jeudi 31 août 2017

La cinquième saison - NK Jemisin VF


Cédric Jeanneret ayant ouvert le feu, je ne peux que vous conseiller aussi la lecture, dès le six septembre, de l'excellent roman - Hugo 2016 - de NK Jemisin, qui était chroniqué ici, dans sa version pas encore traduite par Michelle Charrier.

La cinquième saison, NK Jemisin

mercredi 30 août 2017

Le seigneur des ténèbres - Robert Silverberg - Démoniaque


"Le seigneur des ténèbres", de Robert Silverberg, est un énorme roman d'aventure « historique » qu'on qualifierait aujourd'hui d'exofiction. J'emploie ce détestable terme récent à dessein pour souligner la prégnance funeste des catégorisations littéraires sur le vie des livres. En effet, "Le seigneur des ténèbres" est un projet que Silverberg dut arracher à son éditeur Don Fine – tant celui-ci n'y croyait pas au vu de son analyse du marché – contre la promesse d'un Majipoor. Et si le livre fut écrit et sortit, Don Fine eut raison in fine : placé en rayon SF par les libraires, reposé sur l'étagère par de potentiels lecteurs déçus de ne pas y voir de science-fiction, dédaigné par les amateurs de fictions historiques, le roman se vendit mal. Très dommage au vu des qualités de l'ouvrage. Mais worse things happen at sea, Andrew Battel, le héros du livre, est bien placé pour le savoir.

1589, Andrew Battel est un Anglais originaire de la ville de Leigh. D'une famille de marins, Andrew veut naviguer un peu puis, ensuite, s'établir dans une ferme avec épouse et enfants. L'époque élisabéthaine dans laquelle vit Andrew est celle de l'intense inimitié anglo-espagnole et des raids de Francis Drake et de William Raleigh contre ce pays. Aussi, pour financer son projet d'installation, Andrew décide-t-il de s'engager comme corsaire pour un ou deux voyages afin d'en ramener l'or espagnol qui lui permettra d'abandonner définitivement la vie de marin. Hélas, engagé par un capitaine aussi lâche que piètre navigateur, Battel est abandonné au premier danger sur les côtes du Brésil puis capturé par les Portugais qui s'y trouvent. Commence alors pour lui une aventure de 21 ans qui l'amènera du Brésil en Angola, et jusqu'au cœur des ténèbres parmi la terrible tribu cannibale des Jaqqas. Le roman constitue ses mémoires, écrites à la fin de sa vie, après son retour en Angleterre.

En s'inspirant du court récit des véritable pérégrinations d'Andrew Battel, Silverberg écrit un roman à la première personne de près de 700 pages qui place le lecteur dans la tête d'un Anglais perdu dans un monde étranger. Battel est l'une de ces « graines » que le royaume insulaire enverra tout autour d'un monde qu'on savait depuis peu sphérique, mais, sauf au tout début, c'est à son corps défendant qu'il sera une « graine ». Capturé au Brésil, expédié en Afrique, Battel sera, vingt ans durant, un prisonnier sans droits autres que ceux qu'on veut bien lui octroyer. Un prisonnier au statut souvent privilégié, certes, grâce tant à l'influence d'une femme – Dona Teresa – qui s'éprend de lui qu'à ses talents – rares – de pilote. Un prisonnier néanmoins, dont la survie et la liberté dépendent du bon vouloir d'ennemis, et auquel la promesse, sans cesse renouvelée, de retour au pays en échange de services rendus ne deviendra que bien tard réalité, 21 ans seulement après son départ d'Angleterre. Entre temps, Battel aura découvert les innombrables facettes de l'âme humaine, ainsi que de la sienne propre, et l'immense diversité d'un monde que les Européens commençaient à conquérir à leur profit.

Ecrit dans un style élisabéthain – dixit Silverberg – "Le seigneur des ténèbres" présente un héros profondément humain plongé dans une aventure unique en son genre.

Battel est pétri des préjugés de son temps. Il est un Anglais et un Protestant fervent dont l'âme hurle contre les Espagnols, leurs vassaux portugais, et les Papistes en général. Fils d'une culture racialiste, Battel généralise sans cesse. Et néanmoins, il sait juger les hommes et parvient à dépasser toujours la prénotion qu'il en a. Il sait regarder, écouter, apprendre, juger sur les actes plutôt que sur les apparences, apprivoisant en permanence son appréhension première et allant au contact vrai de l'Autre, fut-il Portugais ou Africain – même cannibale.

Anthropologue autant que naturaliste, Battel ne cessera durant vingt ans de s’émerveiller devant les beautés et les étrangetés qui s'offrent à lui. Plus de verte Angleterre pour lui ; c'est un monde de chaleur, de guerres, de maladies, de dangers sans nombre, qui est son quotidien. Un monde de vies courtes, souvent misérables, mais aussi un monde à découvrir. Plantes et animaux jamais vus, indigènes aux mœurs radicalement étrangères, Battle se remplit d'expériences, apprend les langues locales, sauve une jeune esclave en l'achetant pour lui éviter la déportation. Sa plongée en terre inconnue le mènera jusqu'à être adopté par la tribu la plus terrifiante du lieu et à en devenir, pour un temps, membre à part entière, allant aussi loin des normes chrétiennes qu'il est possible en devenant Andoubatil, le Jaqqa aux cheveux d'or, « frère » du Seigneur des ténèbres lui-même, le terrifiant Calandola. Et toujours, il expérimente, apprend, comprend, s'enrichit de sens, survit aussi à des périls innombrables, grâce à une fine intelligence, une volonté de fer, et un stoïcisme affirmé.

Plongé dans un monde qui rapetisse en dévoilant son immensité, Battel découvre avec horreur le commerce d'esclaves qui se met en place à grande échelle entre Afrique et Amériques. Il est témoin – et acteur à sa modeste mesure – de l'installation portugaise en Afrique et des prémisses navrants du colonialisme. Il assiste à la mise en place de ces voies commerciales nouvelles qui pacifient pour un temps les relations entre les hommes – fut-ce au détriment d'autres – et installent, entre marchands européens, le « doux commerce» de Montesquieu.

Tout cela, ces bouleversements mondiaux et cette vie rêvée, Silverberg les offre au lecteur dans un style flamboyant. A la lecture du roman, c'est R.E. Howard qui vient immédiatement à l'esprit, bien plus que Stevenson ou Dafoe. Si le souffle des grands romans d'aventure est bien là, ce sont les descriptions époustouflantes de Silverberg qui rappellent le meilleur de la sword and sorcery. Animaux tueurs, ordalies africaines, festins cannibales, danses rituelles, harems pléthoriques, fétiches protecteurs, soldats et prêtres en terre étrangère, le grand Bob brode sur sa documentation pour créer un monde barbare, sauvage, magique, et présenter au lecteur une profusion de scènes inoubliables pleines d'une vénéneuse beauté.

Comme on voudrait être aux côtés de Battel et voir ce qu'il voit avec nos propres yeux !
Et comme sont bêtes ceux qui n'ont pas voulu comprendre que "Le seigneur des ténèbres" est, sous son déguisement historique, une grande œuvre de SFFF.

Le seigneur des ténèbres, Robert Silverberg, trad. Nathalie Zimmerman

jeudi 24 août 2017

La bibliothèque de Mount Char - Scott Hawkins VF


Sortie aujourd'hui (merci JDB - traducteur téméraire - pour le rappel) de "La bibliothèque de Mount Char", de Scott Hawkins.
C'est le roman le plus barré de l'année - et de très loin. Aussi beau, aussi noir, aussi brutal, et aussi flamboyant que son impressionnante couverture d'Aurélien Police, c'est le plus gros coup dans la gueule que vous prendrez cette année.
IMPORTANT : Essayez d'en savoir le moins possible avant de le commencer ! Ne vous spoilez pas !

L'avis du Fictionaute ici.

La bibliothèque de Mount Char, Scott Hawkins

mercredi 23 août 2017

How to stop time - Matt Haig - Pour ma grand-mère


Comment ai-je pu me retrouver à lire ce livre ? C'est une question bien plus ardue que celle que pose son titre : "How to stop time".
La couverture aurait dû me mettre la puce à l'oreille mais, à ma décharge, j'ai commandé sans la voir.

Bon, alors, allons-y. Mais ce sera bref.

Dans le monde d'aujourd'hui, Tom Hazard ressemble à un humain ordinaire. Mais il ne l'est pas. Car Tom Hazard est né en 1581. Fils d'un petit noble huguenot français, Tom a dû, après la mort de son père, fuir la France avec sa mère pour échapper aux persécutions religieuses. Réfugiés dans un village anglais, les deux mènent une vie modeste. Mais voilà qu'arrive la puberté de Tom et celui-ci cesse de vieillir (pour être exact, il vieillit 15 fois moins vite qu'un humain normal, ce qui, à court terme, ne se voit pas). Quelques années passent, les rumeurs naissent et enflent. Survient la mort brutale d'un voisin qui « confirme » les suspicions des villageois. Un chasseur de sorcières est appelé de Londres. Tout bascule, et commence une vie de fuite et de dissimulation.

Perte de sa mère, rencontre puis mariage sans issue avec son grand amour Rose, perte de leur fille Marion, Tom bouge depuis des siècles pour ne pas être remarqué, empêché par sa malédiction de se créer une vie normale.
L'enfer c'est les autres, Tom le sait comme personne. Seul, toujours en danger, régulièrement suicidaire, Tom n'a survécu que pour respecter le serment fait à sa mère et dans l'espoir un peu fou de retrouver sa fille perdue.
A la fin du XIXème siècle, il devient membre d'une organisation secrète paranoïaque qui prend soin des Albas (les longues vies – les normaux comme nous sont les mayflies) en échange de missions à remplir et de règles à respecter parmi lesquelles : changer de vie tous les huit ans et ne jamais s'impliquer amoureusement avec quiconque. L'organisation vient de l’affecter, à sa demande, à Londres, la ville de sa jeunesse et de son grand amour.

"How to stop time" fait alterner, dans une succession de courts chapitres, le Tom présent, qui essaie d'avoir une vie presque normale comme prof d'histoire à Londres, où il connut et aima Rose et où tout la lui rappelle, et le Tom passé dont on découvre la vie tumultueuse. Jugez-en. Qui peut se vanter d'avoir connu Shakespeare, James Cook, le polynésien Omai, ou pris un verre avec Scott Fitzgerald ? Gagné, c'est Tom Hazard. Ca paraît génial mais Tom est malheureux. Malheureux car trop de souvenirs lui donnent des migraines, malheureux car il ne s'est jamais remis de la mort de Rose et de la perte de Marion, malheureux car il lui semble que sa vie n'a aucun sens et qu'il se croit obligé d'éloigner de lui, pour la protéger, cette Camille qu'il vient de rencontrer et qu'il ne peut s'empêcher d'aimer.

Au fil des pages, on apprendra tous les détails de la vie et des amours tragiques de Tom, et on le verra, dans le présent, construire une relation avec Camille et s’émanciper de son organisation secrète. Jusqu'à une double happy end qui nous ravit tant nous étions inquiet pour ce pauvre Tom.

Voilà le gros du truc. Alors si vous aimez les histoires très romantiques avec un bel amour perdu, une grande tristesse, et une promesse d'amour naissant, si les coïncidences vous semblent un moyen légitime de faire avancer un récit, si l'imprécision historique vous indiffère, si les constructions simplissimes ne vous consternent pas, si un style littéraire parfaitement insignifiant ne vous dérange pas, si vous aimez lire des vérités premières aussi profondes que des blagues Carambar sur la vie, l'amour, la mort, si, enfin, vous ne craignez pas que trop de sucre scriptural vous rende diabétique, ce livre est fait pour vous. Je le tiens à votre disposition contre une adresse postale.

PS : La réponse à la question How to stop time, si j'ai bien compris, c'est : ne plus se prendre le chou, vivre, aimer (se reproduire aussi).
PPS : Adaptation ciné en 2019 avec Benedict Cumberbatch, j'en salive d'avance.
PPS : L'amour perdu de Tom s'appellait Rose, celle de Connor MacLeod Heather, une plante aussi.

How to stop time, Matt Haig

dimanche 20 août 2017

Objectif : Marcher sur la Lune avec Tintin - Hergé


Que faire un dimanche après-midi venteux pour passer une petite heure et demi ? La mer étant le lupanar des poissons et les collines d'Aubagne rongées par les flammes, on les évitera absolument. Reste alors la relecture des deux albums les plus SF de Tintin (avec Vol 714 pour Sidney, pour être honnête), "Objectif Lune" et "On a marché sur la Lune". C'est chose faite.

Je ne vais pas ici chroniquer ces deux albums (aventure scientifique, exploration spatiale, et thriller guerrefroidiste) tant ça a déjà été fait, ni les passer au crible du juste et du faux comme Roland Lehoucq himself l'a très bien fait ailleurs. Juste partager les quelques remarques que m'inspire une œuvre dans laquelle je ne m'étais pas replongé depuis des décennies.

En vrac :

Ecrit de 1950 à 1954, soit presque 20 ans avant le vrai alunissage d'Armstrong – avant même que le projet soit officiellement lancé ou que le Spoutnik soviétique ait décollé pour la première fois –, le diptyque fut un vrai travail d'anticipation, qu'on dirait aujourd’hui SFFF, fondé sur des recherches plutôt sérieuses d'Hergé.
  • L'auteur fait montre, dans les albums, d'une vraie volonté pédagogique. Ses personnages expliquent donc largement et plutôt clairement les aspects scientifiques et techniques du voyage. Ceci vaut aussi bien pour l'enrichissement de l'uranium ou la fabrication du plutonium (pour le moteur atomique de la fusée) que pour les questions de pesanteurs différenciées Terre/Lune ou les effets concrets de l'apesanteur. Il y a donc dans deux pages quelconques de ces albums autant de textes que dans un numéro complet des Légendaires par exemple (autre temps, autres mœurs).
  • Il prévoit l'utilisation d'un moteur chimique d’atterrissage et de décollage, moteur atmo suppléant à un moteur atomique inutilisable lors des manœuvres atmosphériques de la fusée.
  • Il évoque, sans développer, la vitesse de libération du puits de gravité terrestre.
  • Il décrit l'écrasement de l’accélération (jusqu'à l'évanouissement des passagers), la pesanteur artificielle créée par l’accélération du moteur allumé, et le retournement du vaisseau à peu près à mi-distance d'un voyage organisé sur un cycle accélération/décélération intégral (comme les arches de la SF contemporaine).
  • Il fait enfin atterrir ses héros sur une Lune désolée dans le ciel de laquelle les étoiles – faute d'atmosphère – ne scintillent pas, sur laquelle on gambade en bondissant, et où il importe de réaliser des mesures de radiations pour profiter de l'absence d'atmosphère.

Beaucoup de choses collent donc plutôt bien à la réalité – avec quelques réserves mineures. C'est surtout la fusée rouge et blanche (une peinture en damier vraiment utilisée sur les V2 pour des raisons pratiques) qui pêche. Peu après la guerre et Hiroshima, Hergé invente une fusée qui évoque la V2 hitlérienne en version habitable et atomique. Un seul étage, aucune considération explicite de masse transportable, un moteur atomique, la versatilité de la fusée est sûrement le point le plus faible de l'invention « réaliste » d'Hergé (à moins qu'on considère que le moteur atomique emporte un « carburant » si énergétique qu'il permet de dépasser le problème).
Le pilotage quasi-manuel aussi rappelle plus Jules Verne que la NASA.
Quant à la question du confinement du cœur, Hergé n'imagine pas à l'époque d'autre solution qu'un isolant siliconé baptisé tournesolite, loin des tores magnétiques qui sont la norme aujourd'hui dans la SFFF ou les véritables réacteurs de fusion ; la fusion contrôlée n'était pas, en 50, à l'ordre du jour.
Les grottes à concrétions et la glace lunaire, enfin, sont, elles aussi, peu crédibles.

Mais qu'importe – et en dépit des running gag un peu pénibles d'Haddock et des Dupont-d, il y a un vrai sense of wonder appuyé sur des connaissances scientifiques loin d'être ridicules. Et, même si j'ai lu ces albums pour la première fois au moins dix ans après le premier vrai alunissage humain, je peux imaginer le frisson, l'excitation, l'émerveillement qui ont dû saisir les lecteurs des premières éditions, emportés par Hergé – comme le dit Tournesol – là où personne n'était jamais allé avant.

Tintin : Objectif Lune, On a marché sur la Lune, Hergé

Dans le sillage de Poséidon - Alastair Reynolds


"Dans le sillage de Poséidon" est le dernier tome SF de la trilogie Les enfants de Poséidon d'Alastair Reynolds. Il finit son récit de dissémination humaine et de contacts aliens sans jamais gommer les défauts d'un cycle qui, à trop vouloir propager des sentiments positifs, se perd entre naïveté et mièvrerie.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 88, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

DEUX CENTS ANS APRÈS LA CHUTE DU MÉCANISME, la société humaine a recouvré une certaine stabilité. On trouve des colonies sous les océans, partout dans le système solaire et même au-delà. Seule la présence insidieuse des Gardiens menace toujours les voyages interstellaires. Cependant, lorsqu’un message radio apparemment impossible parvient à la planète Creuset, tout change. « Envoyez Ndege » : le message semble provenir d’une région non explorée de l’espace. Qui peut bien en être l’auteur ? Et pourquoi mentionner Ndege Akinya, la scientifique tombée en disgrâce ? Afin d’obtenir des réponses, l’une des expéditions les plus audacieuses de l’Histoire est lancée, s’aventurant plus loin dans l’espace qu’on ne l’avait encore jamais osé…

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

vendredi 18 août 2017

The Power - Naomi Alderman - Mitigé


"The Power" est un roman d'histoire future déviante de Naomi Alderman. Il a obtenu le Women's Prize for Fiction 2017, un mot gentil de Margaret Atwood, et a été encensé par la presse généraliste. Qu'en est-il pour un lecteur de SFFF ?

Futur indéterminé. Neil, un membre de la Men Writers Association envoie les épreuves de son roman historico-spéculatif à une amie, Naomi, pour avis. Ce roman, c'est celui que le lecteur lira, comme par dessus l'épaule de Naomi. Il sera aussi témoin des échanges épistolaires entre les deux, qui encadrent le roman à proprement parler et font partie intégrante du point d'Alderman ; j'y reviendrai.

Le roman de Neil donc – écrit dans un monde où les femmes sont le genre dominant et les hommes sont considérés comme plus doux et compassionnels – raconte une histoire imaginée de la marche au Cataclysme, ce moment – réel ? – qui a bouleversé la division sexuelle des identités sociales et des rôles sociaux. On y voit un pouvoir électrique, semblable à celui des anguilles, s'éveiller chez les femmes du fait d'un expérience médicale passée qui n'est pas sans rappeler Docteur Folamour et ses fluides corporels. On y voit ce pouvoir, qui rééquilibre le rapport de force physique entre les sexes, utilisé, localement d'abord, puis globalement jusqu'à changer la donne mondiale et réécrire les « évidences » de l'humanité.
Événements historiques prouvables par l’archéologie ou pure spéculation ? Naomi et Neil ne sont pas d'accords sur les fondements historiques de la spéculation littéraire de ce dernier. Même genre de débat que sur la plausibilité de la prédication de Jésus.

Imaginez un humain, sur la Planète des Singes, envoyant pour avis à une amie singe humaniste un roman qui raconterait l'histoire proprement incroyable d'une domination humaine passée et de la conquête du pouvoir par les singes. Vous aurez une bonne idée de ce que contient "The Power".

Sur le fond, Alderman fait un boulot exhaustif – même si souvent peu subtil – de récapitulation des torts faits aux femmes, des violences domestiques à l’esclavage sexuel en passant par l'inégalité institutionnalisée d'un pays comme l'Arabie Saoudite.
Elle imagine la réaction du monde à la nouvelle donne en suivant trois femmes (actrices du changement) et un homme (chroniqueur de celui-ci) ; le lecteur les suit aussi dans leurs périples :
Aux USA, les filles volontaires font l’objet d'un entraînement dans une structure privée (big bucks !) qui leur apprend à contrôler leur pouvoir et peut les présélectionner pour l'US Army. Parallèlement, suprématistes masculins et conspirationnistes se déchaînent jusqu’au terrorisme intérieur, alors que les femmes doivent, dans un premier temps, passer des tests d’innocuité pour travailler dans les services publics, et que des traitements à la « maladie » sont recherchés (comme certains imaginent traiter l'homosexualité).
En Israël, les pouvoirs des femmes sont considérés comme atouts militaires et utilisés comme tels.
En Moldavie (lieu du gros de l'action dans la seconde moitié), les esclaves sexuelles des gangs se libèrent et deviennent le socle du pouvoir d'une nouvelle présidente au régime très contestable.
En Arabie Saoudite, un « printemps des femmes » chasse la famille royale.
En Inde, les révoltes féminines sont violentes et réprimées.
Et partout, des bandes épisodiques de filles qui font subir aux garçons le type de harcèlement qu'elles-mêmes subissaient auparavant.
On pourrait continuer (même si géographiquement il n'y a guère plus, une faiblesse du roman).

Fort justement, Alderman montre que, devenus plus fortes donc plus menaçantes, les femmes US sont traitées comme les hypothétiques angry black men par la police locale, c'est à dire avec une violence aussi disproportionnée qu'injustifiée. Les mêmes phénomènes se produisent aussi ailleurs dans le monde du roman.
Elle montre la bascule (plus ou moins pacifique suivant les cas) du pouvoir politique, la création inévitable d'un nouvelle religion de La Mère qui justifiera après le Cataclysme l'ordre social nouveau, l'utilisation criminelle du nouveau pouvoir. Dans chaque cas, elle montre le cynisme, tout sauf idéaliste et fort éloigné de l’Histoire officielle, avec lequel les actrices des changements utilisent les opportunités que le pouvoir leur donne.
Symboliquement plus fort car apparemment plus trivial, l'inégalité des genres éclate aussi dans le déplacement du pouvoir à la télévision entre présentateur et présentatrice vedettes (par les thèmes traités et l'ordre de la parole) ou la spoliation du travail du journaliste homme par une collègue à qui il faisait confiance ; à la fin du roman la suggestion de Naomi à Neil de publier sous un nom féminin l'illustre aussi dans le monde de l'édition. Autant de faits qui veulent crier ce que les femmes subissent hic et nunc (problème : ceux qui savent savent déjà, et les autres s'en foutent peut-être).

Bon, je crois que le message est passé, Alderman montre l'incongruité de l'inégalité en la renversant. Mais l’essentiel n'est pas là. "The Power" est un roman présenté comme féministe mais ce n'est pas son point. Son point, c'est le pouvoir (d'où le titre). Plusieurs fois dans le livre, devant une atrocité commise par l'un ou l'autre camp, les personnages disent que ceux qui l'ont fait l'ont simplement fait parce qu'ils le pouvaient.
Et si on commence par communier avec toutes ces femmes qui prennent une revanche méritée ou une place déniée, on comprend (je l'espère en tout cas) rapidement que ce que dit Alderman c'est que le plus fort prend le pouvoir et l'utilise. Ce fut le sexe masculin, ça pourrait être le sexe féminin. Plus qu'à légitimer la situation derrière.
Que le pouvoir, aussi, ne se donne pas (Cf. Roxy, une des trois héroïnes, et son père) ; on le prend ou on s'en passe.

Ce que dit fondamentalement Alderman, c'est que le mal est inscrit dans la faisabilité du mal, l'abus de pouvoir dans le pouvoir même, et le pouvoir (sur les autres et le monde) dans le pouvoir (au sens de force violente). Si le mot a ces deux sens ce n'est pas par accident.

Ce qu'implique Alderman – et c'est intéressant de l'entendre – est que si rôles, attitudes, et comportements, sont genrés, cela signifie que les femmes ne sont ni plus douces ni plus compatissantes que les hommes lorsqu'elles ont la possibilité (sociale ou physique) de ne pas l'être. Pas plus enclines non plus à l'égalité réelle (le pouvoir est agréable). Elle montre que, dans les bonnes conditions, la domination féminine est tout aussi plausible que son pendant masculin. Histoire, organisation sociale, et idéologie légitimante sont dans tous les cas le fait des vainqueurs, et l'humain, animal grégaire, obéit à celui qui détient la force, a fortiori s'il parvient à la transformer en autorité.

Alderman montre alors une guerre des sexes qui n'a pu être gagnée par les femmes que par le renversement cataclysmique de toutes les structures – remettant ici en cause l'idée d'une égalisation pacifique possible à moyen terme ce qui est cohérent avec ce que les théories de la socialisation familiale nous disent sur la reproduction des structures mentales, Bourdieu a tenté vainement de l'expliquer à quelques féministes mauvaises lectrices.
Mais le vainqueur n'est pas plus moral que son adversaire malheureux.

Voilà pour le fond, sans trop raconter. On y trouve des réflexions intéressantes et le livre n'est pas désagréable à lire. L'idée de l'illustrer d'objets archéologiques est intéressante aussi, interrogeant les questions de l'interprétation et des cadres de pensée qui la structurent.

Néanmoins, il souffre de défauts ennuyeux.

D'abord les personnages ne sont jamais vraiment impliquants. Il n'ont pas de passé et peu d'interactions autres que celles strictement nécessaires au récit. Ils alternent rapidement sur des temps et des lieux éloignés. On ne s'attache ni ne s'implique guère.

Quelques point d'intrigue (Ryan par exemple) sont superflus ou négligés.

Les analogies édifiantes sont un peu trop évidentes pour un lecteur roué.

La lutte des sexes étant visiblement la mère de toutes les luttes, le point est très occidentalo-centré. Alderman ne parvient pas à faire cette grande récapitulation mondiale qu'offrait World War Z. Le scope est plus étroitement focalisé sur les personnages principaux et ceux-ci n'attachant pas...

Le livre dans le livre est intéressant, mais pas nouveau et surtout un peu sous-exploité ici (on se prend à rêver de ce qu'aurait donné le texte de Neil annoté par Naomi).

Last but not least, ce n'est vraiment pas pour le style qu'on lira ce roman.

Bilan mitigé donc, mais ça plaira sûrement en surfant sur la vague Atwood. Honnêtement, Atwood c'est bien meilleur.

PS : si on n'a pas le temps ou l'envie de lire "The Power", ce court passage de la postface dit tout le projet d'Alderman au point d'être autosuffisant.


The Power, Naomi Alderman

jeudi 17 août 2017

Uncanny Valley - Greg Egan - Je est un autre


Futur proche. Adam s'éveille. D'où ? De quoi ? On ne le saura pas dès l'abord.
Ce qu'on comprend immédiatement, en revanche, c'est qu'Adam a eu une relation particulière avec un "vieil homme" dont les funérailles ouvrent la nouvelle. A cette cérémonie à laquelle il ne se rend qu'avec inquiétude, Adam ne semble pas vraiment le bienvenu. Je n'en dis pas plus pour ne pas spoiler. Qu'on sache seulement qu'Adam se lancera ensuite dans une quête impérative du "vieil homme".

Avec "Uncanny Valley", Greg Egan livre au lecteur une réflexion intéressante sur l'identité. Que sommes-nous de plus que la collection – consciente et inconsciente – de nos souvenirs ? Changer la mémoire, est-ce changer l'individu ? Le "Moi", comme chez les Ents, peut-il être autre chose que la somme de l'expérience accumulée ?
Descendant le fil de pensée, on se demande alors si l'amputation mémorielle est une mutilation, une chance d'approcher le bonheur en effaçant le pire pour ne garder que le meilleur, ou une occasion de se redéfinir en se débarrassant des oripeaux des expériences accumulées ?
Un questionnement sur l'identité dont Adam ne peut faire l'économie, et auquel Ted Chiang s'était attaqué dans The Truth of Fact, the Truth of Feeling, d'une manière bien moins émouvante.

Mais ici, Egan, toujours foisonnant, fait bien plus en retournant le point de vue sur l'uncanny valley et en interrogeant sur l'existence entre deux statuts – c'est à dire hors de tout statut. Il pose ici des questions inédites qui se poseront dans un avenir proche – que posait par exemple Bacigalupi dans Mika Model – mais qui se posent déjà ici aussi pour tous ceux qui vivent dans l'insécurité statutaire, les sans-papiers non-expulsables/non-régularisables ou les enfants conçus à l'étranger par GPA, entre autres (de ce point de vue, la sécurité juridique et patrimoniale de Choupette, la chatte de Karl Lagerfeld, est plus assurée).

Comme toujours, l'auteur australien a plusieurs fers au feu. Comme toujours il stimule son lecteur. Comme tout vrai auteur de SF il interroge l'avenir sans négliger le présent (même s'il se défend de toute écriture à clefs).
Ici il parvient – ce n'est pas toujours le cas – à donner chair à ses personnages et à les rendre attachants, tant dans leur désarroi que dans l'amour intense qui les anime ou la noblesse d'âme dont ils font preuve.

Les anglos peuvent trouver la nouvelle ici. Les autres pourront la lire, traduite, dans le Bifrost 88 – personne ne le croira mais cette collision est accidentelle et non publicitaire.

Uncanny Valley, Greg Egan

mercredi 16 août 2017

Ni terre, ni mer - Megaton - The worst things happen at sea


Olivier Megaton (dont j'ignorais complètement l'existence même) est le réalisateur de Taken n° x et de Transporteur n° y, autant de films d'action que je n'ai pas vus. Quoi qu'il en soit, le garçon a décidé d'écrire un scénario de BD et livre ce "Ni terre, ni mer" dont le premier tome (sur deux) est sorti récemment. Il s'est associé pour cela les graphistes Nicola Genzianella et Sylvain Ricard.

Croisière en voilier. A bord, cinq jeunes adultes (les fameux YA de l'édition SFFF ?), deux hommes, trois femmes. Ils se connaissent visiblement depuis longtemps et ont connu, dans le passé, un drame, dont aucun n'a très envie de se souvenir, qui a causé la mort de l'un d'entre eux et provoqué des fractures ouvertes au sein de la petite bande.
Erreur de navigation ? cartes marines fausses ? manipulation délibérée ? Toujours est-il que la croisière tourne mal et que le voilier se trouve pris dans une tempête qui le fait s'échouer sur les rochers d'un phare au milieu de l'océan. Un phare qui était éclairé ou éteint ? Les avis divergent.
Les naufragés y sont accueillis par deux gardiens peu amènes, Serge et Pierre, qui refusent de passer un appel radio et s'insinuent peu à peu dans les secrets des cinq jeunes. La tension et l'énervement montent alors que le temps passe sans que rien ne bouge et que les questions en suspens ne trouvent pas de réponse satisfaisante.

Le malaise ressenti pourrait être mis sur le seul compte de la promiscuité avec deux inconnus taciturnes et intrusifs – sans oublier les non-dits et rancœurs au sein du groupe – mais les choses vont progressivement dégénérer jusqu'à devenir très inquiétantes. Comme dirait BFMTV, le pronostic vital des membres du groupes est engagé.

Avec "Ni terre, ni mer", Megaton livre un thriller en huis-clos efficace à défaut d'être très original. Alternant entre le présent du naufrage et le passé de la croisière, le scénariste décrit un groupe qu'un secret funeste pourrit depuis deux ans et des personnalités aussi laides que les physiques qui les portent sont agréables, le tout dans une chambre jaune maritime d'où on peut se demander si quelqu'un en sortira vivant. On pense à quantité de films d'horreur du genre de Souviens-toi l'été dernier, ou à un Dix Petits Nègres qui ne seraient que cinq (ou sept c'est selon), et si on aime ce genre d'histoires on appréciera aussi un album où Megaton, sans innover, parvient à faire monter la pression de manière satisfaisante.

Le dessin est correct, les effets de couleurs compensant des visages souvent peu satisfaisants.

Suite et fin en octobre pour cette histoire qu'il vaudra mieux imho lire en enfilade pour en apprécier le rythme.

Ni terre, ni mer t1, Megaton, Genzianella, Ricard

samedi 5 août 2017

Orthogonal - Greg Egan - Enoooorme


"Orthogonal" est l'énorme trilogie de science, d'amour de la science, et d'aventure, de Greg Egan. Elle est constituée de The Clockwork Rocket, The Eternal Flame, et The Arrows of Time.
La maison ne reculant devant aucune sacrifice, je fais une review globale des trois dans le Bifrost 88. En attendant, il faudra se contenter du résumé de couv' du tome 1 (mais ne surtout pas s'en tenir là, il faudra lire, lire, et lire encore).

In Yalda's universe, light has no universal speed and its creation generates energy. On Yalda's world, plants make food by emitting their own light into the dark night sky. As a child, Yalda witnesses one of a series of strange meteors, the Hurtlers, that are entering the planetary system at an immense, unprecedented speed. It becomes apparent that her world is in imminent danger — and the task of dealing with the Hurtlers will require knowledge and technology far beyond anything her civilization has yet achieved!
Only one solution seems tenable: if a spacecraft can be sent on a journey at sufficiently high speed, its trip will last many generations for those on board, but it will return after just a few years have passed at home. The travelers will have a chance to discover the science their planet urgently needs, and bring it back in time to avert disaster.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

vendredi 4 août 2017

Comme une odeur de Diable - Seignolle - Encore une histoire, mémé


Cette année, Claude Seignolle a 100 ans. Ce grand et trop méconnu conteur et romancier a fait œuvre de recueillir les légendes paysannes avant qu’elles ne disparaissent dans le naufrage du monde qui les portait.
A cette occasion, Mosquito publie un recueil de cinq nouvelles du maitre, adaptées en BD par Laurent Lefeuvre.

L’album s’ouvre sur l’histoire de deux rencontres. D’abord celle de Pierre Dubois avec celui qu’il admira longtemps avant d’en devenir l’ami proche, puis celle de Seignolle et Lefeuvre, pour laquelle Dubois sert d’entremetteur. L’album, les cinq récits qu’il contient, est le fruit de cette double rencontre, de l’amour aussi que les trois hommes portent aux contes, légendes, récits du petit peuple des haies et des forêts. Quatre histoires entre Morbihan et Sologne, plus une cinquième, urbaine, qui est la moins convaincante ; la voix de la terre porte moins bien en ville.

Seignolle nous ramène dans un monde perdu, magique et terrifiant à la fois, parmi ces paysans, dont Mendras disait la fin dès 1967, qui vivaient assez aux marges pour entrevoir, la nuit, la faërie aux portes et le Malin dans l’ombre.

Cinq courts récit horrifiques à chute, de ceux que les grands-mères racontaient à la veillée pour effrayer les enfants, les mettre en garde, ou faire passer une valeur morale. Différents mais, dans le fond, les mêmes que ceux, venus de Naples, qu’on me raconta jadis.

Chaque histoire est introduite par une page de présentation qui évoque celles des House of Mystery.
On croise ici un terrifiant visiteur du soir, une incantation incroyablement complexe pour provoquer la lycanthropie, une prophétie autoréalisatrice de malheur, la malédiction d’une hedge witch, et une plus anecdotique histoire de vampirisme.

C’est agréable à lire, écrit dans un français rustique, rocailleux, rural, plein d’images d’une naïve poésie paysanne. On sent toujours vite venir la chute, mais la tension monte quand même grâce à la densité de la narration et à la qualité du graphisme.

Graphiquement enfin, c’est très beau, dans le style NB traits fins et aplats des histoires d'horreur qu'on lit en France chez Délirium par exemple.

Un beau livre à s'offrir et à offrir.

Comme une odeur de Diable, Lefeuvre, Seignolle

Amatka - Karin Tidbeck - The power of words


"Amatka" est un roman dystopique weird de Karin Tidbeck, suédoise connue jusque là pour des nouvelles, dont le recueil Jagannath.

Vanté par Jeff ‘fungi’ Vandermeer, "Amatka" nous entraine dans un monde étrange, crépusculaire, dépourvu de ciel bien clair comme de soleil. Les humains – en est-ce vraiment ? – qui peuplent ce monde sont venus d’ailleurs, de l’Ancien monde (on croirait une fiction macroniste). D’où exactement ? Comment ? Ces informations se sont perdus dans l’abîme, pourtant pas si profond, du temps.
Et où se trouve ce Nouveau monde ? Autre dimension ? Centre de la Terre ? Tout est possible. Quoi qu’il en soit, il est constitué de cinq colonies fondées par les glorieux Pionniers – cinq colonies dont ne restent que quatre.

Brilars’ Vanja Essre Two (les noms ne sont pas complexes, ils sont descriptifs) est une jeune enquêtrice marketing. Originaire de la colonie de Essre, elle est envoyée dans celle, plus lointaine, d’Amatka pour y réaliser une étude sur les besoins en produit d’hygiène. Elle doit aider à l'établissement de nouveaux plans de production destinés aux entreprises nouvelles que le Comité a autorisé et qui espèrent concurrencer des firmes d’Etat dont la caractère générique des produits rappelleront des souvenirs aux spectateurs de Good Bye Lenin.

A Amatka, Vanja est accueillie par Ulltors’ Nina Four. Nina a « gagné » le tirage au sort solidaire et c’est donc chez elle que vivra Vanja durant son séjour de quelques semaines dans la colonie agricole. Mais, dans ce monde où le bonheur est aussi obligatoire que la discipline, grisaille, immobilisme, et uniformité rendent Vanja malheureuse ; à Amatka, elle croisera la route d’autres citoyens insatisfaits, trouvera la preuve de mensonges que même les mots du pouvoir ne peuvent dissimuler complètement, et éprouvera la fragilité de la construction sociale de son monde ainsi que celle de sa réalité physique.

Avec "Amatka", Tidbeck crée un totalitarisme qu’on peut qualifier de dystopie mycommuniste (car basant une grande part de son alimentation sur la culture des champignons). Appartements collectifs sur affectation, loisirs collectifs obligatoires, maisons d’enfants où les jeunes vivent toute la semaine loin de leur parents pour éviter trop d’engagements affectifs (Platon et sa Cité idéale ne sont pas loin), endoctrinement constant et dénonciations juvéniles de géniteurs trop critiques, ersatz et pénuries (Tidbeck substitue l’exemple des tampons hygiéniques à celui des lames de rasoir de 1984), devoir explicite de fornication reproductive ou au pire d’insémination, comité exécutif tout puissant, réécriture de l’histoire et censure, élimination des dissidents, on est ici entre l’enfer de Staline et celui d’Orwell, non loin des étrangetés froides et inhumaines de Kafka. Le tout est, comme il se doit, justifié par les nécessités de la survie dans un monde hostile – Tidbeck ayant la cruauté de ne jamais dire au lecteur si ces dangers existent vraiment et si la politique d’oppression du comité est justifiée en finalité.

Communisme productif et idéologique, le monde des colonies est bien plus que cela. La réalité même est incertaine. N’est doté de forme que ce qui est nommé, marqué, listé. Sur les stylos est écrit « stylo », sur les valises « valise » ; et il faut régulièrement renouveler le marquage soumis à l’effacement progressif . Il n’est pas idiot non plus de nommer à haute voix ce qu’on utilise, pas plus que d’établir des listes de tout ce qui se trouve dans un lieu donné. Sinon la désintégration de l’objet négligé, le retour à l’écœurante boue primordiale dont tout est fait, finit par se produire. Une perte, une honte, et un signe potentiel de dissidence. Il reste bien quelques objets du monde d’avant, stables eux, mais si peu nombreux qu’ils doivent parfois être recyclés tels ces livres de poésie dont on fait des registres administratifs.

Créer – ou transformer – le monde en le nommant, Tidbeck n’est pas la première à le faire. Klemperer, Orwell, ou Maïakovski ont dit le pouvoir de création politique des mots ; la Genèse et Le Guin leur pouvoir de création physique. Chez Tidbeck, les deux aspects cohabitent. Les mots, s’ils sont maniés correctement et avec grande conviction, peuvent créer ex-nihilo un autre monde où faire défection ou plus modestement changer un morceau de la réalité pour satisfaire aux besoins d’un acte. Ce pouvoir de faire advenir en nommant, qui est celui de l’Etat si on en croit le Bourdieu de Sur l’Etat, est contesté ici par les révoltés et les poètes. Révolution vraie contre révolution confisquée.

Même si l’un des mantra des colonies est : « As morning comes we see and say : today’s the same as yesterday », la révolte de Vanja accélèrera la dégradation d’une utopie dont les jours semblaient de toute façon comptés. Progression intérieure désabusée dans un monde sans passé si triste et gris que, comme l’aurait dit Cioran, les rossignols s’y mettraient à roter, révolution par la base contre conservatisme mortifère d’une société « parfaite et scientifiquement organisée », la quête nécessaire de Vanja lui coûtera bien cher. Elle livre néanmoins au lecteur un message d’espoir face à l’oppression idéologique, un appel aux armes contre la post-vérité, et la conviction qu’il faut agir même quand on ne maitrise pas tout, même quand toutes les explications ne sont pas (plus ?) disponibles. Si la passé est oblitéré, rien n’empêche de penser l’avenir et de briser les gangues de formatage intellectuel qui empêchent d’y accéder.

On pourra reprocher à ce premier roman une fin un poil rapide (sûrement voulue), la profondeur insuffisante de certains personnages (bien que ça participe de l’étrangeté du tout), une trop grande proximité avec 1984, et une sous-utilisation probable du pouvoir créateur des mots. Mais quelle atmosphère ! Etrangeté, mystère, et pertinence du propos sont là, sans oublier un style qui traduit à merveille le lugubre weird du monde ; le bilan est donc plus que positif.

Amatka, Karin Tidbeck 

PS : On peut écouter la nouvelle "Appel aux Armes pour la défense des droits des auteurs décédés", de Karin Tidbeck, sur l'excellent et néanmoins ami podcast Coliopod. Qu'on ne s'en prive pas !

Petits Conan Doyle de voyage

Les vacances sont pleines de nombreux moments interstitiels. Attente du départ d'un moyen de transport, trajet plus ou moins long de celui-ci lorsqu'enfin il a daigné se mettre en mouvement, temps de réflexion du douanier autochtone qui se demande - backstage - si le bakchich est assez élevé, queue dans une file d'attente, espoir fou d'une prochaine prise de commande au restaurant - ces minutes de solitude durant lesquels on a l'impression d'avoir enfilé l'Anneau Unique -, tant d'autres encore d'autant plus nombreux qu'on s'éloigne de l'aire linguistique européenne. Sans compter, pour tous ceux qui ont participé à la surcharge humaine de la planète, ces récurrences d'attentes que ceci ou cela soit fait par de petites personnes qui savaient pourtant depuis des heures qu'elles comportaient une deadline impérative.

Qu'à cela ne tienne, grâce à Wikisource, plonger dans l’œuvre de Conan Doyle (romans et nouvelles) en accès et lecture libres, parfois même téléchargeables en epub ou mobi.


J'amorce la pompe avec "Le Train perdu", en raison de deux détails : d'abord un bout de Marseille dedans (même si c'est la prison - mais est-ce étonnant ?) et surtout car il y est question de manière allusive d'un célèbre logicien londonien "à qui ses spéculations avaient valu quelque notoriété".

 C'est sans prétention mais ça passe le temps, et c'est déjà énorme.

jeudi 3 août 2017

The Strange Bird - Jeff Vandermeer - We'll meet again


Un petit mot pour signaler que Jeff 'Fungi' Vandermeer aime tant le monde post-apo weird de Borne qu'il y retourne avec une novella intitulée "The Strange Bird".

On y lit les tribulations du Strange Bird, un superbe oiseau sans nom, unique en son genre et seul survivant de l’extermination d'un laboratoire secret.
Une chimère génétique à qui son « aimant interne » impose l'impératif catégorique de voler sans relâche vers un lointain lieu d'espoir d'où le monde pourrait être sauvé.
Un patchwork d'oiseau, d'humain, et de pieuvre, à qui la convoitise que suscite son pouvoir de camouflage chez le puissant et impitoyable Magicien coûtera une torture sans nom et des années de liberté.
Un témoin captif (et pas amoureux du tout) de la guerre à outrance qui se joue dans la Cité, offrant au lecteur de Borne un autre point de vue, distancié, sur les événements du roman (MAIS : "The Strange Bird" est lisible et compréhensible sans prérequis). Un être sentient et ressentant qui souffre au point de manquer de se perdre avant de, plus tard et grâce à Wick (cf. Borne), retrouver son être et gagner ce que son créateur ne lui avait pas donné : un libre-arbitre.

On gagne ici quelques informations sur le ravage du monde, sur ce, donc, qui précède Borne. On redescend dans les ruines de la Cité, au milieu des cadavres, des chimères, des vers fouisseurs, et des débris. On lit surtout une prose d'une grande beauté qui, par son style narratif, pourrait être un conte – noir et sinistre certes –, une de ces histoires de voyage, d'emprisonnement, de magiciens, et de monstres, qu'on lit dans certains contes des Mille et Une nuits, et une de ces langueurs d'amour qu'on trouve dans certains autres.

A lire sans hésiter.

The Strange Bird, Jeff Vandermeer

mardi 1 août 2017

Pline - Yamazaki - There ye be monsters


Suite de la biographie imaginée de Pline avec ce tome 3 qui met Poppée en couverture mais ne lui donne qu'un rôle mineur.

On continue d'y suivre les traces du célèbre naturaliste romain. Certes, en dépit de mon affirmation précédente, Poppée illumine de sa beauté quelques pages du manga et intrigue pour pousser Néron à l'épouser (et à tuer sa première femme Octavie). Ses manœuvres encouragent l'irresponsabilité et l'inconstance d'un empereur bien peu digne de sa charge. Elles éloignent aussi de lui ses plus proches amis et conseillers (parmi lesquels Pline) qui craignent à juste titre pour leur vie. Le sage ira se mettre au vert du côté de Pompéi et d'Herculanum ; sans doute pas la meilleure idée de sa vie.

Mais le manga ne contient pas que la politique impériale romaine. C'est toute la Rome du Ier siècle qui défile entre ses pages.

Une ville violente et dangereuse.
Une ville aux finances mises à mal par les dépenses somptuaires de l'empereur.
Une ville où commencent à prêcher les disciples de la nouvelle religion chrétienne.
Une ville où haut niveau d’ingénierie et superstition cohabitent, où on croit aux monstres les plus invraisemblables - telles ces licornes que seules des vierges peuvent amadouer.

Pline, malade, y étudie les insectes et y disserte sur la nature humaine.
Habité par l'amour de la connaissance, il place l'éducation au sommet de tout et fait du développement de l'esprit l'objectif évident de toute bonne vie humaine.
Passionné de nature, il respecte les animaux que l'humain domine et dit avoir plus confiance dans un éléphant que dans un esclave (en raison du fait que ce dernier est humain).
Homme à la pensée complexe, il est capable de dire qu'il n'y a pas de nature servile qui serait le propre des esclaves, ce qui ne l'empêche nullement d'en acheter ou d'en utiliser. A Rome, vis comme les Romains.

Ce balayage de nombreux thèmes est à la fois la force et la faiblesse du manga. La mosaïque est riche mais tout parait un peu survolé. A la suite du touche-à-tout Pline, le lecteur passe d'un sujet à l'autre, sans avoir le temps de vraiment s'attarder. Ca reste néanmoins d'une lecture agréable, et le sujet est assez original pour mériter plus qu'un intérêt distrait.

Pline 3, Yamazaki, Miki