vendredi 10 novembre 2017

Nigerians in Space - Deji Bryce Olukotun


1993. Le docteur Wale Olufunmi est un géologue lunaire d'origine nigériane. Il travaille dans un labo de la NASA à Houston. Même si, à son grand regret, il n'est jamais parti dans l'espace, Wale a réalisé son rêve d'émigration réussi et il n'a plus beaucoup de contact avec un pays d'origine qui lui paraît bien loin de ce qu'il est devenu.

Mais il ne faut jamais dire « Fontaine je ne boirai pas de ton eau ».
Nurudeen Bello, un politicien nigérian, parvient à convaincre le scientifique de se joindre au projet secret « Brain Gain » dont l'objectif avoué est de renverser la dynamique du Brain Drain, autrement dit d'inciter les scientifiques nigérians expatriés à revenir dans leur pays pour y créer une industrie spatiale afin d'envoyer un Nigérian dans la Lune.
Wade doit voler à la NASA un fragment de roche lunaire pour prouver son engagement indéfectible puis s'envoler pour le Nigéria. Tout est prévu par Bello. Mais tout tourne mal, très mal, de plus en plus mal.

Vingt ans plus tard, Afrique du Sud. Thursday est un petit, un rien du tout. Il vivote de coups que lui procure Leon, son ami d'enfance. En fuite après qu'un braconnage d'abalones ait tourné au fiasco, il se retrouve seul, obligé de survivre dans le milieu des gros poissons de la mafia chinoise locale. Il ne doit, temporairement, la vie sauve qu'à un don exceptionnel pour l'élevage et le soin des abalones vivantes dont les chinois sont friands et pour lesquelles ils paient cher au marché noir.

Entre les deux, il y a Melle, la fille d'une fixer trahi (aussi) par Bello. Elle a connu l'exil en France et le sort peu enviable des filles placées en Europe sous la garde de « tantes » bien peu amènes avant de réussir à changer drastiquement son destin.

Inspiré par les projets grandioses du ministre Nasir El-Rufai, "Nigerians in Space" est un roman aussi surprenant que charmant, en dépit de ses défauts.

Commençons par ce qui fâche. Le récit souffre d'une narration imparfaite. On y voit trois fils principaux se croiser et ne se relier qu'à la fin de manière plutôt insatisfaisante, car il ne sort pas grand chose de la dite réunion que ce soit pour les personnages ou pour le lecteur. On y voit aussi les explications arriver à la toute fin, par le biais d'un dialogue entre Melle et l'instigateur de toute l'affaire, dialogue que seule une coïncidence heureuse rend possible.
Autre bizarrerie, le roman, qui emprunte à plusieurs genres, entre thriller, espionnage, et complot, n'est en fait jamais SFFF. Il faudra attendre sa suite, After the Flare, pour entrer dans le domaine qui nous intéresse au premier chef, celui de l'Imaginaire.

Néanmoins, le roman est charmant et émouvant, grâce aux destins qu'il met en scène.

Au fil de la lecture, on s'attache fortement aux personnages. Wade, Melle, Thursday sont des galets roulés par la marée de l'Histoire et de la politique africaine. Solitaires de circonstance, chacun doit prendre soin de lui-même car nul ne le fera pour lui. Portés par un l'espoir d'une vie meilleure ou d'une échappatoire, ils se heurtent sans cesse à la réalité d'un monde dur qui n'a pas besoin d'eux et ne valide ni leurs espoirs ni même parfois leurs existences.

La politique africaine est faite de guérillas, d'exil, de conflits, d’élections annulées et d’ennemis éliminés. Wade et Melle paient le prix fort pour le découvrir.

L'économie y est gangrenée par des pillages externes. Pillage des cerveaux qui prive l'Afrique de ses grands esprits, pillage des ressources – du pétrole aux abalones – qui servent les intérêts de firmes ou de trafiquants et alimentent des marchés qui sont tous hors d'Afrique. Ni Wade ni Thursday ne peuvent être plus forts que cette vérité, ils peuvent seulement tenter d'en grappiller quelques miettes.

La société locale, enfin, est percluse de violence endémique. Des inimitiés ethniques ou religieuses aux Armed Response Squad sud-africains en passant par les assassinats politiques et sans oublier la brutalité des gangs ou des membres de l'administration, la violence est partout. Nul n'est jamais à l'abri d'un mauvais coup, ou pire. Thursday, Leon, Wade, Melle, tous font face au risque physique et à la perspective de la mort. Quant aux projets grandioses de développement, eux font les frais de la spirale du sous-développement politique.

Mais la force de vie que portent les personnages, l'espoir qui les anime – et s'éteint aussi parfois –, les rêves qu'ils font et l'adversité qu'ils traversent les rendent profondément aimables. Ils tiennent à bout de bras un roman qui contient par ailleurs un vrai humour, un grand dépaysement, ainsi que de nombreuses scènes ou phrases joliment poétiques ; on pensera ici par exemple au projet fou d'éclairer tout un quartier par des lampes lunaires, à la solitude de Thursday qui constate qu'il reçoit plus de « baisers » d'abalones que de personnes humaines, ou à ces abalones – encore – qui se tournent vers la lumière lunaire et y prospèrent, écho tragique du projet mort-né d'envoyer des Nigérians dans la Lune.

Nigerians in Space, Deji Bryce Olukotun

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