mercredi 25 janvier 2017

C'est ainsi que les hommes vivent - Pierre Pelot - Retour de Bifrost 81


Enorme pavé écrit sur deux ans après d’imposantes recherches documentaires, "CAQLHV" est le chef d’œuvre de Pierre Pelot, comme en font les Compagnons du devoir. Il fait entrer Pelot dans la petite confrérie des écrivains de fresque, aux côtés de Tolstoï et des autres photographes d’univers.

1599, dans les Vosges, une pauvre femme dont le seul tort est d’être trop belle est envoyée au bucher par faux témoignages. Dans sa prison, alors qu’on va la soumettre à la question, elle accouche d’un enfant qui devait être celui de la félicité et qui sera celui du malheur, né le poing en avant sur la paille d’un cul de basse fosse. Exposé après la supplice de sa mère, Dolat est « adopté » sur un coup de tête par la très jeune Apolline, fille de petite noblesse promise à devenir chanoinesse de Remiremont. Elle sera sa « marraine » avant de devenir, plus tard, sa maitresse et son unique amour. Trente-six ans de rapprochements et de séparations récurrents pour les deux jeunes gens, d’abord entre libertinage et complot de cour, puis en fuite hors du monde balisé de la ville, vers cet en-dehors qu’on appelait au Moyen-Âge la Sauvagerie, le tout au milieu des affres de l’abominable Guerre de Trente Ans.

1999, dans les Vosges, Lazare, grand reporter revenu au pays, commence une quête de ses origines qui le reliera sans le vouloir à ces hommes et femmes ensevelis par l’Histoire, et à un trésor enterré pour lequel beaucoup ont vilement massacré.

En 1179 pages, Pelot fait revivre un monde disparu, par la langue d’abord, mélange de français archaïque et de patois vosgien, impressionnante dans des dialogues rugueux et de peu de mots, par la profusion de détails ensuite où tout est décrit, même et surtout le plus ignoble, toutes ces animalités d’où peinait à s’extirper l’humanité d’une époque bien primitive.

En ce début du XVIIème siècle, la Renaissance n’a pas vraiment atteint les marches vosgiennes, encore moins l’infinité des gueux, urbains ou forestiers, qui peuplent la région.Hormis la prospérité de quelques nobles et religieux, la vie là-bas est atrocement dure. La justice, impitoyable, est de plus formidablement injuste. L’existence est courte, entre malnutrition, maladies, malemorts. On vit dans la merde et l’ordure, on peut mourir à tout moment, on se prostitue pour manger (mal), on mange même ses enfants paraît-il quand tout va trop mal. Les hommes vivent mal, et les femmes bien plus.

Dans un monde d’hommes, une femme est un bien qu’on peut céder, vendre, acheter, et qui doit, pour survivre sans se prostituer, avoir un « homme » qu’il n’est pas besoin d’aimer. En lui ouvrant son entrecuisson, on obtiendra de lui aide matérielle et identité déléguée.

Détails et langage s’allient pour balayer toute la vie de ces miséreux (prolétaires étymologiques) dont le monde n’a que faire. Gueux des taudis urbains, forestiers exonérés de corvée, charbonniers des forêts profondes, mineurs d’argent ou d’or, tous tentent de survivre, fut-ce au prix de la vie des autres. Il n’y a de solidarité qu’au sein de l’immédiate communauté, là où on peut survivre et forniquer, prolonger sa vie et prolonger la vie. L’étranger est souvent inutile, au pire une menace, au mieux une proie.

Et quand la guerre arrive, qu’elle est cruelle comme jamais, qu’on torture et qu’on tue pour rire (les horreurs de la Guerre de trente Ans furent à l’origine du premier droit de la guerre), la bestialité des sédentaires doit se hisser au niveau de celle des écorcheurs en maraude. Des deux côtés, on tue certes, mais on profane aussi, par plaisir, quand on ne mange pas. Gueux et écorcheurs sont deux faces d’une même pièce, indifféremment l’une ou l’autre, c’est d’autant plus vrai pour Dolat et Apolline qui devront aller au fond de l’abjection pour continuer à vivre.

Racontant misère et malheur, la langue, les phrases de Pelot emportent tout sur leur passage. Comme un fleuve en crue, le verbe de Pelot saisit et entraine loin, si loin son lecteur. Les premières dizaines de pages consacrées au supplice de la « sorcière » époustouflent et donnent le ton, les scènes de massacre et de torture qui closent le récit aussi. C’est ainsi que les hommes vivent - comme des bêtes qui voudraient aimer et trouvent de petits ilots de joie dans un océan de lancinante souffrance - qu’ils meurent aussi, souvent.

Et rien n’a changé sous le vernis de civilisation, Lazare le sait bien. En 1999 aussi des hommes cherchent le trésor caché et des hommes meurent pour lui. Et que dire des guerres modernes, en Tchétchénie ou ailleurs, qui ne comptent pas moins de massacres de masse, viols, humiliations et mutilations. Il suffit de s’éloigner un peu du centre occidental et d’aller vers la périphérie mondiale, vers ces marches jumelles de celles que parcoururent éperdument Dolat et Apolline, loin de la sécurité relative de leur jeunesse. La bestialité est toujours là, n’attendant qu’une occasion de s’exprimer, qu’un humain de hasard sur qui se déchainer.

C'est ainsi que les hommes vivent, Pierre Pelot

Dragon - Thomas Day - Retour de Bifrost 81


« Une heure-lumière ». La nouvelle collection novella du Bélial. 4 à 6 courts romans seront publiés par an. Du français et de l’étranger. Du tout neuf et du primé. Dragon, de Thomas Day, est l’un des textes qui ouvriront le feu dès le début 2016.
 
Bangkok, Thaïlande. Un inconnu massacre à la kalach les clients et le personnel d’un bordel temporaire, l’un de ces innombrables bouges de la capitale thaïlandaise où des mafieux font leur beurre en organisant la prostitution enfantine, pour des touristes occidentaux désireux de s’abandonner à leurs pulsions abjectes sans grand risque, et aussi bien sûr pour quelques pervers locaux. Le lieutenant Tann est immédiatement chargé de l’enquête, une enquête que le Général Wongkrachang, chef de la police de Bangkok, rend prioritaire. Ses ordres implicites sont clairs : Tann doit retrouver le tueur et le supprimer discrètement. Il importe que les touristes, sources essentielles de revenus pour le royaume, ne prennent pas peur, mais aussi que la Thaïlande joue son rôle de pays motivé par la lutte contre le prostitution enfantine. L’opinion mondiale veille par les yeux de diverses ONG. La mauvaise réputation se paie cash.

Catholique dans un royaume majoritairement bouddhiste, ex-amant de Pearl, un ladyboy pré-op, Tannhäuser - Tann pour les intimes - marche en équilibre sur la fil tendu qui sépare deux mondes. La traque du Dragon, l’impitoyable bourreau des pédophiles, le fera basculer loin des hommes, dans une autre réalité, terrible et foudroyante.

"Dragon", c’est le cheminement de Tann vers son destin métamorphique, écho de celui du capitaine Willard dans Apocalypse Now avec qui il partage une même mission (parallèle des scènes : Tann/Wongrachang - Willard/Lucas) : plonger jusqu’au cœur des ténèbres pour mettre un terme définitif au problème. Le parallèle trouve néanmoins sa limite : in fine, Tann sera Kurtz plutôt que Willard, il ne reviendra pas des ténèbres mais transmettra sa tâche à qui saura mieux la remplir.

Dans "Dragon", Day raconte la Bangkok derrière la carte postale - une ville sale, corrompue, puante, aussi laide moralement que physiquement, où des hommes laids font des choses laides avec la complicité passive de la majorité. Il décrit en détail, au ras du sol, en reporter embedded. Il pratique une approche gonzo, ultra-subjective. Il dit son horreur de la prostitution enfantine et la balance dans la gueule du lecteur, avec urgence et violence, là où le Houellebecq de Plateforme abordait la question par l’ironie désabusée. Le choc ici est plus rude, et du coup plus efficace.

Dragon, Thomas Day

Journal de nuit - Jack Womack - Retour de Bifrost 81


Futur très proche, demain matin peut-être. Et peut-être même maintenant aux USA.

Lola Hart est une jeune fille de 12 ans qui vit confortablement à NY avec ses parents (upper middle class) et sa jeune sœur, Cheryl. "Journal de nuit" est son journal intime.
Il dira au lecteur la descente aux enfers de Lola et de sa famille dans une Amérique en effondrement économique et donc en désintégration sociale. Il dira aussi la transformation de Lola, obligée de grandir à vitesse grand V pour s’adapter, et peut-être survivre, à un environnement bien plus dur et compétitif que celui dans lequel elle avait grandi.

Après quelques pages d’ouverture coloriées à l’espoir, la réalité d’un pays déchiré par le chômage, la misère, la ségrégation, la violence endémique et les émeutes armées auxquelles répond la brutalité d’une armée et d’une police au bord de la crise de nerf, rattrape la famille Hart. Ejectés, faute d’argent, du confort qu’apportaient des revenus conséquents, Lola et sa famille quittent le monde protégé des écoles privées, des emplois agréables, et de la 86ème, pour celui, déliquescent, de la 125ème – près de Columbia U si on veut oublier que c’est au cœur d’Harlem.

Lola, forte et courageuse, doit s’intégrer à sa nouvelle vie, et pour cela accepter qu’il n’y aura pas de retour, s’arracher tant à son ancienne vie qu’à ses anciennes amies qui lui paraissaient aller de soi. Entre un père qui travaille comme un acharné pour nourrir, mal, sa  famille, une mère qui s’abrutit de médicaments, une sœur qui se ferme pour ne plus rien voir, Lola, réaliste, se reconstruit une vie de pauvre, entre plans risqués, peur des flics et des gangs, solidarité de filles, premiers émois, et survie au jour le jour, loin, si loin, d’une vie politique américaine qui ne signifie plus rien.

"Journal de nuit" est un excellent roman, dur, cohérent, et réaliste. Dur car il décrit la disparition rapide de tout ce qui faisait l’ordinaire, agréable, d’une vie de famille qui pourrait être la tienne, lecteur. Perte d’emploi, déménagement forcé dans un « mauvais » quartier, tout ce qu’on croyait acquis disparu en moins de deux ans. Cohérent car tout se tient. No bullshit dans ce récit, que du vrai et du nécessaire. Womack gère d’ailleurs très bien les changements de langue de Lola, de même qu’il mixe finement les affres de la sexualité naissante avec les nécessités de la survie en groupe. Réaliste car ce monde est déjà là, ou presque, pour beaucoup ; le sociologue Robert Castel parle de déstabilisation des stables : c’est ce dont il s’agit ici. Réaliste aussi car le roman est écrit après les émeutes de Los Angeles auquel il renvoie évidemment. Les lecteurs de fantasy urbaine en manque de dépaysement feraient bien de le lire. Ils découvriraient l’inframonde inconnu d’eux qui attend chacun au détour d’une perte d’emploi.

"Journal de nuit" eut une carrière bien décevante. En VO d’abord (Jo Walton le regretta dans une interview) lors de sa parution en 93, en VF ensuite en 95. Nouvelle chance aujourd’hui grâce à Folio-SF. Espérons qu’il trouve enfin le large lectorat qu’il mérite.

Journal de nuit, Jack Womack

Faute de temps - John Brunner - Retour de Bifrost 80


"Faute de temps" est une novella de John Brunner, qui s’illustrera ensuite en écrivant le sidérant Tous à Zanzibar, point de départ de la Tétralogie Noire.

"Faute de temps" se passe ici et maintenant. Alors qu’assailli de terrifiants cauchemars récurrents, le docteur Harrow tente de dormir, un coup de sonnette aussi nocturne qu’inopportun fait entrer dans sa vie un SDF bien singulier. Mutique, presque nu, l’homme semble porteur d’une maladie très rare dont, surprenante coïncidence, le fils d’Harrow est mort récemment. Seuls effets personnels, un couteau ébréché et un os de phalange. Transporté à l’hôpital où Harrow exerce, le SDF à l’identité inconnue constitue un mystère qui ne fait que s’épaissir au fur et à mesure des investigations le concernant. Qui est cet homme ? D’où vient-il ? Comment peut-il être atteint d’une maladie très rare qui tue ceux qui en souffrent bien avant l’âge adulte ? Et quelle est cette étrange langue qui semble être la sienne ?

Ces questions vont tourner en boucle dans l’esprit fragile d’Harrow jusqu’à en occuper la totalité. Au fil son enquête, de faits étranges en liens peu cohérents, Harrow comprend et doit admettre l’incroyable vérité ; Holmes ne disait-il pas “Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, si improbable soit-il, est nécessairement la vérité.” ? Cette vérité (et, non, ce n’est pas un alien), si incroyable que personne n’en voudra, poussera Harrow aux portes de la folie, et les lui fera clairement franchir aux yeux de son entourage. Lanceur d’alerte qu’on n’écoute pas, Harrow est, cinq ans avant Les envahisseurs, un tragique David Vincent. La surdité volontaire de l’humanité est aussi coriace que navrante.

Vraiment intrigant, assez long pour assurer une montée dramatique, logiquement cohérent, le texte plonge au cœur de l’obsession de Max Harrow et déroute assez le lecteur pour la lui faire partager. Il aurait fait un excellent épisode de The Twilight Zone, il en a le format et la saveur. Je n’en dis pas plus pour ne pas spoiler l’histoire et je conseille vivement à d’éventuels lecteurs d’en apprendre le moins possible sur Faute de temps avant de le commencer.

Première publication de "Faute de temps" en 1963, et adaptation télé par la BBC en 1965, série Out of the Unknown S01E10.

Faute de temps, John Brunner

La montagne sans nom - Robert Sheckley - Retour de Bifrost 80


La maison d’édition indépendante Le passager clandestin est une toute petite maison radicale, engagée et militante contre une certaine forme insatisfaisante du monde. Au milieu des non fictions, on y trouve la collection Dyschroniques qui remet à l’honneur des textes anciens de grands noms de la SF.

Nouvelles ou novellas posant en leur temps les questions environnementales, politiques, sociales, ou économiques, ces 18 textes livrent la perception du monde qu’avaient ces auteurs d’un temps aujourd’hui révolu. Et si certaines questions semblent moins d’actualité, d’autres, en revanche, sont devenues brûlantes et illustrent, hélas, la pertinence des craintes exprimées par les auteurs de SF.

On notera que chaque ouvrage à fait l’objet d’un joli travail d’édition, chaque texte étant suivi d’une biographie/bibliographie de l’auteur, d’un bref historique des parutions VO/VF, d’éléments de contexte, ainsi que de suggestions de lectures ou visionnages connexes. Une bien jolie collection donc.

Commençons par la très courte nouvelle de Robert Sheckley, "La montagne sans nom". On y voit une équipe de « travaux publics » chargée de remodeler une planète pour la rendre confortable à coloniser – sur Terre on dirait « viabiliser une parcelle ». Mais les indigènes, dont il est clair qu’ils devront dégager, posent problème. Et pas seulement les indigènes, hélas pour la multi planétaire exploitante. Petit texte très (trop ?) classique dans la forme, abordant autant la question de la colonisation étrangère que celle, interne aux USA, dont les amérindiens firent les frais, il pose aussi de premières interrogations environnementales, et questionne la certitude occidentale d’une Création donnée par Dieu à l’Homme pour en user à sa guise. Le traitement, du fait de la brièveté et de la prévisibilité du texte, est néanmoins anecdotique. J’arrête ici pour ne pas écrire une chronique plus longue que la nouvelle. Première publication de "La montagne sans nom" aux USA en 1955.

La montagne sans nom, Robert Sheckley

Simetierre - Stephen King - Retour de Bifrost 80


Début des 80’s. Louis Creed prend le poste de médecin-chef à l’université d’Orono dans le Maine. Venu de Chicago, il s’installe avec sa famille – sa femme Rachel, leurs jeunes enfants, Ellie et Gage, et Church, le chat – dans une belle maison proche de Ludlow, en bordure de la très fréquentée Route 15. Il y fait la connaissance de Jud, son voisin âgé, qui devient vite plus qu’un ami, une figure paternelle. Peu de temps après, Jud montre aux Creed, au bout du chemin qui part de leur terrain, le charmant « simetierre » dans lequel les enfants du coin enterrent leurs animaux domestiques depuis plus d’un siècle. Au-delà des tombes maladroites, derrière l’énorme tas de bois en équilibre qui barre le coté opposé, on devine la forêt qui appartint aux Indiens Micmacs. Mais impossible de passer l’instable tas de bois pour y aller. Voire.

Quand Church se fait écraser par un camion, Jed, pour bien faire, livre à Louis des secrets qui auraient du rester dissimulés pour toujours. Passé le gain immédiat, c’est pour celui-ci le début d’une lente ascension dans l’horreur ; prisonnier d’un rollercoaster que rien ne peut arrêter, Louis boira jusqu’à la lie le calice de la folie et de l’abomination.

Avec "Simetierre", King écrit un roman proprement terrifiant. Il brise l’un des tabous importants de la narration contemporaine. Il construit une mécanique que rien ne peut arrêter et avance sans relâche vers une issue fatale qu’on espère ne pas voir en sachant qu’on n’y échappera pas. Il décrit finement une famille de la classe moyenne US, avec son amour et ses failles, la fait vivre sous les yeux du lecteur avant de la lui donner en pâture. Et c’était peut-être inévitable. Les Creed sont nos contemporains, enfants d’une civilisation qui a mis la mort à l’écart, l’ignore, et ne sait qu’en faire. Ils sont aussi de vrais citadins modernes, oublieux des puissances ataviques et des lieux de pouvoir. La terre qu’on croit posséder aujourd’hui, d’autres l’arpentèrent  avant ; l’Occident se convainc trop facilement du contraire.

"Simetierre", c’est aussi un King très personnel. On y visite le Maine, où vit l’auteur. On y voit Louis travailler pour l’Université du Maine (King y enseigna en 78), trouver un père de substitution (le père de King l’abandonna), passer l’un des plus beaux moments de sa vie en jouant avec son jeune fils (écho d’une scène similaire dans Christine), se demander ce que ça ferait de devenir aveugle. Et quant aux faits du roman (maison, route dangereuse, cimetière des animaux, chat écrasé – Smucky le chat vraiment écrasé de King a sa tombe dans le roman), King les vécut en 78 avant de les sublimer ici.

Lisons donc "Simetierre", autant pour trembler que pour toucher, à distance, son auteur.

Simetierre, Stephen King

Christine - Stephen King - Retour de Bifrost 80


Publié en 1983, "Christine" est parfois considéré comme un roman secondaire de King, et ce en dépit d’une nomination au Locus en 84. Derrière un aspect pop-corn ado simpliste (« Happy Days gone mad », King), il dissimule quelques pépites.

1978, une petite ville près de NY. Arnie Cunningham est un adolescent au visage caviardé d’acné. Martyrisé sa vie durant par tous les abrutis scolaires, étouffé par des parents (sa mère surtout) de cette étoffe CSP+/progressiste dans laquelle la domination sur les enfants est d’autant plus intense qu’elle se dissimule sous le masque de la discussion, Arnie n’est guère à envier. Solitaire, aussi puceau qu’on peut l’être, il n’a qu’un seul ami, Dennis, qui l’aime et le protège comme un frère. Sa vie, morne et peu engageante, bascule le jour où il tombe amoureux de Christine, une Plymouth Fury 58 en ruine. Car c’est d’amour qu’il s’agit. En dépit du bon sens, comme hypnotisé, Arnie achète l’épave au déplaisant Roland LeBay et se lance dans le projet fou de la remettre à neuf. Il ignore alors que Christine est bien plus qu’une voiture et qu’il vient de tomber entre les griffes d’une créature meurtrière et exclusive qui, le flattant, le conduit vers sa destruction.

Ecrit dans un langage casual, étrangement construit (Dennis en narrateur fiable au début et à la fin mais pas au milieu), Christine peut déconcerter. Mais si on voit ce que King a mis dedans, involontairement peut-être, alors c’est un roman riche. On peut d’abord lire l’histoire d’Arnie comme « celle du gars qui rencontre la fille qu’il lui faut pas ». Christine l’éloigne de ses parents, de son ami, s’interpose entre Arnie et sa première petite amie. Possible. Un peu court.

Car la trajectoire d’Arnie, c’est celle d’un cocaïnomane. Un drogué comme King l’était à la même époque. Sentiment de puissance, élation, c’est ce qu’apporte Christine au garçon mal dans sa peau - au point que son acné disparaît et qu’il trouve une copine. Mais dans le même temps, elle le rend agressif, lui fait mener les bons combats de la mauvaise manière, anéantit lentement sa famille, et éloigne un à un de lui tous ceux qui l’aimaient, lassés de ses mensonges, de ses faux-fuyants, de son incapacité à se détacher de ce que tous sauf lui perçoivent comme une dangereuse compagne. Cet entourage qu’Arnie ressent comme hostile tentera vainement de le sauver et assistera, navré, au spectacle de sa propre impuissance ; possédé, Arnie n’est plus aux commandes.

Quatre ans avant Misery, c’est un rusé roman sur l’addiction que livre King avec Christine. Tout proche d’un cocaïnomane le reconnaitra en Arnie Cunnigham.

Christine, Stephen King

La peau sur les os - Stephen King - Retour de Bifrost 80


"La peau sur les os" est l’un des sept romans publiés par King sous le pseudo Richard Bachman.

On y côtoie, sur plus de 300 pages, William Haleck, riche avocat de 114 kilos (au début), nanti d’une femme et d’une fille respectivement nommées Heidi et Linda. Meurtrier involontaire d’une vieille gitane qu’il a écrasé en voiture, William, bien en cour à Fairview, la localité aisée où il vit, est acquitté par son ami le juge Rossington, après une enquête bâclée par la police locale qui, pour faire bonne mesure, expulse les gitans de la ville. Entre affaires gagnées et parties de golf, la vie pourrait reprendre son cour pour ce gagnant du rêve américain. Mais, à la sortie du tribunal, un vieux membre du clan, excédé, l’a touché et lui a dit un seul mot : « Maigris ! ». Quand William commence à perdre du poids, beaucoup de poids, sans raison médicale aucune, il doit se rendre à l’évidence : le gitan l’a maudit. Il lui fait maintenant retrouver le vieux et faire lever le sort avant d’en mourir, sans oublier de se cacher de son entourage qui le prend pour un fou.

Il y a de bonnes choses dans "La peau sur les os". King décrit avec une justesse impressionnante les affres du malade qui visite le déni avant de s’avouer son infortune. Son William met en œuvre quantité de petites stratégies puériles pour modifier ou dissimuler les symptômes, leur cherche une explication aussi logique que rassurante, veut éviter son médecin (car seuls les malades voient un médecin), avant d’être obligé de lâcher l’affaire et d’admettre l’abjecte vérité. King oppose aussi avec pertinence la vie aussi vide de sens qu’indifférente aux autres de la upper-middle class et l’existence difficile de gitans traités comme des untermenschen par la population des braves gens, sans oublier de décrire avec drôlerie la « faune » qui hante les stations balnéaires du Maine. Il tricote enfin une histoire rapide et rythmée, un vrai thriller d’horreur qui agrippe le lecteur et ne le lâche plus tant il veut savoir comment tout ça va finir.

Mais tout n’est pas bon. L’amitié à la vie à la mort de William avec le mafieux italien Richard Ginelli, si importante pour le récit, n’est guère crédible. La haine qu’il développe pour sa femme non plus, même si la lâcheté intellectuelle de celle-ci est en effet difficile à supporter. Quant au final, on peut trouver que King y cède à la facilité d’un effet de manche surprenant.

Pour apprécier "La peau sur les os" – c’est vraiment possible – il faut débrancher quelques temps son cerveau, voir le bon et passer à coté du moins bon, se comporter en somme comme un malade qui, pour sa tranquillité d’esprit, ne voit que ce qui l’arrange.

La peau sur les os,  Richard Bachman, Stephen King

Une pluie sans fin - Michael Farris Smith - Retour de Bifrost 80


Impossible de commencer cette chronique sans dire aux lecteurs potentiels un mot de la 4ème de couv’. Mad Max 2 ? Je ne comprends pas cette référence (ou je ne la comprends que trop, hélas). La Route ? Pourquoi pas. Mais l’écriture n’a rien à voir, à fortiori pour moi qui ai détesté le laconisme de McCarthy. Reste Faulkner et sa southern-lit. Là oui. Sûrement.

Futur proche. USA, précisément la Gulf Coast. Le changement climatique a fait de tout le sud des USA une zone de passage d’ouragans de plus en plus violents et rapprochés. Lassé de perdre un combat sans fin contre les eaux, le gouvernement fédéral a décidé d’évacuer les Etats du Sud, largement inondés, puis de tracer une Limite en dessous de laquelle il n’exerce plus aucune autorité. Des millions sont partis vers une vie de réfugiés dans le nord du pays, les plus chanceux y ont de la famille. Restent quelque illuminés, losers, aventuriers, menant une vie difficile et souvent courte en fouillant dans les ruines pour tenter de survivre. Cohen, seul contre toute raison dans la maison qui aurait du abriter une vie heureuse avec sa défunte femme et leur fille à naitre, est de ceux-là. Bloqué en pleine névrose. Une rencontre douloureuse avec une « communauté » organisée autour d’un fou violent qui se prend pour Noé va l’obliger à sortir de sa torpeur. Il conduira alors, en Moïse post-apocalyptique et fortuit, un petit groupe de survivants vers la Terre Promise d’au-delà de la Limite. Un Exode pénible et dangereux au cours duquel il retrouvera une part de son humanité.

La littérature post-apo a le vent en poupe aujourd’hui. Au vu du réchauffement à venir, difficile de ne pas le comprendre. Dans ce qui est devenu un genre à part entière où le meilleur côtoie souvent le pire, Une pluie sans fin apparaît comme une très bonne surprise. Farris Smith décrit fort bien les lentes pérégrinations de Cohen et des siens, odyssée qui s’apparente à un chemin de croix moderne dans ce monde inondé et ruiné qui était, il n’y a pas si longtemps, le nôtre. Il construit finement des personnages dont le passé et les épreuves fondent la richesse, en équilibre instable entre ce qui fut (perdu pour l’essentiel), ce qui est, et ce qui sera peut-être. Il le fait en usant d’une écriture riche et complexe, qui suggère avant de décrire, saute sans transition d’un scène dialogique à l’autre, et utilise souvent des techniques proches du « courant de conscience ».

Une pluie sans fin est un roman dur, riche, très écrit, souvent hypnotique, éminemment recommandable.

 Une pluie sans fin, Michael Farris Smith

mardi 24 janvier 2017

Au commencement était la colère - Zidrou - Homs - Pétroleuses londoniennes


Londres, 1851, l'année de la première Exposition universelle.

Un Père colonel, une mère lady, un fils, une fille, auxquels s'ajoutent toute une domesticité, notamment irlandaise ; la famille Winterfield est une famille caractéristique de la classe dominante britannique. Très nationalistes, imbus de leur supériorité sociale et ethnique, les Winterfield vivent dans un monde qu'ils dominent où même les règles légales se tordent à leur avantage.
Aussi, quand ils visitent le fameux Crystal Palace, guidés par l'organisateur de l'Exposition universelle, tout devrait bien se passer pour eux et la journée devrait être radieuse.

C'était compter sans Jennifer, la jeune mademoiselle Winterfield, qui respecte bien peu les règles et conventions de sa classe. Non contente de se piquer de sciences et de photographie, elle ne partage pas la morgue hautaine des membres de sa famille envers tout ce qui ne leur ressemble pas.  Dès le début de la visite, au désespoir de son entourage, Jennifer donne une pièce à une petite mendiante qui rappelle que la nation la plus riche du monde à l'époque était aussi un lieu de misère abjecte, puis elle tente d'aider une jeune modèle japonaise dont elle réalise que le bébé est mort. Mal lui en prend. Prise d'hystérie, la jeune Japonaise est emmenée pour être internée, la bébé sera, dit-on, enterré, et la famille rentre plus tôt que prévu et fort dépitée à son manoir. L'affaire aurait pu s'arrêter là, une nouvelle preuve de l'excentricité et de la trop grande sensibilité de Mademoiselle Jennifer, mais la jeune femme sent bien que, dans cette histoire, rien n'est clair. Elle se lance sur un coup de tête – et avec l'aide de son très compréhensif oncle – à la recherche de la Japonaise endeuillée, mettant en mouvement des événements qui la dépasseront et auront des répercussions jusqu'à l’époque moderne.

C'est un bien joli album qu'offrent Homs et Zidrou avec ce "Au commencement était la colère".
C'est le Londres de Dickens qui est montré ici dans sa crudité, avec son racisme, son classisme, son sexisme, un monde qui était vraiment fait par les rich white males et pour eux. Dans ce monde, les règles sont à géométrie variable, les pauvres – dont on jette les bébés dans la Tamise pour s'en débarrasser – comptent pour rien, et la vie d'une jeune femme japonaise moins que rien. Quand à son bébé, mort ou vif...
On comprend pourtant que les vents vont tourner. Jennifer Winterfield ne supporte ni la place que la société lui réserve ni le sort qu'elle fait aux si nombreux damnés de la terre, et, pour le coup, elle est tombée sur une compagne dont les tatouages semblent indiquer qu'elle appartient à une mystérieuse société secrète. Les choses vont-elles bouger ? Parviendront-elles à les faire changer ? Il faudra lire le tome 2 pour le savoir, d’autant qu'à la fin du premier la situation des deux jeunes femmes s'est singulièrement dégradée.

Construit sur deux niveaux de flashbacks, très joliment dessiné, découpé, et colorisé, "Au commencement était la colère" est un bel album féministe et anti-discriminatoire, plein de fureur, d'action, et de mystère. Même s'il peut sembler un peu excessif, c'est excusable car au service d'une grande aventure. De plus, parce qu'il montre des éléments bien connus et révoltants de la vie et de la culture dans la Londres de Marx, on a envie d'adhérer, sans avoir l'impression d'être manipulé.

A noter : un cahier graphique dans la première édition.

Shi t1, Au commencement était la colère, Zidrou, Homs

samedi 21 janvier 2017

Dans la forêt - Jean Hegland - Joli mais...


"Dans la forêt" est le premier roman de l'Américaine Jean Hegland. Il a été nominé James Tiptree Jr. en 1996 et adapté au cinéma en 2015.

Ici et maintenant, ou presque. Nell et Eva sont deux adolescentes presque jumelles – elles ont moins d'un an d'écart, pas loin d'un seul corps dans deux personnes. Elles vivent avec leurs parents dans une maison construite au cœur de la forêt californienne, loin des premiers voisins et à presque cinquante kilomètres de la ville le plus proche. Si leur père est le principal du collège local, leur mère, une ex-danseuse blessée, crée des objets artisanaux à domicile. Quant aux filles, elles sont élevées en homeschooling par des parents convaincus que la vie s'apprend par la pratique. Nonobstant cette éducation singulière, Eva est une danseuse acharnée qui veut intégrer un prestigieux ballet, et Nell a décidé de passer les tests d'admission à Harvard. Retourner dans le monde donc. Mais ça, c'était avant que tout commence...ou s'arrête.

"Dans la forêt" est le journal de Nell. Il raconte la fin de notre civilisation, et la manière dont les deux sœurs vont y faire face. Roman post-apo bien plus proche du nature writing que des canons du genre, "Dans la forêt" n'est pas un roman violent ou catastrophiste. Isolées du monde moderne, les filles ne sauront jamais vraiment ce qui s'y passe (guerres ? épidémies ? un peu de tout). Ce qu'elles sauront de la fin est comme les ombres de la caverne de Platon. Indirect.
Des coupures de courant de plus en plus fréquentes, de téléphone aussi, d'Internet. Gênant certes mais, dans la forêt, ça arrive. Puis les parents qui laissent à voir qu'il serait bon de mettre à jour les imposantes provisions de la maison, d'économiser un peu aussi. Les filles sont sûres que les choses vont s'arranger. Elles attendent sans vraie inquiétude la retour à la normale. Elles se trompent. Les choses empireront. Les parents mourront. Energie et nourriture deviendront rares. Et même la lointaine ville cessera d'être un havre possible. Il y aura une dernière lumière, un dernier thé, un dernier chewing-gum, dans un baisser de rideau qui rappelle l'émouvante dernière partie de The Bone Clocks. Puis, passé l'extinction progressive de tout ce qui faisait la normalité, l'abandon définitif de tout ce qu'on aimait avoir ou faire, la sidération aussi, il faudra trouver les moyens de survivre.

"Dans la forêt" est un roman sensible et délicat. Loin des post-apo violents, très écrit dans un style fort bien imagé, il restitue les tourments et les émois qui agitent l’esprit d'une jeune fille confrontée à des bouleversements inédits. Il nous livre un journal plein de flashbacks, sautant du coq à l'âne, exprimant tant du factuel que de l'émotionnel pur, un émotionnel chaotique où se bousculent en succession rapide tous les sentiments possibles. Il exprime l'insouciance de la jeunesse qui est aussi celle d'une humanité convaincue que le système technique sera toujours là comme échafaudage et béquille de vie. Il montre la difficulté qu'il y a, après un très long déni, à passer le cap, à cesser de compter sur les adultes ou sur le monde des artefacts, à retourner vers la frugalité et l'autarcie, tant est forte la tentation de croire que tout s’arrangera et que le monde artificiel et technique qui est le nôtre finira bien par revenir (Eli, le would-be lover de Nell l'illustre). Ce monde ne reviendra pas plus que des parents morts ne pourraient le faire.

"Dans la forêt" est une histoire de coming of age. Passer de l'enfance à l'âge adulte n'est jamais facile, des millions de pages ont été écrites sur le sujet. Mais quand on perd en peu de temps ses parents, son insouciance, ses rêves, et le monde dans lequel on vit, seul un amour d'une intensité extrême peut permettre de tenir. Cet amour c'est celui des deux sœurs, qui surmonte toutes les tempêtes, qui donne à chacune la force de soutenir l'autre quand elle va s'écrouler. Il faut aussi une redécouverte, celle d'une Nature qui peut porter la vie humaine si on sait la connaître et vivre en communion avec elle, c'est à dire non en médiévaux – comme on pourrait le penser – mais comme des « natives ».

Bien écrit, bien pensé, est-ce alors un roman sans défaut ? Je ne le crois pas. La faute au dernier tiers. Là, Hegland devient si explicitement militante que c'en est gênant. Dans un féminisme wiccan-style bien trop explicite, elle livre une fable militante sur les merveilles – certes parfois difficiles – de la maternité, de l'enfantement, de l'allaitement, du retour à la Terre-mère. La subtilité disparaît du récit. Hegland veut faire passer son message et ça se voit trop. Au point que même le viol totalement incongru (par un passant inconnu, au cœur de la forêt, jamais vu et jamais revu) d'Eva, émouvant sur le moment, semble rétrospectivement un pur artifice narratif destiné à engendrer la possibilité d'une grossesse. C'est dommage ; une fois encore la littérature en est moins quand elle meurt d'envie d'asséner un message.

A lire au moins pour les deux premiers tiers et pour quelque très belles scènes dans le dernier, notamment le choix des trois seuls livres à emporter dans la forêt qui est un hommage à ce qui est laissé en arrière.

Dans la forêt, Jean Hegland

jeudi 19 janvier 2017

Mes vrais enfants - Jo Walton VF


Entre uchronie personnelle et uchronie historique, "Mes vrais enfants" est l'un des plus beaux romans que j'ai lus en 2014. On peut maintenant le lire en VF. Il serait bête de s'en priver.

Par ailleurs Jo Walton parle ici et .

Mes vrais enfants, Jo Walton

mercredi 18 janvier 2017

Vision T1 - King - Hernandez Walta


Vision, un être étrange. Synthézoïde (c’est à dire androïde construit dans une matière synthétique qui réplique les organes humains) créé par le super-villain Ultron, doté d’un cerveau électronique dont les ondes cérébrales ont été copiées sur celles du super-héros Wonderman, bien plus fort et résistant qu’un humain, Vision possède, outre un laser frontal, le pouvoir unique d’altérer sa densité, devenant à volonté immatériel ou plus dur que le diamant.

Créé pour nuire à Hank Pym et à Janet van Dyne (qui le nomme), Vision comprend rapidement la malfaisance d’Ultron et le trahit pour rejoindre les Vengeurs. Il devient alors un pilier de l’équipe de super-héros, au sein de laquelle il fait la connaissance de Wanda Maximoff (la Sorcière rouge) qu’il finira par épouser. D’innombrables aventures suivront, durant lesquelles Vision sauvera plusieurs fois le monde, doutera régulièrement de son identité ou de son libre-arbitre, et finira par se séparer définitivement de Wanda après avoir appris la vérité sur l’ascendance démoniaque de leurs deux enfants. Durant toutes ces années, en martyr récurrent, il sera plusieurs fois détruit et reconstruit.

Ayant trop souffert à cause de sa capacité étonnante d’éprouver des sentiments, le synthézoïde décide d’effacer cet aspect de sa personnalité. Vision est maintenant un être de pure logique qui, faute de pouvoir ressentir, essaie très fort de simuler, et n’est pas sans rappeler le Mr Spock des débuts, émotionnellement invulnérable mais froid et agaçant.
Parallèlement, il décide aussi de vivre la vie d’un « homme » normal. Il se crée pour cela une « famille » avec une femme et deux enfants. Les Visions s’installent dans un pavillon de la banlieue chic de Washington. Virginia (Mme Vision) ne travaille pas, les enfants vont au bon lycée du coin, Mr Vision travaille comme consultant pour le Président des USA tout en poursuivant ses activités de Vengeur ; une famille Cunningham synthétique installée dans une Wisteria Lane de Virginie. Mais il ne suffit pas de vouloir pour pouvoir. L’intégration est difficile, tant auprès des voisins qu’au sein du lycée. La méfiance des autres est grande. Femme et enfants doivent apprendre eux aussi à singer les humains et à se méfier des risques que leurs grands pouvoirs font courir aux autres. Mais Vision veut croire que son rêve est à portée de main.

Jusqu’à ce que, en l’absence de Vision, la famille soit attaquée à domicile par le Moissonneur et que Mme Vision commette l’irréparable pour défendre ses enfants. C’est le début d’une avalanche qui emportera peu à peu la santé mentale de la petite famille synthétique jusqu’à finir par menacer l’humanité entière (si l’on en croit la prédiction de la sorcière Agatha Harkness).

Quand se termine ce premier hardcover, Vision, qui s’enfonce avec sa famille dans la folie et le déni, n’est qu’au début d’une descente aux enfers qui se poursuivra dans le tome 2 à venir. L’histoire, jusqu’ici, est passionnante, et on sent bien que la suite sera encore pire. La tension et l’angoisse montent car la famille Vision, qui veut tant être humaine, s’abandonne justement à ce qui est le plus irrationnel dans l’âme humaine, la volonté de protéger sa famille aux dépens de toute considération morale et en dépit de ce que la raison commanderait. Camus préférait sa mère à la justice, il semble que la famille Vision fasse de même. Une narration efficace et des dessins satisfaisants assurent le reste.

Vision t1, Un peu moins qu’un homme, King, Hernandez Walta

dimanche 15 janvier 2017

La Malédiction - Henry Lion Oldie - Vertiges de l'amour


Les éditions Lingva font beaucoup en France pour faire connaître la littérature russe, et singulièrement l’œuvre de Henry Lion Oldie. Cela se vérifie encore une fois avec la sortie de "La Malédiction", recueil de cinq nouvelles dont une inédite, celle qui donne son titre au recueil.

Dans les nouvelles d’Oldie, on croise un univers mental russe fait de truculence, d’emphase, d’humour, de nonsense parfois, sans oublier une forme mélancolique de nostalgie. Il y a tout ça dans ces nouvelles, touche par touche, à l’exception notable de la seconde Le huitième cercle du métro qui est la moins 'russe' dans la forme, jusqu’au point d’avoir des personnages dotés de prénoms anglais.

Il est beaucoup question d’amour dans les nouvelles rassemblées ici, un sentiment si indispensable, si puissant, et si facile à oublier. Il est aussi question de solitude, et d’amour impossible donc, quand ne restent qu’un homme et une femme sans descendance immédiate, ou, bien pire, quand toute l’humanité a disparu.

Je vais écrire ici juste quelques lignes sur chacun des textes, pour les présenter, puis, plutôt que de chroniquer moi-même, laisser à Henry Lion Oldie le soin de parler, mieux que je ne le ferais, de son œuvre. On lira donc dans "La Malédiction" :

Relève-toi, Lazar, une étrange nouvelle qui, entre superstition et marché noir, montre qu’on peut oublier son amour, qu’il ne faut pas jouer avec, qu’il ne peut être une monnaie d’échange. Can’t buy me love. Le texte vaut pour son ambiance.

Le huitième cercle du métro, un cauchemar dystopique à la Prix de tous les dangers qui parlera forcément aux habitués du RER B ou de la ligne 13.

Viens me voir dans ma solitude est un très beau texte nostalgique, en hommage à Roger Zelazny, qui montre le dernier espoir de couple entre Charon et la Mort quand plus personne n’a besoin de passer la rivière car tous l’ont déjà fait.

Nevermore est un hommage à Poe et un texte post-apo très fort qui laisse un goût de cendre froide dans la bouche.

La Malédiction, enfin, est une fantasy dans le style de La loi des mages dans laquelle on comprend, après une enquête officielle, pourquoi un mage a maudit un village entier. Il y est encore une fois question d’amour et de l’embellissement que ce sentiment apporte aux vies qui savent le cultiver.

A lire pour voyager dans des terres si proches géographiquement et si lointaines culturellement.

La malédiction, Henry Lion Oldie

samedi 14 janvier 2017

Roboteer - Alex Lamb - Charabia


"Roboteer" est le premier roman de Alex Lamb. Stephen Baxter en dit du bien. Moi non.

SF militaire, "Roboteer" est l’histoire de Will, un roboteer, c’est à dire un humain génétiquement modifié pour s’interfacer avec des robots et optimiser leur fonctionnement. C’est aussi l’histoire de l’entrée de l’humanité dans la grande famille des entités sentientes civilisées.

Futur indéterminé mais assez éloigné pour que la colonisation spatiale ait eu lieu. La Terre a connu au moins un siècle de malheurs guerriers et terroristes. L’ère des tribulations a pris fin quand le Prophète a uni la planète sous sa bannière et imposé une brutale théocratie militaire. Mais, dans les colonies, vivent des humains qui ne reconnaissent pas l’autorité du Prophète et, injure suprême, procèdent à une optimisation génétique de leurs descendants alors même que le Prophète a sacralisé l’ADN humain comme la parole matérialisée de Dieu. La dictature terrienne reprend donc une à une les colonies, les purifiant par le génocide et la conversion forcée. La dernière à résister est Galatéa (Pygmalion I’m here !), toujours en terraformation et berceau des roboteers, ces humains dont on a développé artificiellement les traits autistiques pour faciliter leur connexion aux machines.

Le roman commence par un assaut terrien sur Galatea, aussi violent qu’incompréhensiblement réussi. La technologie galatéenne, toujours supérieure, est ici mise en déroute par une arme secrète terrienne dont elle ne savait rien (le lecteur, lui, sait qu’elle a à voir avec les mystérieux travaux du presque disgracié Général terrien Ulanu, qu’elle implique un artefact alien, et qu’elle est l’enjeu d’une violente lutte de pouvoir au sein de l’Eglise). Tentant de comprendre, cherchant comment résister à l'invasion prévisible de leur planète, les Galatéens envoient une mission d’espionnage – comprenant Will – à la recherche de l'arme secrète. Sans grand effort, la mission découvre l’existence de l’artefact au prix du « piratage » de Will. Celui-ci, habité par l’Intelligence supérieure et soupçonné de traitrise par ses alliés, doit maintenant forcer l’humanité à changer sous peine d’être anéantie par des aliens si puissant qu’ils peuvent s’arroger le droit de juger une espèce entière.

Prenez The Day the Earth stood still. Ajoutez-y le bien plus contemporain Three-Body Problem et sa Dark Forest. Ecrivez mal le mélange et vous obtenez "Roboteer".

Pourtant le roman est plutôt sympathique au début. De l’action, un mystère, une dystopie religieuse percluse de factions rivales. Mais, rapidement, tout dérape.

"Roboteer" est nanti d’une physique incompréhensible faite de fusion drives, gravity drives, warp drives, spacetime shells, curvons, Penfield lobe, le tout mixé sans grande logique pour expliquer des vitesses FTL rapides mais pas trop et des poursuites possibles mais pas trop non plus. Il y a aussi le suntap (comme pour le mana dans MTG mais ici ce sont des étoiles qu’on tappe pour alimenter des laser gamma), base de l'arme secrète, utilisable à partir de rien en très peu de temps – peur de rien Lamb. Pour le meatware, "Roboteer" propose aussi une bionique qui est juste un peu moins absconse.
On se croirait revenu au temps d’un charabia magico-scientifique qu’on croyait définitivement enterré. La suspension d’incrédulité est sans cesse mise entre parenthèse ; ennuyeux pour de la SF.
Quant aux systèmes politiques ou économiques qui organisent l’humanité, hormis un vague lexique marxisant, on n’en sait pas grand chose de construit (alors que la guerre est d’abord idéologique), et, au vu de ce qui précède, on se dit que c’est tant mieux.

Les personnages, mis à part peut-être Will, sont cookie-cutter, dépourvus de biographies et de profondeurs, mais en revanche assez différents et typés pour remplir la fonction narrative qui leur est assignée.

Le temps du roman est incroyable dans sa brièveté. L’enchainement des batailles, des rebondissements, des mises en œuvre de technologies jusque là inconnues, est proprement impossible à défendre. Et ne parlons pas de la conclusion…

Et puis c’est long. Long car les invraisemblances interrompent sans cesse l’immersion. Long aussi car le style du roman est plat, désespérément plat. Et pas seulement plat. Démonstratif aussi, Lamb expliquant régulièrement ce qu’il vient de montrer, au cas où...
Passons sur des scènes dignes des films de guerre des années 50 (le coup de poing annoncé et bien mérité au salaud), une bluette quelconque, des références stupéfiantes vu la date des évènements (ce sont les Medellin qui dominent l’Eglise, il y a un courant Néo-maoïste, et un vaisseau qui s’appelle le Soekarno), et une écriture qui ne donne jamais au lecteur l’impression qu’il pourrait comprendre les règles scientifiques et politiques du monde qu’il visite et fait alors involontairement de Lamb un médecin de Molière.

Roboteer, Alex Lamb

jeudi 12 janvier 2017

Some of the Best from Tor.com 2016


Comme chaque année, Tor.com sort son Best of de textes courts. 25 nouvelles et novelettes.
Il est à télécharger gratuitement ici.
La seule condition est de s'inscrire à la newsletter (ce qui permet d'être informé en temps réel de la publication des nouveaux courts).
Beaucoup de bons textes dans tous les genres. Ne vous ne privez pas !

dimanche 8 janvier 2017

Une autre chanson du futur - Daryl Gregory - Free to download


Ces jours-ci, Le Belial offre en téléchargement une jolie nouvelle de Daryl Gregory, "Une autre chanson du futur".
Elle était chroniquée ici.

Une autre chanson du futur, Daryl Gregory

samedi 7 janvier 2017

A head full of ghosts - Paul Tremblay - Indigeste


"A head full of ghosts" est un roman d’horreur récent de Paul Tremblay. Stephen King en dit : « Scared the living hell out of me, and I'm pretty hard to scare ». Ben, il ne lui en faut pas beaucoup !

De quoi s’agit-il ?
Les Barrett sont une petite famille américaine, de cette shrinking middle class que la mondialisation et le capitalisme financiarisé ont laminé. John, le père, a perdu son emploi et n’en retrouve pas, alors que les mensualités de la maison continuent de courir. Le salaire de Sarah, la mère de famille, ne suffit pas à payer le crédit et à faire vivre le couple et ses deux filles, Marjorie 14 ans et Merry 8 ans. L’ordinaire est maigre, l’avenir incertain. Jusque là, rien qui puisse intéresser l’auteur de Carrie ; mais voilà que Marjorie est possédée par un démon.

"A head full of ghosts" est un roman dans lequel Merry raconte, quinze ans après, l’histoire de ces moments à Rachel, une écrivaine qui veut en tirer un livre. Une histoire qui avait déjà été racontée, presque en direct, dans un show télévisé auquel avait participé la famille Barrett, un show qui culmina dans l’exorcisme de la jeune fille.
"A head full of ghosts" est donc un livre sur l’écriture d’un livre sur une affaire qui a eu lieu et qui avait été télévisée dans un mélange de reconstitutions avec acteurs et de séquences confessionnal. On y lit le récit que Merry fait à Rachel, récit des faits réels autant que de l’intrusion au long cours d’une équipe de production dans la maison des Barrett, entrecoupé de notes de blog (dont l’auteur n’est autre que Merry sous pseudo) qui déconstruisent ex-post la présentation que la télévision a fait des évènements. Le lecteur accède donc aux faits privés, à la fabrication de la reconstitution publique, et à la critique argumentée de la crédibilité de la reconstitution publique.

Que croire ? C’est la question du roman.
Marjorie est-elle vraiment possédée ? Souffre-t-elle d’une maladie mentale ? Veut-elle juste emmerder ses parents ?
John Barrett est-il le seul à comprendre ce qui arrive ou est-il un homme en déshérence cherchant une explication à un monde qu’il ne comprend plus ? Prend-il le pouvoir dans sa famille ou est-il une victime brinquebalée par les évènements ?
Dans quelle mesure la famille est-elle manipulée ? Par l’équipe de télévision ? Par le prêtre de John ?
Dans quelle mesure est-ce la famille qui instrumentalise la situation ?
Qu’est ce qui est vrai de ce dont Merry se souvient ? Et de ce qu’ont vu les téléspectateurs ?

Avec ces thèmes et un peu de travail sur la fabrication de l’angoisse, "A head full of ghosts" aurait dû être un bon roman. Et, de fait, il commence bien. Les face-à-face entre une Marjorie inquiétante et une Merry effrayée mais compatissante sont vraiment stressants car on craint de voir jusqu’où Marjorie pourrait nuire à la vulnérable Merry, physiquement ou psychologiquement. La tension monte progressivement, parallèlement avec la volonté de démêler le vrai du faux.

Hélas, le projet finit par échouer, pour plusieurs raisons.

D’abord, dans sa volonté de rester dans un entre-deux explicatif, Tremblay balance tout arithmétiquement comme le font les débats télévisés. Il y a le père qui croit au diable et la mère qui n’y croit pas, le psychiatre rationnel et celui qui a la foi, la petite Merry qui croit puis ne croit plus puis ne sait plus que croire, le tout sous le regard « neutre » de la télévision. C’est trop net, ça fait trop construit.

De plus, et là on comprend que King (s’il a lu le roman en entier ce qui est difficile à croire au vu de son praise) ait aimé, le roman est affublé d’un gros ventre mou central qui se perd dans ce genre de détails dont raffole le maitre de l’épouvante et qui encalminent le récit. On commence à s’ennuyer un peu, puis un peu plus, jusqu’à s’ennuyer ferme. Comme chez King, si tous ces détails écrits étaient effacés par un passage à l’image dans le cadre d’une adaptation cinéma, le récit serait sans doute intéressant. A lire, il est pénible.

Ensuite, la déconstruction bloguesque de la reconstruction télé est trop longue, farcie de name dropping à un niveau rare dans son passage en revue de tout ce que les récits de possession ont apporté à la pop culture (à tel point qu’ici je ne citerai pas, pour reposer mon esprit), et, de fait, ennuyeuse. Mais son défaut majeur est que la critique du récit au sein même du récit, autrement dit par celui-là même qui a écrit le récit, est un procédé atrocement artificiel. Quand Houdini (name dropping, désolé) démontait les trucages spirites, lui et le truqueur étaient deux personnes distinctes. Ici, Tremblay raconte par la bouche d’un personnage ce qu’aurait vu le lecteur, puis fait expliquer par le même personnage plus vieux que ce qu’ont vu les téléspectateurs, et que le lecteur n’a pas vu, a été « truqué » par l’usage notamment de cadrages que le lecteur, par définition, n’a pas vu. Or, dans tous les cas, c’est Tremblay qui raconte. Je ne suis pas de ce qui croient que les personnages vivent leur vie ; ça fait truc, illusionnisme facile.

Enfin, passé le premier tiers en gros, le livre n’est plus inquiétant, ce qui est problématique pour un livre vendu comme Horror. Trop peu de twists, trop de chemins de traverses et de descriptions au long cours, trop de narration par une femme de 23 ans qui s’exprime comme une petite fille de 8 ans. L’horreur en littérature ne peut pas venir de ce qui est raconté mais de la manière dont ça l’est. Ici, la manière n’y est pas. Même le twist final ne sauve pas le roman car il arrive trop tôt après l’information qu’il remet en cause qui, elle, arrive donc trop tard. Sans compter un moment féministe qui tombe un peu comme un cheveu sur la soupe. Mais j’arrête là et n’en jette plus.

Dans "A head full of ghosts" il y a beaucoup de bonnes idées, peut-être trop. C’est la réalisation qui pêche. Parfois on peut avoir les bons ingrédients et se tromper dans le dosage ou la cuisson.

A head full of ghosts, Paul Tremblay

dimanche 1 janvier 2017

La Source au bout du monde - William Morris


"La Source au bout du monde" est un roman, inédit en français, de William Morris, publié par Aux forges de Vulcain. Peut-être le premier texte de fantasy mais aussi le texte politique d'un auteur militant. Un bel objet et une belle lecture.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 86, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Rodolphe, le plus jeune fils du roi des Haults-Prés, s'enfuit de la maison paternelle pour partir en quête d'aventures et connaître la vie d'un chevalier errant. Chemin faisant, il apprend l'existence d'une source magique à l'eau miraculeuse et se met en devoir de la découvrir. Son épopée le mènera par-delà les citadelles des hommes, les forêts enchantées et les landes arides. Le jeune aventurier y rencontrera un grand nombre de figures extravagantes qui bouleverseront sa vision du monde, du Bien et du Mal, et de lui-même : de fiers bergers-guerriers défiant l'ordre établi, des brigands justiciers plus joyeux que des ménestrels, un mystérieux chevalier noir, un moine lubrique tout droit sorti des Contes de Canterbury, et une sorcière insoumise à la loi des hommes dont il tombera éperdument amoureux.
Grand roman d'aventures, ce texte incarne la naissance de la fantasy, croisement du roman d'aventures à la Walter Scott et du conte. C'est aussi une déclaration d'amour au Moyen Âge, cet âge où les machines n'avaient pas encore tout détruit, où chaque homme, chaque femme, avait plus de pouvoir entre ses mains, même face au seigneur féodal, que l'ouvrier n'en possède face au riche financier. Comme chez Swift, Voltaire ou Cyrano de Bergerac, l'aventure et le merveilleux deviennent dans ce roman les outils pour placer dans l'esprit de ses lecteurs les ferments d'une révolte nécessaire, éprise de liberté, d'égalité et de fraternité.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :