vendredi 29 décembre 2017

The Grocery Integrale - Mon Album 2017


"The Grocery, Integrale". Je n'avais jamais lu. C'est, dixit Aurélien Ducoudray (le scénariste, français, et oui !), « The Wire » en BD. Ca tombe mal, je n'ai jamais vu le moindre épisode de « The Wire » (je sais, j'ai tort). Le Candide intégral. Rattrapage, pour The Grocery en tout cas, en 4 heures et 400 pages rassemblées dans un pavé de 1,5 kg.

The Grocery est sans hésitation mon album de 2017. Imaginez une série télé en BD. Chorale, percutante, remplie d'autant d'action trépidante que de sociologie caméra à l’épaule. Comme dans une bonne série, on découvre progressivement chaque personnage, ce qu'ils se font les uns aux autres, ce que le monde leur fait, le tout en perpétuelle évolution car série/BD et vie ne peuvent exister qu'en dynamique et en interactions continuelles.

The Grocery, c'est d'abord l'histoire d'Eliott Friedmann, un jeune garçon brillant condamné à vivre dans une banlieue pourrie de Baltimore par son père qui y a acheté une épicerie. Aussi intelligent que naïf, Eliott devient l'ami de Sixteen et de sa bande de petits dealers du coin, et, de fil en aiguille, se retrouve impliqué dans les affaires du très néfaste Ellis One – un survivant de la chaise électrique espèrant bien profiter du sursis que la vie lui a offert pour devenir le Capone local – dont il ne mesurera jamais vraiment la malignité fondamentale. C'est aussi l'histoire de Wash, un marine de retour d'Irak qui découvre la maison de son enfance vendue, conséquences de la crise subprime, et sa grand-mère – devenue gâteuse – placée à l'hospice. Wash, devenu SDF, se lancera dans l'aide aux plus pauvres avant de se radicaliser.

Autour de ces trois personnages principaux gravite une galerie de figures hautes en couleurs, des triplés tueurs d'Ellis One (l'idiot, le religieux qui cite les Ecritures, et le salaud) au père d'Eliott, en passant par le rabbin qui vient chaque jour lui acheter du pain azyme, la riche dame patronnesse roulée par son mari banquier, ou la chica hispano engagée dans une venganza mortelle contre Ellis One, entre nombreux autres. Tout ce monde se frotte, s'entraide, se trahit, s'entretue (beaucoup), se frappe, se déçoit, s'aime.

Dans les 400 pages de The Grocery, par-delà une histoire, aussi captivante que très violente, entre coming of age, injustice, violence carcérale, vengeance, et guerre de territoire sur fond de trafic de meth, il y a les USA des années 2000.

Il y est question de la guerre en Irak et du sort fait aux soldats qui en reviennent, de private security contractors ressemblant toujours plus à des milices hors-sol, de politiques prompts à ségréguer les classes dangereuses, quitte à bâtir des murs autour des quartiers sensibles, d'un système politique US, au sens large, gangrené par des appels récurrents à un peuple qui ne sert plus que de faire-valoir.

On y voit aussi les effets délétères de la crise subprime (précisément des crédits 2/28), l'immoralité des banques dans l'affaire, l’accumulation sans fin des injustices sociales dans un quartier de relégation, ainsi que le formatage de l'opinion par une télévision qui commence par être simplement racoleuse et abrutissante avant de verser dans les fake news éhontées.

On y croise des gangs latinos lowriders, des membres de l'Aryan Brotherhood, les mafias juives et blacks, des suprémacistes rednecks, tous dans un marigot que ne contrôle plus une police locale en grève. On y partage le quotidien des prisons surpeuplées dans lesquelles les gangs font la loi sous le regard goguenard de surveillants corrompus ou terrifiés. On y découvre même ces camps de pédophiles ayant purgé leur peine et pourtant condamnés à l’inexistence par la législation US, pédophiles que l'hystérie parentale locale voudrait éradiquer de la réalité même.

C'est objectivement dur et violent, mais aussi souvent drôle, régulièrement touchant, toujours passionnant, car tous les personnage vivent, parlent, luttent, dans un ensemble cohérent. C'est aussi plein de petites références à d'autres œuvres ou à des théories économico-sociologiques (jusque dans certains noms).

Les graphismes, surprenants, offrent une personnalité à chacun et permettent de déployer une violence très graphique sans jamais devenir gore. S'y ajoutent plein de petites trouvailles narratives fort bien vues, ainsi que la profusion de détails qu'on trouve dans Chew, par exemple. Du beau boulot.

L'ensemble est brillant, fort bien vu, percutant, référencé, captivant, attachant, sans cesse émouvant jusqu'à la fin où une DeLorean offerte (dans quelle condition et par qui ? même cela émeut) permet de se projeter dans l'avenir et de voir ce que deviendront tous les protagonistes de l'histoire, dans une version inverse de la séquence d'intro du film Là-haut. A lire absolument.

The Grocery Integrale, Ducoudray, Singelin

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