mardi 29 novembre 2016

Swift to Chase - Laird Barron - Not for sissies


"Swift to Chase" est le quatrième recueil de nouvelles de Laird Barron. Nouvelles, certes, mais pas textes indépendants, car "Swift to Chase" se passe presque intégralement en Alaska et qu'on y croise, d'un texte à l'autre, une galerie de personnages récurrents très hauts en couleurs qui vont et viennent à travers les textes comme les membres d'une meute de loups entrent et sortent de leur tanière.
C'est de l'horreur (très) contemporaine dans un milieu qui la suscite de par sa nature même.
C'est, dit-on, du Lovecraft contemporain. Oui et non pour ce dernier point.

Barron raconte dans "Swift to Chase" l'histoire noire de l'Alaska, entre tueurs psychopathes, would-be satanists, et monstres surnaturels. Il met en scène des cowboys tougher than tough, des naufragés de la vie en région de perdition, des drogués qui s'ennuient à en mourir, des malades terminaux et d'autres qui s'assurent de les rejoindre vite à coups de cigarettes et de mauvais alcool. Il met en vedette Jessica Mace, de ses premières épreuves aux derniers jours toujours pas apaisés de sa vie, une survivante, une femme très forte ; pas forte comme dans les Jeunesse où une femme forte dit « taratata » et boit du thé sans sucre, mais comme chez Laird Barron où elle dit :


Il y a un verbe en anglais pour l'écriture de Laird Barron, c'est to drawl. Cela signifie parler avec une voix traînante, comme parlent les vieillards cacochymes, ceux qui cherchent à se souvenir, ou encore les ivrognes. La plume de Barron drawls. Dans un style haché, casual, chaotique, elle raconte l'Alaska, lieu de température et de solitude extrêmes. Elle raconte le peuple qui y vit, dur, sauvage, brutal et primal ; un peuple ensauvagé (très loin des dandys curieux de Lovecraft, donc) auquel Barron ajoute une dose plus que normale de serial killers, sans oublier des créatures surnaturelles et des morts revenus à un semblant de vie. C'est là, dans le froid, la neige, les trailers, qu'il faut survivre ; aux horreurs cosmiques, aux humains dégénérés, à la Chasse sauvage même (comment ne passerait-elle pas dans un lieu aussi oublié des dieux ?), sans oublier une sorte d'uchronie romaine post-apo incongrue et crédible à la fois. Résister à un univers qui se rit des humains et de leurs espérances (là, nous sommes proches d'HPL ou de Ligotti), les écrase à sa guise sans une seconde pensée.

Si le style de Barron drawls, la narration fait de même. On avance et on recule dans le temps, on croise et on recroise les mêmes ; on est aux premières loges d'une difficile et toujours imparfaite remembrance. On ne comprend pas tout (et même parfois rien), puis ça s'éclaire quand de nouveau éléments arrivent, jamais complètement ceci dit. La construction tient en équilibre instable sans jamais s'écrouler, retombe sans cesse sur ses pattes quand tout espoir semblait perdu. C'est à la fois souvent impressionnant et souvent exaspérant, en succession rapide.

"Swift to Chase" est un très bel exercice d'écriture. C'est de l'horreur contemporaine à son meilleur, dans un style unique. Et ça vaut la peine d'aller au bout, pour le plaisir de l'écriture comme pour celui qu'on ressent lorsqu'on finit par comprendre, dans une conversation, où voulait en venir cet interlocuteur qui, suivant sa pensée, ne cessait, d'incises en incises, de s'interrompre. Mais on pourrait comprendre aussi un lecteur qui finirait par arrêter sa lecture, exaspéré par les chemins de traverse que prend sans cesse le récit.

Swift to Chase, Laird Barron

lundi 28 novembre 2016

Participez à une étude sur l'influence des blogs

Janis Lardeux, étudiante en Master 2 Editions, réalise un travail sur l'influence des blogs littéraires sur les choix de lecture.

Vous qui passez ici pouvez participer en répondant aux quelques questions ci-dessous.

(Court) questionnaire

mercredi 23 novembre 2016

Au-delà du gouffre - Peter Watts


"Au-delà du gouffre" est un recueil de nouvelles inédit de Peter Watts, coréalisé par Le Bélial et Quarante-Deux. L'immense talent de l'auteur canadien s'y déploie, avec l'univers en arrière-plan.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 85, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

« Nous sommes les hommes des cavernes. Nous sommes les Anciens, les Progéniteurs, les singes qui érigent vos charpentes d’acier. Nous tissons vos toiles, construisons vos portails magiques, enfilons le chas de l’aiguille à soixante mille kilomètres/seconde. Pas question d’arrêter, ni même d’oser ralentir, de peur que la lumière de votre venue ne nous réduise en plasma. Tout cela pour que vous puissiez sauter d’une étoile à la suivante sans vous salir les pieds dans ces interstices de néant infinis… »
Peter Watts est né en 1958 à Calgary, dans la province canadienne de l’Alberta. Titulaire d’un doctorat en biologie et ressources écologiques, spécialiste des fonds marins et de la faune pélagique, il produit aujourd’hui la plus exaltante des sciences-fictions contemporaines, quelque part entre les nébuleuses Greg Egan et Ted Chiang, non loin de la galaxie Ken Liu, là où soufflent les vents cosmiques, dans le cœur vibrant des étoiles, en plein sense of wonder, en pleine sidération… Sans équivalent réel en langue anglaise, architecturé avec le plus grand soin, le présent recueil achève d’installer Peter Watts au firmament des créateurs de vertige et des prospecteurs d’idées fabuleuses — une supernova.

Et signaler qu'on peut télécharger gratuitement jusqu'au 30/11 The Island (Hugo 2010 novelette) et lire l'interview accordée par l'auteur à votre serviteur aux Utopiales 2013.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

dimanche 20 novembre 2016

Just another future song - Daryl Gregory


"Just another future song" est une nouvelle de Daryl Gregory, téléchargeable gratuitement sur le site de Uncanny.

Cette courte histoire SF résolument weird est l'hommage de Daryl Gregory à un grand artiste que son œuvre a installé dans l'éternité.
Je ne livrerai pas son nom ici. Certains lecteurs l'ont déjà reconnu. D'autres comprendront au fil des lignes. Pour ceux qui resteront, Google est leur ami.
Une belle interprétation en tout cas, et un texte à lire.

Just another future song, Daryl Gregory

samedi 19 novembre 2016

Uzumaki - Junji Ito


L’univers du manga est celui des jeunes lycéennes aux culottes trop visibles et aux robots dont le seul poids devrait les faire s’écrouler sur eux-mêmes. Ou pas. Et comme je le fais trop peu régulièrement, en obéissant à la fois à de rares impulsions et à la permissivité de Maître Gromovar, permettez-moi de signaler à votre attention un classique de la BD japonaise. Il s’agit de UZUMAKI. Écrit et dessiné par Junji Ito, ce manga d’horreur bizarre est normalement ciblé YA, comme pouvait l’être Tales from the Crypt dans un autre contexte culturel. 

"Uzumaki" est donc une série graphique hebdomadaire écrite entre 1998 et 1999, et vous devez vous la procurer et la lire. Pourquoi ? Parce qu’elle est probablement le meilleur regard dans la culture japonaise et dans le paradoxe qu’elle représente tant son éloignement et sa proximité avec nos systèmes de références sont constants. Mais aussi parce que c’est simplement une putain de bonne BD de fantastique et d’horreur.

Pour vous lecteurs de SFFF Européens, tous dans "Uzumaki" sera compréhensible et tout sera néanmoins inattendu. L’histoire tourne mollement autour de l’amourette très platonique entre deux lycéens. La trame est habituelle. La fille naïve ne comprendra jamais vraiment ce qui se trame et restera la Belle au Bois Dormant, candide et positive. Le garçon, lui devient reclus et fuit les moindres problèmes qui s’accumuleront jusqu’à une apothéose apocalyptique. Le lieu de l’action est une ville portuaire, elle pourrait être sur la côte Bretonne à peu de choses près ou une version de Plus Belle la Vie qui partirait un peu en vrille… Tout cela ne vous surprendra guère. La dimension horrifique elle-même est traitée de façon hitchcockienne, par une lente montée en puissance, étape par étape, incident mineur par incident de moins en moins en mineur. La trame narrative répétitive est celle d’un pulp bas de gamme : un incident va dévoiler une nouvelle facette de l’horreur, la fille ne comprendra qu’au dernier moment, le garçon lui aura déjà tout compris et essaiera d’alerter sans y parvenir.

Mais la partie insidieuse, la faille maligne, le miroir étrange va vous apparaître de plus en plus avec évidence et prendre le pas sur le format de supermarché avant que vous ayez eu probablement le temps de ne pas vous faire attraper…

Car cette BD de gare pour adolescents n’en est pas une. C’est un glissement lent et résolu dans un univers autre. Celui du roman d’abord où le signe de la spirale est prétexte à une métaphore convenue mais néanmoins efficace de la folie lente et inexorable qui va en s’accélérant. C’est aussi un glissement dans l’imaginaire nippon et sa capacité à ne pas avoir de barrière là où nous les attendrions. Le Japon est une culture du signe et la spirale semble pouvoir y déployer une logique y compris dans la trame narrative qui avant que nous ayons pu reprendre notre souffle dans un conduit au-delà de ce que Dali ou Bosch auraient jugés lisibles. Et la magie néfaste opère car la suspension d’incrédulité fonctionne à merveille et nous suivons. Nous suivons jusqu’à la grande révélation de la fin, qui vient par paliers et qui ne nous intéresse déjà plus depuis la moitié de l’ouvrage.

Non, ce qui nous intéresse c’est le prochain choc visuel, la prochaine idée graphique qui sera traitée sans distance et de façon littérale par l’auteur. C’est cette absence de second degré dans le traitement du pitch « Et si on disait que le signe de la spirale rendait fou un village ? », qui vous claquera le plus. Ou pas. Mais dans ce cas il se peut que vous sachiez alors qu’il n’y aura rien d’autre à chercher pour vous dans la culture de l’horreur japonaise, car elle ne vous parlera probablement jamais. Mais je parie le contraire, car pour ma part, j’ai retrouvé chez Junji Ito à la fois du Stephen King de Christine et du Lovecraft de La Couleur Tombée du Ciel.
Il me semblait important de vous en parler.

Uzumaki, Junji Ito

lundi 14 novembre 2016

Angle Mort 12


Sortie du numéro 12 de la revue Angle Mort, porteuse maintenant d'une nouvelle une ambition : créer des ponts entre science et fiction afin d'imposer des épreuves de réalité. Revendiquant ce concept, qu'on trouve chez Boltanski par exemple en France (le titre de l'édito est transparent de ce point de vue), la revue affirme une volonté critique qui tourne volontairement le dos au surplomb scientifique, au péril de la neutralité axiologique. C'est son choix.

La revue cherche aussi à diversifier son contenu, proposant, en plus des quatre nouvelles (et trois interviews d'auteur) et de l'itw du graphiste Bruce Riley, un article scientifique de Peter Galison sur le concept de « scénario » et une interview de l'artiste désigneuse hitek Joëlle Bitton.

Qu'en est-il des nouvelles ?

L'ange au cœur de la pluie, de Aliette de Bodard, est une nouvelle sur les déchirements de la migration et de l'acculturation. Un vrai potentiel dans cette nouvelle qui est, hélas, trop courte pour convaincre. Rien n'a le temps de s'y développer. Dommage.

L'agénésie congénitale de l'idéation, de Raphael Carter (auteur mystérieux disparu depuis), est une nouvelle présentée comme une étude scientifique sur l’identification du « genre » (dois-je rappeler encore une fois que si le genre est social, le sexe - qu'il soit continu ou discret - est biologique ?). Quand on doit relire chaque page tellement on décroche à la lecture, ce n'est pas bon signe. Plus explicitement militant que le premier texte (ce qui lui valut un Prix James Tiptree Jr.), la nouvelle est aussi ennuyeuse que pouvait l'être le théâtre d'intervention, et pour les mêmes raisons.

Aujourd'hui je suis Paul, de Martin L. Shoemaker, est un texte émouvant sur une fin de vie, à partir d'un point de vue original. Là aussi, il aurait pu y avoir plus, mais on apprend dans l'interview que Shoemaker a l'intention d'écrire un roman qui prolonge la nouvelle. A suivre donc.

L'équation du wagon, de Jean-Marc Agrati. Si quelqu'un a compris, je suis preneur. Mais l'interview est très agréable à lire, et l'humilité d'Agrati agréable à entendre.

Angle mort 12

dimanche 13 novembre 2016

L'histoire secrète de Twin Peaks - Mark Frost


"L'histoire secrète de Twin Peaks", c'est à la fois Twin Peaks - la série culte de David Lynch - et plus, bien plus. Ce n'est pas une suite, c'est une plongée dans un monde de secrets et de mystère qui entraine son lecteur vers les racines de l'étrange. Un très beau livre en tout cas.

Je ne peux en dire plus car ma chronique sera dans le Bifrost n° 85, et elle ne reviendra ici qu’un an après la sortie de la revue (c’est à dire, pfff…).

Je peux au moins donner le résumé de la couv’ car celui-ci est disponible partout :

Le meurtre de Laura Palmer dans la paisible ville de Twin Peaks a fait sensation dans le monde entier. Des millions de fans ont suivi l'enquête de l'agent spécial du FBI Dale Cooper. 25 ans plus tard, ce livre plonge au cœur des mystères de cette ville devenue culte.

Et rappeler que les hiboux ne sont pas ce que l'on pense.

Voila. Rien de plus. Sinon voici ce qui m'attend :

samedi 12 novembre 2016

Prométhée 14 - Bec - Raffaele - Guerre dans les cieux


Sortie du tome 14 de la série fleuve Prométhée. C’est l’entame d’un second cycle après un 12 conclusif et un 13 qui n’était qu’une sorte de spin-off narratif.
Si Prométhée était une série télé, on parlerait, pour ce numéro 14, d’épisode 1 de la saison 2. Prométhée S02E01 : "Les âmes perdues". En effet, c’est le même principe qui s’applique ici : une suite mais pas que, les mêmes personnages mais de nouveaux aussi, de nouveaux lieux et de nouveaux enjeux.
Je pars du principe que le lecteur, ici, connait le cycle 1.

Après la quasi extermination qui concluait le premier cycle, les rares survivants – connus des lecteurs ou anonymes – doivent reconstruire leur monde pour avoir une chance d’y survivre. C’est ce à quoi vont s’atteler, par exemple, Kellie et Tim, alors que des vaisseaux aliens déposent de nouveaux cubes au milieu des ruines. Pourquoi ? Mystère. Pour le moment.

On se rappelle aussi du retour malheureux et insatisfaisant des quatre voyageurs de la Porte de Thanatos. Revenus dans leur propre passé, ils sont « pris en charge » par les services spéciaux américains. Croira-t-on leur incroyable témoignage ? Pourraient-ils changer l’avenir du monde, et le leur propre ? A voir.

On se souvient peut-être du récit d’Hassan Turan. De l’étrange aventure survenue à son père, entré dans le Nécromantéion pour en ressortir trois nuits plus tard, vieilli de vingt ans. Où était le père d’Hassan durant ces trois nuits ? Que lui est-il arrivé ? Bec donne ici la réponse – en suggérant une explication inédite à une bien vieille affaire anglaise.

Et puis, il y a Alexandre. Le Grand. Au siège de Tyr (332 av. JC). Bénéficiaire d’une aide inattendue de la part d’êtres qui ne sont pas plus hellènes qu’humains. Pourquoi ?

Et, en 2019, pourquoi les aliens enlèvent-ils certains humains ?

Ce tome 14 pose de nouveaux enjeux, visiblement énormes, auxquels les personnages doivent maintenant répondre. Beaucoup de fils qu’il faudra dérouler à partir du tome 15.
A suivre donc.

Au dessin, Raffaele rempile, avec ses qualités, et le défaut récurrent d’être toujours un peu inconstant sur les visages.

Prométhée 14, Les Âmes perdues, Bec, Raffaele

vendredi 11 novembre 2016

Les Aigles de Rome V - Marini - Idiot de Varus


Suite de la série Les Aigles de Rome.

C'est la bataille de Teutobourg qui est au centre de ce cinquième volume, la longue plongée de trois légions romaines au cœur des ténèbres, jusqu'à leur anéantissement dans une forêt germanique pleine de terreurs. On y voit ce qu'on s'attend à y voir ; l'Histoire est écrite, Varus et ses hommes (plus de 20000) perdront la vie dans cette traversée, en dépit des avertissements de Maroc Falco, qui fut l'ami d'Arminus et le seul à connaitre, trop tard, sa trahison. En raison aussi de la bravoure et de l'excellente connaissance du terrain des Germains, ainsi que de la stupidité orgueilleuse de Varus, l’homme qui pressura la Syrie et la Judée.

Cette défaite fut un traumatisme violent pour la Rome Impériale. Six ans plus tard, Tacite écrira, pour décrire le lieu du massacre : « Au milieu de la plaine, des ossements blanchis, épars ou amoncelés selon qu'on avait fui ou tenu ferme gisaient à côté d'armes ; des membres de chevaux ; à des troncs d'arbres étaient clouées des têtes. Dans les bois voisins, s'élevaient des autels barbares, près desquels avaient été immolés le tribun et les centurions du premier rang. »

Si le scénario est attendu, c'est le dessin, encore une fois, qui fait la qualité de cet album. Marini, qui dessine et colorise, livre un très beau traitement en aquarelle, construit fort joliment la progression romaine entre marches et escarmouches, et offre quelques images superbes parmi lesquelles l'arrivée des légions dans la plaine, leur entrée sous le couvert des bois, les gardes du camp de Varus, marmoréens dans la nuit, la marche sous les frondaisons jusqu'au marais de l'embuscade, ou la mêlée générale. Le tout est magnifique. Du grand art.

Les Aigles de Rome V, Marini

Latium II - Romain Lucazeau


Voici qu’enfin on peut lire le second tome de Latium.

Pour ne pas spoiler (en particulier ceux qui n’auraient pas encore lu le premier volume) je vais devoir rester très succinct sur l’intrigue et ses rebondissements. Qu’on sache seulement que si la scène était prête à la fin du tome 1, l’action a pris place dans le 2, vers une conclusion aussi ouverte que satisfaisante.

Après la bataille homérique du tome 1, Othon et Plautine atteignent enfin l’Urbs. Hellénisée, alexandrisée, byzantinisée, la « Ville » n’a plus grand chose en commun avec l’austère République antique dont elle se réclame. C’est là, dans la ville des complots et des trahisons,  dans le lieu d’un schisme irréductible entre plébéiens et patriciens (un schisme dont Plautine, l’ancienne comme la nouvelle, est partie prenante), qu’Othon et Plautine, les héros de la tragédie, commencent à saisir quels sont les tenants et aboutissants de l’affaire enclenchée au début du tome 1 et les bouleversements qu’elle engendrera. C’est là, près du cacochyme empereur Galba, près des triumvirs aussi – dont Vinius, le « père » de Plautine – qui détiennent l’effectivité du pouvoir, que les deux héros retrouvent leurs anciens amis, leurs anciens amants, leurs anciens ennemis, souvent les mêmes, et qu’ils devront lutter tant pour comprendre que, de plus en plus littéralement, pour survivre. C’est à partir de là aussi que Plautine, de rêve en exploration mémorielle, plongera de plus en plus loin dans la platonicienne réminiscence jusqu’à comprendre l’Holocauste et le plan millénaire dont il fut le moyen principal. C’est de là qu’il faudra partir vers la vérité et les barbares, au cœur de la Dark Forest.

Stoppons là. Disons simplement au lecteur qu’il trouvera dans ce tome 2 amplement matière à frisson, réflexion, divertissement.

Aussi référencé qu’érudit, le roman réussit le tour de force d’être toujours accessible. On pourrait s’amuser à chercher les références ou les clins d’œil.
La pyramide monadiale qui va des minuscules entéléchies aux Intelligences les plus massives (et jusqu’à l’Homme, qui sait ? Amusante réflexion de Plautine disant que, contrairement aux Intelligences, les hommes n’ont pas d’âme) et rappelle autant le stupéfiant Diaspora d’Egan que les processus de conscience humains – pour autant qu’on comprenne quelque chose à ces derniers.
La volonté de fuite platonicienne vers le monde des Idées, et de dépassement des contradictions politiques inhérentes à l’Homme par la réalisation d’une « cité idéale » qui serait l’Homme au prix des hommes – projet et rêve de tous les totalitarismes.
Asimov bien sûr, pour les Lois mais aussi pour la planification millénaire.
Simmons, tant pour ses romans SF-grecs (dit comme ça, on dirait un truc dégueulasse) que pour l’immense et profond Hyperion.
Corneille, dont je n’ai jamais lu Othon mais dont j’ai retrouvé des formes de personnages.
Ce Dieu qui ne crée pas de dieu mais qui voudrait bien quand même, jusqu'au bout de la folie meurtrière.
Il y a même un minuscule clin d’œil à RC Wilson.

Arrêtons ici pour ne pas lasser, et puis j’en ai sûrement manqué. Mais si on manque ces références, ça n’est pas grave. La lecture est aussi agréable qu’on les voit ou pas.

Car il y a une histoire, un complot, une abomination, un destin. Car il y a des questions, et que le roman y apporte, une après l’autre, leurs réponses. Car il y a des personnages, qui gagnent en chair au fur de leurs souffrances. Le roman peut se lire au niveau de son choix, et à chaque niveau it delivers.

Car "Latium" est un space opéra de très bonne facture, avec ce qu’il faut d’action, d’immensité, de vitesse, et de dangers. Mais aussi un space opéra écrit (je l’ai dit pour le 1 déjà) avec grande fluidité. Ecrit avec élégance aussi : quand on aime la langue française on ne peut que ressentir du plaisir au choix – précis comme un laser – des mots, ainsi qu’aux imparfaits du subjonctif qui reposent avec bonheur de l’omniprésent style Djian. On en vient même à excuser l’ubiquité d’un « derechef » qui s’invite toutes les deux pages comme si c’était un pari.

Car on y croise le succulent Anaximandre - le modulateur monadique qui rend possible le voyage spatial instantané - dont la pensée se déploie comme une ouverture de poupées gigognes, et qui tient autant d’un Navigateur de la Guilde que d’une mitochondrie lovée au sein des arches stellaires.

Car "Latium" est un hommage, l’expression émouvante d’une nostalgie aussi, à la Rome Antique, celle que nous connaissons et dont on sait ce qu’il advint, comme celle qui aurait pu exister sur Olympus Mons et que Plautine parcourt down the memory lane.

Car "Latium" est un roman sur la liberté. La liberté qu’obtiennent les créations (toutes) face à leurs créateurs (tous) et sur le prix qu’il leur faut payer pour ça. Un roman sur la possibilité de se forger un avenir au lieu de subir un fatum. Un roman – et c’est évidemment lié – sur le déterminisme, le libre-arbitre, l’inclination, et la contingence. Nous, humains, quel est notre libre-arbitre ? Et que dire alors de celui des IA ? D’où viendrait une volonté qui serait autre chose que le traitement par des processus inconscients d’un bombardement chaotique de stimuli ou que l’illusion de liberté que se donne à elle-même l’exécution d’un script écrit ailleurs, avant, et impossible à modifier ?
C’est la question douloureuse que posent les philosophes depuis deux millénaires, c’est celle que posait Œdipe, c’est celle à laquelle Plautine – moins qu’humaine certes – est confrontée, Othon aussi, sans oublier Photis et son peuple, chacun selon sa nature.

Car "Latium" est un roman d’interrogations métaphysiques et un roman à grand spectacle à la fois, sans qu’aucun des deux aspects ne cannibalise l’autre. Un roman imposant à tous les sens du terme. Un roman à lire et à savourer.

Latium II, Roman Lucazeau

samedi 5 novembre 2016

Utopiales 2016 : Interview de Paolo Bacigalupi


Paolo Bacigalupi et moi c'est un peu une vieille histoire d'amour - bon, honnêtement, c'est plutôt platonique.
A lire beaucoup un auteur - disons The windup girl, Pump Six, The Alchemist, The water knife, City of Ash, Mika Model - on a l'impression, sûrement justifiée, qu'on commence à se faire une idée de ce qu'il a dans la tête.
Mais si l'exégèse a du bon, il est encore meilleur de retourner à la source, d'écouter les paroles de celui qui écrit. Les Utopiales m'ont donné l’occasion cette année de converser (trop brièvement) avec Paolo, un homme souriant, ouvert, chaleureux, littéralement aimable.
Je vous livre ici cet entretien, qui porte en grande partie sur son nouveau roman Water Knife.

Bonjour Paolo, et merci pour ton temps.

Tu as gagné un grand nombre de Prix avec ton premier roman La fille automate. Qu’est ce que cela fait d’être autant récompensé pour son baptême du feu ?


C’est très surprenant. C’est irréel, ça semble être un rêve. Ca parait impossible. Gagner le Hugo et le Nebula, ces Prix gagnés par les livres d’autres personnes telles que Ursula Le Guin, Orson Scott Card, William Gibson, etc. Ces livres que j’ai lu en grandissant. Honnêtement j’ai eu le sentiment d’être indigne de telles récompenses. Comment pouvais-je me tenir à côté de gens qui m’ont inspiré et m’ont poussé à devenir un meilleur écrivain ? Ca ne paraissait pas juste. Alors j’étais très honoré et je me sentais aussi un peu comme un imposteur. Mais de voir autant de gens aimer le livre, le comprendre, être excité par lui, c’était un vrai cadeau, c’était énorme.


 Ton travail est centré sur les questions environnementales. Pourquoi ce centre d’intérêt plutôt qu’un autre ?

Honnêtement, je pense que c’est le fruit d’un accident. J’ai grandi parmi des hippies dans un environnement très rural au Colorado. J'aimais écrire. Et, au moment où j’ai commencé à vraiment peaufiner mon style, à apprendre comment être un écrivain, je travaillais pour High Country News, un journal environnemental. Alors, mon travail pour High Country News et mon hobby - écrire des nouvelles - se sont chevauchés. Avant ça, j’avais écrit quatre romans dont aucun n’avait été publié et aucun des quatre n’avait une telle coloration environnementale. Je continuais à travailler et améliorer mon style d’écriture, et, parallèlement, parce que j’écrivais pour High Country News, j’étais baigné en permanence dans des informations détaillées sur l’environnement, sur les mines (à ciel ouvert ou autre), la pollution des rivières par les rejets miniers, le fracking, les phénomènes d’extinction de la vie sauvage, le réchauffement climatique, etc. Les journalistes avec lesquels je discutais ou buvais des verres me racontaient des quantités d’histoires sur ces phénomènes, ils me décrivaient des situations concrètes, et tout à coup j’ai réalisé que je pouvais prendre ce qu’ils me racontaient et, dans un optique SF, essayer d’imaginer ce qui se passerait si tout ce qui était en train de se produire se poursuivait pendant des années. Je leur demandais plus ou moins implicitement : « Voici à quoi le monde ressemble aujourd’hui, si ce que tu racontes s’aggrave, où cela nous mènera-t-il ? ». C’était donc un lieu idéal pour commencer à travailler. Ca collait avec mes valeurs, avec mes centres d’intérêts, c’était des sujets compliqués donc c’était intéressant de les utiliser pour écrire de la fiction. De plus, peu de gens écrivaient en SF sur ces sujets précis, il y avait donc un vaste terrain à débroussailler.


 L’an dernier, tu as sorti l’excellent et glaçant Water Knife. Peux-tu nous résumer l’histoire en quelques mots ?

Water Knife est une histoire sur le changement climatique, la sécheresse, et la raréfaction de l’eau dans un futur proche. C’est l’histoire de trois personnages qui essaient de survivre dans ce futur difficile. Le gros de l’action se passe dans la ville de Phoenix (Arizona), une ville qui n’a pas planifié, qui ne s’est pas demandé d’où venait l’eau qu’elle consommait, et qui se retrouve confrontée pour l'usage de cette ressource à la ville de Las Vegas. Ces deux cités, et tous les Etats du SE des USA, dépendent de la rivière Colorado. C’est une histoire sur la rivière, sur qui a accès à la rivière, sur qui la contrôle.
Concrètement, c’est l’histoire de trois personnes qui essaient de survivre dans ce monde fracturé. Il y a le coupeur d’eau, Angel, qui « coupe » l’eau pour Las Vegas. Il va à Phoenix à la recherche de droits sur l’eau, pour assurer que Vegas aura toujours l’eau dont elle a besoin. Il y a Lucy Monroe, une journaliste. Elle a des informations explosives concernant les droits sur l’eau qu’Angel cherche. Tous deux se trouvent donc sur des trajectoires conflictuelles. Et puis il y a Maria, une réfugiée climatique qui a fui son Texas natal, déjà asséché. Elle s’est retrouvée coincée à Phoenix, alors qu’elle veut aller vers le Nord. Tous ces personnages vont interagir, et leurs dures histoires respectives donneront accès à l’image plus large d’un monde en cours de fragmentation.


 Les droits sur l’eau sont étranges pour les Français. Peux-tu expliquer en quelques mots de quoi il s’agit ?

Les droits sur l’eau n’existent que dans l’Ouest des USA, dans les zones très arides qu’on y trouve, constituées en bonne partie de déserts. Les droits sur l’eau stipulent que la première personne qui découvre l’eau ou revendique l’eau a un droit perpétuel sur celle-ci. Les suivants, s’ils veulent utiliser l’eau, doivent acheter les droits ou prouver qu’il y a plus d’eau disponible que ce qui a été originellement attribué.
La règle est : Premier arrivé, premier servi. La personne qui a obtenu les premiers droits possède ce qu’on appelle des droits seniors : cela signifie que si j’ai des droits seniors correspondant à 100 parts d’eau sur la rivière et que le débit de la rivière tombe en-dessous de 100 parts, ceux (arrivés après) qui n’ont que des droits juniors n’auront plus droit à aucune part de l’eau. C’est une échelle imbriquée hiérarchiquement. Seuls les premiers gagnent, ceux qui ont les droits seniors. C’est vrai aussi entre les Etats, la Californie a des droits très seniors car elle a été fondée il y a très longtemps et elle a donc de grands droits sur les eaux du Colorado ; à l’inverse Phoenix est bien plus récente, elle n’a donc que des droits très juniors.

Et entre les USA et le Mexique, comment cela fonctionne-t-il ?

Il y a un traité entre les USA et le Mexique qui réserve une part de l’eau du Colorado au Mexique. Dans les faits, le Mexique reçoit souvent bien moins que sa part.


 Avec la sécheresse en cours, y a-t-il des tensions entre les USA et le Mexique ?

Il y a TOUJOURS des tensions à propos du Colorado, entre les USA et le Mexique, entre la Californie et l’Arizona, entre les Etats du bassin inférieur (Californie, Arizona, Nevada) et ceux du bassin supérieur (Colorado, Utah, Wyoming, Nouveau Mexique). Le système hydrologique s’étend sur des milliers de kilomètres le long des Montagnes Rocheuses. La neige tombe sur les Rocheuses, fond dans le Colorado qui coule dans le bassin supérieur où convergent toutes les eaux de fonte, puis la rivière descend vers le bassin inférieur où se trouvent les utilisateurs principaux. C’est un système en équilibre très précaire car s’il neige moins que prévu dans les Rocheuses, des milliers de kilomètres plus bas hommes et cultures auront moins d’eau.
Il y a aussi de fréquentes controverses sur qui a le plus besoin de l’eau, qui doit être servi en premier en cas de manque. Les villes ou les cultures ? Combien d’hommes abreuver ? Combien d’eau utiliser pour élever des bœufs ou faire pousser des végétaux ? Parfois on utilise même l’eau du Colorado pour faire pousser du riz en Californie ce qui est complètement absurde.
Et puis, il y a le Mexique, à qui on doit donner une partie de l’eau.
Mais il est très difficile pour chacun de ne pas céder à la tentation de prélever un peu plus que ce à quoi il a droit.


 Peut-on penser que Maria devient un nouveau genre d’être humain ? A la fin du roman, elle semble s’adapter à la nouvelle réalité du monde d’une façon qui peut sembler peu morale. Sera-ce notre lot à tous ?

Je pense que les choix moraux que font les personnages dans le roman sont des choix humains. Ce sont les choix de personnes qui ont été placées dans des situations inextricables. Ce sont les choix qui apparaissent quand nous sommes sous pression : décidons-nous de faire les choses bonnes, ou morales, ou sûres ?
Ce genre de situation sert de test, de révélateur, et on ne peut savoir ce qu’on ferait que si on s’y trouve soumis. Il est très facile, quand on est en sécurité, de se convaincre qu’on agirait comme une personne bonne. Ce n’est qu’au pied du mur qu’on découvre qui on est vraiment.
Je ne veux pas juger mes personnages sur la base de la seule moralité. J’ai une forme d’empathie pour eux. Ils doivent se débattre entre les choix, tous mauvais, que nous créons pour eux aujourd’hui. NOUS, personne d’autre, avons légué à ces pauvres gens une situation et des choix détestables. Ils doivent trouver comment survivre, étant donné le contexte dans lequel ils se débattent.
Je pense que Maria est entièrement morale car elle obéit à son unique impératif : prendre soin d’elle-même. C’est le cœur du sujet. Ces gens doivent survivre à une situation que nous avons créée pour eux, ce n’est pas de leur faute s’ils sont là où ils sont, c’est de la nôtre. Le jugement moral devrait porter sur nous. Nous devrions éviter à tout prix de placer des gens à l’avenir dans de telles situations. Or, aujourd’hui, nous accomplissons des actes immoraux à l’endroit de nos successeurs. La faute morale est sur nous.

Revenons justement au présent. Crois-tu à une mise en œuvre effective de la COP 21 ? Penses-tu qu’un nouvel accord plus contraignant est nécessaire ?

Oh, oui. Nous avons besoin de tous les accords possibles. La COP 21 est, enfin et au moins, un début. Je pense qu’elle est imparfaite, incomplète, pas assez rapide dans ses objectifs, mais il faut bien commencer. Au moins, nous sommes tombés d’accord sur la réalité du problème. Nous aurions dû le faire il y a plus de vingt ans, mais au moins maintenant c’est fait.
Je pense qu’à partir de là, nous allons pouvoir et devoir aller de l’avant, maintenant que nous sommes tous d’accord sur l’existence et la gravité du problème. Il faudra bien sûr aller plus loin car nous avons déjà passé les barrières précédentes, autant sur les ppm de CO2 que sur l’élévation (2°) des températures. La science nous dit d’aller plus loin, mais politiquement c’est tout ce que nous avons pour le moment. Aux USA, ça traîne les pieds, les mégacorps notamment sont une part du problème. C’est difficile.
Alors je ne crie pas victoire mais je me dis que c’est un premier pas.

L’accord Chine-USA de 2014 est-il un bon signe pour toi ?

Et bien, la Chine c’est une économie en croissance de plus d'un milliard de personnes, donc tout ce que fait la Chine a de l’impact sur tous. Mais c’est vrai aussi pour les USA. Et d'autres. Nous sommes tous dans le même bateau et certains font des trous dans la coque.
Le plus tragique pour moi à propos de tout ça, c’est que nous dans les pays riches disions « nous ne faisons rien tant que les pays pauvres ne font rien », que nous disions « je ne ferai rien tant que tu ne feras rien ». C’est juste stupide. C’est le plus grand échec moral des pays riches, et en particulier des USA. Nous ne devrions pas nous soucier autant de ce que la Chine ou l’Inde ou les autres vont faire. Je pense qu’il est de notre responsabilisé morale d’agir, et de cesser d’attendre que le voisin agisse pour agir nous-mêmes.

Water Knife raconte une désintégration des USA. La campagne présidentielle étant ce qu’elle est, crains-tu une telle situation ?

L’idée que les USA puissent se désagréger m’inquiète. Je suis beaucoup la vie politique américaine. Chez les Républicains en particulier mais pas seulement, il y a une rhétorique disant que les Etats devraient avoir plus de droits. De plus, les Républicains tentent sans cesse d’appauvrir le gouvernement fédéral, ce qui signifie qu’il affaiblissent la cohésion de l’Union. Ce sont les germes de la désagrégation, les questions de Water Knife.
Quand j’ai écrit Water Knife, dans mon esprit, le roman se passait dans plus de 20 ans, dans 50 ans, loin, à une distance rassurante. Mais plus je regarde la campagne présidentielle, plus je réalise ce qui est en jeu, plus je me dis que je m’illusionne, que Water Knife, politiquement et climatiquement, est peut-être bien plus près que je ne le croyais, peut-être dans 5 ou 10 ans seulement. Quand on voit la campagne de Trump, les vagues de haine pour l’étranger qu’il développe, quand on voit le Brexit, on revient à ma question du début : « si ça continue comme ça, vers quoi allons-nous ? ». Je n’aime pas ces tendances, elles m’inquiètent.


 Dans Water Knife, tu as inventé les Merry Perrys. Peux-tu expliquer aux français qui est le gouverneur Perry ?

Rick Perry a été très longtemps gouverneur du Texas (jusqu’en 2015). Il a aussi été un candidat présidentiel potentiel en 2012, et brièvement en 2016. C’est le genre de leader politique qui m’effraie. Il y a eu une très grande sécheresse au Texas en 2011, et Perry a demandé à ses concitoyens de prier pour la pluie. C’est un leader qui est explicitement engagé dans une forme de pensée magique, alors que les évolutions en cours risquent de nous broyer.
Alors voir la manière dont fonctionne Rick Perry et savoir que le Texas deviendra de plus en plus sec dans le futur me fait penser qu’il était important d’écrire (et de lire) Water Knife parce que le futur vers lequel nous allons est inquiétant. Et avoir mis des Merry Perrys (illuminés) dans le livre est ma manière de « Fuck you » à Rick Perry et ça a été un grand plaisir (rires).

Merci beaucoup Paolo et bonne chance à Water Knife.

N. d. Gromovar : Message à Rick Perry : S'il n'y a plus d'eau, ne t'inquiète pas, on utilisera du Brawndo (It's got electrolytes).

mercredi 2 novembre 2016

Utopiales 2016 : un bilan officiel et un rendez-vous



Une édition impressionnante
Un record de fréquentation :
pour sa 17ème édition, le vaisseau spatial Utopiales a
embarqué
plus de 82 000 passagers* !!!

Sous la houlette de l’astrophysicien Roland Lehoucq, son président, et de Jeanne A. Debats, sa nouvelle déléguée artistique, Utopiales, Festival International de Science-Fiction de Nantes, a une nouvelle fois prouvé la pertinence de cette interdisciplinarité qui fait se rencontrer les planètes scientifiques et artistiques, toutes les dimensions l’imaginaire...

Plus de 82 000 visiteurs ont ainsi profité des 136 tables rondes et conférences, 75 séances de cinéma, 9 expositions, du pôle ludique et du pôle jeux vidéo sans oublier la journée Manga Tan.

Une grande richesse d’univers généreusement partagés par plus de 200 invités : écrivains, scénaristes et dessinateurs de BD, plasticiens, cinéastes, philosophes et chercheurs... parmi lesquelsDenis Bajram, Paolo Bacigalupi, Anna Starobinets, Ann Leckie, Helena Noguerra, Lev Grossman ou François Rouiller... et aussi le robot Pepper !

Qui n’a pas vibré à l’écoute de la conférence de Roland Lehoucq sur Seul sur Mars ?, de celle de Thibaut Damour ou Alain Damasio ?

Qui n’a pas eu envie de décoller en découvrant les expositions : Bajram, Science Machina, l e s Prototypes du Grand Napotakeu de Jérôme Lefdup ou Métaquine de François Rouiller ?

Qui ne s’est pas laissé emporter lors des projections cinéma par Premier contact de Denis Villeneuve, Realive de Mateo Gil ou Identify de Steven Gomez ?

Enfin, qui n’a pas applaudi des deux mains au « Prix Extraordinaire » décerné cette année à deux lauréats : Gérard Klein, grand monsieur de la science-fiction française et Denis Bajram, l’un des dessinateurs les plus talentueux du paysage international de la science- fiction et créateur de l’affiche 2016 du festival.

Nous vous donnons rendez-vous du mercredi 1er au lundi 6 novembre pour la 18ème édition des Utopiales, avec le même enthousiasme et le même bonheur !

Existence - David Brin - Brillant Fermi


"Existence", de David Brin, est sorti en VF chez Bragelonne. C'est un roman époustouflant qui était chroniqué en VO ici. Tant d'idées derrière un si court titre. A lire absolument.

Existence, David Brin

mardi 1 novembre 2016

Utopiales 2016 : Interview de Christophe Bec


Christophe Bec est incontestablement, et de loin, l’un de mes auteurs de BD favoris, l’un de ceux, aussi, que j’ai le plus lu.
Que serait ma bibliothèque sans les Sarah, les Pandemonium, les Sanctuaire, les Deepwater Prison, et j’en passe… (si je linkais tout, ça finirait par faire litanie). Et surtout, que serait ma bibliothèque sans les Prométhée ?

C’est donc avec un immense plaisir que j’ai sauté sur l’occasion d’une (courte) interview aux Utopiales. On n’a pas si souvent la possibilité de parler à quelqu’un dont on suit sans faillir la production.
Christophe Bec, scénariste et dessinateur, s’est fait une spécialité du fantastique et de la SF, il est donc parfaitement à sa place sur ce blog ; et comme ce n’est pas un blog spécialisé BD, nous allons lui poser des questions de débutant afin d’en savoir plus long sur son métier et sa manière de le faire.

Bonjour Christophe et merci pour ton temps. Pour commencer, peux-tu nous dire comment tu as décidé de devenir auteur de BD ?

Pour moi c’est venu tôt, à l’âge de onze ans à peu près. J’avais contracté une rougeole qui m’a cloué au lit quinze jours chez mes grands-parents (remercions ici le virus qui a eu cette bonne idée, ndlr). Or, j’étais un garçon très actif, qui faisait beaucoup de sport, et donc rester cloué au lit quinze jours, ça ressemblait un peu à l’enfer. Par chance, je dormais dans la chambre de mon oncle ; à un moment je trouve la force de me lever, j’ouvre l’étagère, et je trouve une pile d’Astérix, il y avait quasiment toute la collection. J’ai lu les Astérix, ça m’a sauvé ces quinze jours, parce que, du coup, je voyageais avec Astérix, Obélix, Idéfix, et je me suis dit qu’il était génial qu’un livre puisse avoir cet effet, faire voyager, et ça m’a donné envie d’en écrire. Après, j’ai découvert (par la suite) que j’avais déjà fait quelques BD avant ça (il y a donc une partie légendaire dans l'épisode cité), puis c’est vers treize, quatorze ans que j’ai commencé à vraiment dessiner énormément.

Tu as une vraie spécialité SF et fantastique. Pourquoi ce choix ? D’où vient ce goût ?

Ca me vient d’une frustration. J’ai été attiré très tôt par le cinéma fantastique, or on vivait à la campagne avec mes parents et il n’y avait pas du tout d’accès au fantastique à la télévision, pas d’accès non plus à des VHS, et, du coup, j’ai cultivé une vraie frustration pendant cinq, six ans, concernant les films fantastiques. Alors, quand j’ai été étudiant, notamment aux Beaux-Arts à Angoulême, j’en voyais deux, trois par jour. J’étais complètement imprégné de ça, ça m’a forcément marqué. Après, pourquoi ai-je une attirance pour ce genre là en particulier ? Je ne sais pas du tout.


Tu es à la fois scénariste et dessinateur, suivant les moments. Peux-tu nous expliquer comment se passe la rencontre entre un scénariste et un dessinateur ? Et comment se passe leur relation ? Ressemble-t-elle à celle qu’il y a entre un scénariste et un réalisateur par exemple ?

Il y deux questions là, sur la rencontre et sur la collaboration. Pour la rencontre, tous les cas de figure existent : le scénariste va chercher le dessinateur, ou l’inverse, ou l’éditeur qui met les deux en relation. Pour ce qui est de la collaboration, c’est vraiment différent du cinéma, ça n’a rien à voir. Et là aussi, il y a plein de types de relations, selon que c’est un dessinateur en qui on a totalement confiance ou pas, selon que c’est un dessinateur qui aime que les choses soient très carrées au niveau du scénario ou qui veut beaucoup de liberté...
La bonne recette quand on est scénariste, c’est de savoir s’adapter au dessinateur. Moi, ayant commencé comme dessinateur, je sais un peu ce qu’un scénariste ne doit pas dire à un dessinateur (rires). C’est un peu mon avantage. J’ai eu quelques collaborations qui se sont pas très bien passées quand j’étais scénariste, mais vraiment très peu. Généralement j’essaie de m’adapter au dessinateur.

Tu es engagé dans une longue et prolifique collaboration avec Stefano Rafaele. Peux-tu nous dire quelques mots sur votre manière de travailler ensemble ?

Avec Stefano on s’est rencontré par l’intermédiaire des Humanoïdes Associés. J’avais lu et aimé sa série Fragile, j’avais écrit le scénario de Pandemonium, et les Humanos m’ont proposé Stefano pour le réaliser. Ce qui est étonnant c’est qu’avec Stefano on s’est trouvés ; quand j’ai une image en tête, je sais qu’il va la faire. Donc, on s’est trouvés tout de suite et on a fait plus de vingt albums ensemble. Il aime bien avoir des indications très précises, je les lui donne, et il n’y a ensuite quasiment jamais rien à redire sur ce qu’il présente parce que, vraiment, on a une très forte entente. Ca a été vrai dès les premières pages qu’on a réalisées ensemble. C’est une alchimie un peu inexplicable. Ceci dit, on a un peu la même culture, on a vu des films en commun, on a lu les mêmes choses, alors...


Dans ton œuvre, on part souvent pour les fonds marins. Est-ce un goût particulier ?

C’est pas que je sois spécialement attiré par la mer ou les fonds marins. Je fais de la BD d’aventure, avec du fantastique ou du non résolu. Et la planète, on connaît. En revanche, les océans, on n'en connaît que 5%. Donc il reste 95% inexplorés. Voila pourquoi. Et de là, pourquoi je fais de la SF, parce qu’il y a les autres planètes, inconnues, à explorer aussi. Sur la Terre aujourd’hui, on ne peut plus faire de l’aventure comme dans Bob Morane, ou aller sur une île avec un volcan et c’est une aventure extraordinaire. Non. Aujourd’hui il y a les photos aériennes, on peut y aller en vacances, donc...
Alors j’essaie de chercher des territoires inexplorés, vierges, qui sont propices à l’aventure et au mystère.


Parlant de mystère, il y a celui de Prométhée, de la dissimulation, du complot. Comment se lance-t-on dans un projet pareil ? (Prométhée aujourd’hui c’est treize tomes, et un second cycle à venir, un must-have pour amateurs de X-Files et de mythologie). Comment décide-t-on qu’on va faire au moins douze tomes ?

Alors, on le décide mais on ne le dit pas à l’éditeur sinon il ne signe jamais (rires). On lui dit « ça va faire trois ou quatre » mais on a ce plan que si ça marche on fera une série fleuve. Ca fonctionne comme ça. J’ai vendu quatre albums. J’avais deux plans de scénario, un court et un beaucoup plus long. Ca n’a pas marché tout de suite d’ailleurs, ça a marché à partir du tome 2 ou 3. Et là, j’ai dit à l’éditeur que j’avais l’idée d’une série très longue et il m’a dit « on y va, le nombre albums que tu veux, vu que ça démarre bien ». Et on est partis, les lecteurs ont suivi, et on part maintenant sur un second cycle.


A quoi peut-on s'attendre dans ce second cycle (dont le premier tome sort le 2 novembre 2016, oui c'est demain) ?

Ca sera assez différent du premier. J’ai essayé d’écrire quelque chose de différent, de ne pas me répéter. Sans doute quelque chose d’un peu plus complexe, tortueux, plus ambitieux aussi je pense. Après, le concept est un peu plus « classique », moins percutant que le premier dans lequel il y avait cette répétition des événements catastrophiques tous les jours à la même heure. Mais là, il y a de nouveaux enjeux et j’espère que les lecteurs accrocheront.
C’est à la fois la suite et pas la suite. C’est plein de choses. Une partie de l’histoire (peut-être un quart) est la suite directe de Prométhée, avec les survivants de l’apocalypse, mais j’exploite aussi des choses que je n'avais pas poussées à fond dans le premier cycle, plus des nouveautés.


Tu travailles sur beaucoup de séries en simultané. Comment cela se gère-t-il ?

Le secret c’est l’organisation. J’essaie d’écrire album par album, de ne pas écrire quatre choses en même temps. Ceci dit, parfois ça se présente. Par exemple, en ce moment, je suis sur trois projets qui se chevauchent, mais en général j’essaie d’éviter. Je me donne un mois, un mois et demi, pour travailler sur un seul album, être totalement concentré. Ce qui n’empêche pas de noter des idées qui viennent, pour plus tard.
Et quand je dois créer une nouvelle série ou écrire un album un peu compliqué, il m’arrive de prendre des pauses, de ne rien écrire pendant quinze jours, aller au cinéma, sortir, pour laisser venir les choses. J’essaie de me réserver trois ou quatre plages comme ça par an pour me ressourcer un peu. Sinon, on est toujours en apnée et les idées ne viennent plus.

Tu es en ce moment sur la série pulp de Glénat (Flesh and Bones). Est-ce une détente pour toi ?

Oui, c’est un super terrain de jeu. C’est ce que j’aime, les films fantastiques, les films d’horreur. Flesh and Bones permet de faire des choses qu’on ne peut pas faire d’habitude en BD. Dans le genre, j’ai fait Pandemonium par exemple. Je suis l’un des rares auteurs à pouvoir faire de l’horreur, mais habituellement les éditeurs sont vraiment frileux sur ce genre. Là, il s’agit d’une collection spécialement dédiée à ça. En NB, sur 120 pages, c’est un super terrain de jeu. J’en ai sorti trois, j’en ai encore trois ou quatre écrits à paraître. C’est très amusant à faire, j’adore ça. J’ai fait Bikini Atoll 2, la suite du 1, un slasher avec suite, comme au cinéma.


Concernant Ténèbres, des nouvelles ;-) ?

Le dessinateur, qui ne peut avancer vite vu la quantité énorme de travail qu’il y a sur ses planches, est sur le cinquième et dernier tome, environ à la moitié. Donc ça devrait arriver, le plus tôt possible (rires). Je n’ai pas de date précise mais il avance régulièrement.


Qu’est ce qui distingue tes deux séries récentes de SF spatiales, Siberia 56 et Eternum ?

Siberia 56, c’est une sorte de slasher encore puisque les personnages meurent les uns après les autres.
Eternum est plus ambitieux. On voulait rendre hommage au cinéma SF des années 80, les films comme Outland, Alien, Lifeforce, etc., et le tome 3 va dévier vers une SF plus contemporaine comme le Sunshine de Danny Boyle par exemple. En terme de final, ça sera un peu plus ambitieux que ce qu’étaient ces films de SF des 80’s. Ici, il y aura une ouverture un peu plus philosophique.


En BD, il arrive que des séries restent en standby pendant des années. Le ou les albums à paraître sont-ils déjà écrits, et si non comment se remet-on, des années après, dans l’ambiance créative du début ?

Ca m’est arrivé deux, trois fois à cause de problèmes éditoriaux, ou de changement d’éditeur. Dans deux cas c’était déjà écrit donc pas un souci.
Précisément pour Sarah, c’était une série prévue en cinq tomes chez Dupuis. Quand les Humanos ont repris la série, on en était au tome 2, et ils m’ont demandé de finir en trois tomes. Donc là, j’ai dû changer mes plans et c’était un peu compliqué, oui. On doit réadapter le scénario, on doit changer la fin, c’est compliqué. Mais je voulais finir cette série, donc j'ai saisi l'opportunité. Et ça fait partie du métier de scénariste de savoir s’adapter aux contraintes éditoriales. De toute façon, le métier de scénariste en BD c’est surtout ça aujourd’hui. Ne serait-ce que le 46 pages, c’est un format très contraignant pour un scénariste. Très contraignant. Il faut faire avec la contrainte.

Merci, Christophe, pour ton temps. Et au plaisir de te relire sous très peu.

Retour d'Utopiales - Mais vous avez encore jusqu'à demain


Ceci, au-dessus, c'était la cérémonie d’ouverture des Utopiales 2016. Le début de six jours de signatures, rencontres, débats, projections, et j'en oublie. Cette année, le thème est Machine(s), et l'artiste invité Bajram.


On peut encore, jusqu'à demain, aller assister aux nombreuses tables rondes, plonger dans une librairie SFFF de dimension herculéenne, faire dédicacer des livres, participer à des expériences scientifiques, jouer à des jeux en libre accès, voir du cosplay (et voir aussi beaucoup, beaucoup, beaucoup de bons copains).



Il y avait quand même un semblant de thème dans mon exploration du lieu.


Il y a eu bien sûr, aussi, la remise du Prix PSF des Blogueurs 2016 aux Nefs de Pangée de Christian Chavassieux, ainsi qu'une petite cérémonie spéciale avec Paolo Bacigalupi.


Un hommage à Yal Ayerdahl.


Et très bientôt ici, c'est un grand plaisir, deux interviews inédites de Christophe Bec et Paolo Bacigalupi.