pas la structure de Horreur à Red Hook et il en change en partie l'histoire.

Dans "La ballade de Black Tom", le lecteur commence par faire la connaissance de Tommy Tester, un jeune afro-américain de Harlem qui tente sans grand succès d'être musicien et subvient à ses besoins, et à ceux de son père gravement malade, grâce à de petites combines. Elles le mettront en contact avec un Mal ancien, et lui feront connaître, pour le pire, Robert Suydam, un riche excentrique qui veut réveiller un Grand Ancien et dont il deviendra le « disciple ». Jusqu'à Red Hook, jusqu'à un assaut policier sur un antre du mal.

"La ballade de Black Tom" reprend les deux personnages principaux de la nouvelle originale (qui est plus courte). Elle reprend en partie la trame de l'histoire. Mais c'est à peu près tout. Et c'est pourquoi elle est lisible sans problème par quelqu'un qui n'a pas lu l'original ou n'est pas lecteur de Lovecraft. Au fil du texte, le lecteur est le témoin du préjudice constant que subissent les Noirs américains dans ce Nord qui, pourtant, avait prétendu se battre pour eux. Il y voit la misère de ces populations. Il y entend le mépris qu'elles subissent de la part de presque tous les Blancs, mépris qui peut aussi s'activer en agression physique ou s'exprime au quotidien dans le harcèlement exercé par tous les porteurs d'autorité, des policiers aux contrôleurs du métro. Dans ce monde de ségrégation spatiale et morale, il faut lutter au jour le jour pour survivre, apprendre à supporter son sort pour ne pas devenir fou, ne jamais répondre et toujours baisser la tête si on a l’intention de la garder sur ses épaules.

Ce monde, c'est celui de Tommy. Et lui, son truc c'est la débrouillardise. Mais une embrouille de trop et une rencontre impromptue le mettent en contact avec une réalité inconnue, celle d'êtres si anciens et si puissants que les humains ne sont rien pour eux, rien de plus que la pierre que Tommy ramasse à un moment pour se protéger d'une agression. L'indifférence, c'est ce que nous leur inspirons. Et Suydam, fou présomptueux qu'il est, veut réveiller l'une de ces entités. Il veut le faire pour le pouvoir, et il « vend » son projet aux marginaux discriminés de Red Hook comme la voie d'une revanche à venir, comme un moyen de renverser la table et de rééquilibrer les comptes entre Noirs et Blancs. C'est là qu'il ne comprend ni l'entité qu'il veut réveiller, ni son jeune disciple Black Tom.

Avec ce texte, LaValle offre une vision intéressante de ce que peut être une histoire du mythe débarrassée de ses oripeaux racistes – et même plus en l’occurrence. Il donne un visage, un nom, et une voix à l'un de ces non-blancs qui inspiraient un si vif dégoût à Lovecraft. Il tisse une histoire mieux construite que celle d'HPL – même si elle aurait mérité quelques développements supplémentaires, sur le personnage de Ma Att par exemple – et résolument inscrite dans le mythe, elle, alors que l'originale relevait plus de la psychanalyse qu'autre chose.
Il décrit finement une New-York à la Ragtime, et un Tommy Tester qui se change en Black Tom comme Malcolm Little devint Malcom X. En lieu et place de l'alphabet Aklo de Lovecraft, LaValle introduit l'authentique Alphabet Suprème de Clarence13X et Elijah Muhammad, alphabet militant censé donner un pouvoir sur la réalité par la réinterprétation des mots, et qui, ici, est source de pouvoir magique. Correspondance des sens : mots de pouvoir, mots de révolte, mots magiques qui façonnent la réalité ; c'est malin et bien vu, d'autant que Malcolm X et Black Tom partagent un même destin inachevé.

Ainsi, tout du long, La Valle mêle sans rupture ce qu'il veut dire sur le sort des Noirs et ce qu'il garde d'une histoire créée par un autre. Fait d'ingrédients qu'on aurait dit incompatibles, le gâteau est fort bon à l'arrivée.

Cerise sur icelui, LaValle se permet aussi quelques clins d'oeil pour les fans, avec un Mr Howard venu du Texas, ou un homme originaire du Rhode Island à qui la police conseilla de retourner à Providence si la ville lui convenait si peu. Le déménagement de Suydam de Flatbush à Red Hook – conforme à la trajectoire new-yorkaise de Lovecraft – se trouvait en revanche déjà dans le texte orignal.

Au final, un texte très sympathique qui prouve qu'on peut faire du « Lovecraft » militant et réussir, ce qui n'est pas toujours le cas. Il a obtenu le Shirley Jackson Award 2017 et le British Fantasy Award 2017, et il ne les a pas volés ; c'est à ses qualités propres que la novella les doit, pas au Lovecraft-cleaning en cours dans le petit monde toujours si moutonnier de l'Imaginaire.

La ballade de Black Tom, Victor LaValle

mardi 17 avril 2018

La porte de cristal : le second Hugo de Jemisin


Sortie, toujours chez Nouveaux Millénaires, du tome 2 de La Terre Fracturée. Comme son devancier, La cinquième saison, La porte de cristal (chroniqué là en VO) a obtenu le Hugo. Et ce n'est pas volé.
Plus qu'à attendre le tome 3 maintenant pour la conclusion d'une trilogie qui s'impose comme une référence définitive.

La porte de cristal, N. K. Jemisin

samedi 14 avril 2018

La part du monstre - M.R. Carey


"La part du monstre" est un prequel de Celles qui a tous les dons, toujours par M.R.  Carey.
Très semblable à son devancier, il plaira sans doute à ceux qui voudront se replonger dans une ambiance et des thèmes déjà développés par l'auteur.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 91, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Sur une Terre en proie à la terreur. Stephen, 14 ans, autiste et surdoué, a pris place dans un laboratoire mobile avec six militaires et six scientifiques. Sauveront-ils l’humanité ?

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :


jeudi 12 avril 2018

Dans la toile du temps : un grand Tchaikovsky en VF


Sortie de l'excellent et très arthropodique "Dans la toile du temps", version française du Children of Time d'Adrian Tchaikovsky. Il était chroniqué en VO en 2016.

Dans la toile du temps, Adrian Tchaikovsky

samedi 7 avril 2018

Les nominés GPI 2018 (enfin, quelques, y en a trop)




Roman francophone

La Désolation de Pierre Bordage (Bragelonne)
Toxoplasma de Calvo (La Volte)
Le Temps de Palanquine de Thierry Di Rollo (Le Bélial’)
Pornarina de Raphaël Eymery (Denoël, Lunes d’encre)
Les Seigneurs de Bohen d’Estelle Faye (Critic)
Spire, tomes 1 et 2 de Laurent Genefort (Critic)
La Société des faux visages de Xavier Mauméjean (Alma)
Paris-Capitale de Feldrik Rivat (L’Homme sans nom)
Moi, Peter Pan de Michael Roch (mü éditions)
Pierre-Fendre de Brice Tarvel (Les moutons électriques)


Roman étranger

La Bibliothèque de Mount Char de Scott Hawkins (Denoël, Lunes d’encre)
Bagdad, la grande évasion ! de Saad Z. Hossain (Agullo)
La Cinquième Saison de N.K. Jemisin (Nouveaux Millénaires)
Une histoire des abeilles de Maja Lunde (Presses de la Cité)
L’Arche de Darwin de James Morrow (Au diable vauvert)
Version officielle de James Renner (Super 8)
2312 de Kim Stanley Robinson (Actes Sud, Exofictions)
L’Alchimie de la pierre d’Ekaterina Sedia (Le Bélial’)


Prix Jacques Chambon de la traduction

Jean-Daniel Brèque pour Certains ont disparu et d’autres sont tombés de Joel Lane (Dreampress), La Bibliothèque de Mount Char de Scott Hawkins (Denoël, Lunes d’encre) et Apex de Ramez Naam (Presses de la Cité)
Michelle Charrier pour La Cinquième Saison de N.K. Jemisin (Nouveaux Millénaires)
Anne Coldefy-Faucard pour Telluria de Vladimir Sorokine (Actes Sud)
Mathias De Breyne pour Kalpa Impérial de Angélica Gorodischer (La Volte)
Pierre-Paul Durastanti pour les inédits de Danses aériennes de Nancy Kress (Le Bélial’ et Quarante-Deux)
Gilles Goullet pour Autorité de Jeff VanderMeer (Au diable vauvert)
Jean-François Le Ruyet pour Bagdad, la grande évasion ! de Saad Z. Hossain (Agullo)
Valérie Malfoy pour Des vampires dans la citronneraie de Karen Russell (Albin Michel)
Théophile Sersiron pour The Only Ones de Carola Dibbell (Le Nouvel Attila)